Enclos colonial épargné pour la forme.
Avenue jonchée d'arbres aux bâtiments travaillés.
On y marche un temps paisible, avant la fuite en Chine.


Du « Sakugawa no karate » au Kyokushinkai
Remonter aux sources du karaté est à coup sûr une entreprise ardue. Qu'on ne s'y trompe pas : il y a bien sur de la japonité dans l'émergence de cette pratique martiale, mais sous cette patine que le temps a pris soin de déposer, se découpent d'autres origines, qui prennent naissance en Chine et dans l'archipel d'Okinawa.
Si l'ingérence des seigneurs de guerre nippons sur les affaires des royaumes d'Okinawa depuis le XVIIIe siècle n'est pas à contester, il ne faut certes pas oublier les relations fructueuses que ces îles méridionales entretiennent avec les marchands chinois de la province voisine du Fujian. Et, entre les cargaisons d'étoffes, d'armes et de manuscrits, se glissent toujours quelque aventuriers itinérants, qui reviennent de leurs voyages avec d'étranges savoirs. Sakugawa est de ceux-là. Il revient d'un périple en Chine où il a appris les arts de la boxe chinoise et du maniement du bâton. En 1722, il s'installe dans la ville de Shuri, près de Naha, où il se décide à enseigner ce qu'il a découvert. Tout à la gloire de cette pratique nouvelle, il la baptise « Sakugawa no karate » (karaté de Sakugawa), faisant ainsi allusion aux racines chinoises de cette forme de boxe. C'est que, en dialecte d'Okinawa, « kara » est la traduction du caractère chinois évoquant la Chine de la dynastie T'ang, et « te », la main, seul outil dont il faut maîtriser les techniques. De là est né ce nouveau vocable, dont l'étymologie va connaître bien des vicissitudes.
Entre-temps, la boxe de Sakugawa fait de nombreux émules, et les écoles éclosent aux quatre coins d'Okinawa. Chaque ville accueille la sienne, et s'enorgueillit de ses combattants, qui s'entraînent sous bien des couleurs : au « Shuri-te » viennent s'ajouter le « Naha-te » et le « Tomari-te », principales écoles dont les techniques divergent peu à peu, selon l'enseignement des maîtres.
Il faut attendre un siècle pour qu'un maître se décide à opérer la synthèse de tous ces styles. Il s'appelle Matsumura Sokon et, dans les années 1820, entreprend de réunir sous la même bannière toutes ces mains d'Okinawa, en replongeant dans les vieilles pratiques chinoises des monastères bouddhiques, et notamment dans celles du monastère de « la petite pinède », celui dont la renommée a depuis lors traversée toutes les frontières sous le nom de Shaolin. Matsumura baptise son art le « Shorin-Ryu » en honneur aux précurseurs chinois et l'enseigne à ses disciples. Parmi eux se trouve Itosu Anko, qui va poursuivre l'œuvre de son maître en adaptant le Shorin-Ryu à la pratique commune. Il s'entraîne dur, agit avec discernement, et donne naissance aux formes modernes des katas « Pinan », qui sont, encore aujourd'hui, à la base de l'enseignement du karaté. En 1901, tel un Jules Ferry épris d'équité scolaire, il introduit la pratique du karaté dans toutes les écoles primaires d'Okinawa et suscite bien des vocations.

Les temps sont troubles pour le Japon et la Chine. Voilà déjà bientôt 30 ans qu'Okinawa a été annexé par l'Empereur Meiji, et l'appétit du Tenno semble insatiable. Après la première guerre sino-japonaise en 1895-96 et la guerre russo-japonaise de 1904-05, les esprits nippons sont échauffés par l'expansionnisme, et par une soif de reconnaissance de la part des nations occidentales qui observent avec intérêt ce pays qui s'ouvre, après deux siècles d'isolement, à la brutalité de la modernité.
Fiers et déboutés : voilà où en sont les Japonais au début de ce vingtième siècle. Ils se battent comme des beaux diables, mais on ne semble pas leur accorder le bénéfice de leurs victoires. Alors ils serrent les coudes et haussent la japonité à la hauteur de leurs idéaux.
Un disciple d'Itosu, Funakoshi Gichin, se décide à se rendre dans les îles principales du Japon pour y introduire son karaté. Il plaît. D'emblée, on reconnaît dans sa pratique les vertus du Budo (« La voie du guerrier »), et on ne tarde pas à s'affranchir des origines chinoises – honnies – de cette boxe, pour s'en approprier la paternité. Funakoshi n'est pas le seul Okinawaïen à parcourir le Japon pour y ouvrir des écoles : il y a là Kenwa Mabuni, Miyagi Chojun, Choshin Chibana, Motobu Choki, Kyan Chotoku, Kentsu Yabu, Hironori Ohtsuka et bien d'autres encore. Mais ce karaté-là, venu des îles du Sud, introduit par ces drôles à la peau brunie par le soleil, ne sonne pas assez japonais.
Pour être reconnu par le Dai Nippon Butokukai (l'organisation japonaise du Budo), Funakoshi se doit se jouer sur les mots. Sa boxe T'ang est trop sinisée. Ce « kara » fait désordre dans un pays qui vient d'envahir la Chine. On lui préfère un autre « kara », bien japonais celui-là. Il veut dire « vide » et ce sens-là n'est pas avare de polysémie. Main vide, oui, mais il y a mieux. C'est le vide, l'absence, le néant prôné par le Zen. Tout un état d'esprit que les nippons ont affûté au fil des siècles. Tant pis pour la réalité des faits. En 1933, c'est le nationalisme qui prévaut, et Funakoshi le sait bien. Son karaté devient le « karate-do », ou « la voie de la main vide ». Voilà pour l'histoire. Et puisque l'on est dans la refonte, Funakoshi n'en reste pas là. Les katas, pierre angulaire de l'apprentissage du karaté, changent également de nom : les cinq katas d'Itosu, connus sous le nom de Pinan, deviennent Heïan ; les trois formes appelées Naihanchi deviennent Tekki ; Seisan devient Gankaku ; Wanshu, Empi ; etc. Des changements de nom pour la plupart, sans modification du contenu (qui sera, lui, modifié plus tard par d'autres.) Il faut simplement « faire plus japonais ».
Et puisque le karaté prend place dans l'ensemble des pratiques du Budo, il s'imprègne aussi de ces autres voies martiales. Du kendo, Funakoshi emprunte les notions de distance et de cadence. Du judo, il adapte la tenue. Voilà donc les pratiquants vêtus du dogi (ou keikogi) blanc, et munis d'une ceinture de couleur pour indiquer leur grade. Et puis il faut un vernis protocolaire et spirituel : on débute et finit le cours en seiza, on pratique la méditation (mokuso), on travaille de manière répétitive et précise en se concentrant sur la respiration : c'est l'incursion dans le Zen et dans le champ religieux.
Tout cela, Funakoshi le réalise en quelques années seulement et son dojo, le Shotokan Dojo, est bientôt bâti, en 1936, à Tokyo, où il prospérera jusqu'à aujourd'hui.
À la veille de la seconde guerre mondiale, on fait du karaté dans tous les lycées du Japon. Cela permet d'incorporer à l'armée des recrues solides et bien entraînées, rompues à la violence et à la compétition. C'est que l'esprit du pays est à la force et à la soumission du faible. On ritualise les bizutages, à l'entrée comme à la sortie des clubs. (Des malentendus naissent : certains de ces rituels sont repris par des occidentaux, qui y voient une pratique ancestrale, alors qu'il ne s'agit que de jeunes deviances faites par quelques exaltés. De la, par exemple, le fameux « Osu! » prononcé dans de nombreux dojos. Mot sans signification japonaise particulière, il provient du club de l'université Takushoku qui promouvait une attitude militariste et disciplinée. C'est aujourd'hui un mot fourre-tout, une exclamation qui s'applique à toutes réponses respectueuses au sein d'un dojo occidental.)
Codifié, incorporé dans le panthéon des arts martiaux japonais, le karaté va connaître après-guerre un énorme succès. Il va bientôt se perdre dans les acceptions plus large et – ironie du sort – se diluer dans une pratique mondiale qui, si elle rappelle toujours l'origine improprement japonaise de cet art, absorbe aussi d'autres acceptions pan-asiatiques ...ou occidentales.
Le karaté recouvre actuellement de nombreux styles et écoles. Parmi elles, citons – en vrac – le Wado-ryu (« La voie de l'harmonie »), le Shobayashi, le Koei-kan, le Kobayashi-ryu, le Washinkai (« La voie de l'harmonie du cœur, de l'esprit, du corps et de la vérité »), le Matsubayashi-ryu, le Matsumura Seito, le Matsumura Motobu, le Chito-ryu, le Shindo Jinen Ryu, le Shorinjiryu, le Shorei-ryu, le Shotokan, le Shotokai, le Shutokai (« La voie pour tous »), le Goju-ryu (« La voie dure et douce »), le Kyokushin (« La vérité ultime ») et le Kansuiryu. On pourrait ainsi dresser une longue liste de ces différents courants du karaté. Certaines, fondées au début du XXe siècle, sont qualifiées de « traditionnelles » quand d'autres, plus récentes, font figure de karaté « d'avant-garde ». Toutes ont en commun l'enseignement du kihon (les pratiques de base), des katas (les formes fixées de combats contre des adversaires fictifs) et du kumite (le combat contre un ou plusieurs adversaires). Toutes ont en commun ce souci – bien japonais – du respect de l'étiquette, des valeurs confucianistes et du caractère spirituel qui anime les forces en présence. Mais quand certaines s'orientent vers la perfection du geste, la ritualisation des pratiques, d'autres recherchent l'efficacité dans le combat et le combat seul.

On pense alors à ce Coréen à la vie tumultueuse qui a fondé, dans les années soixante, le karaté Kyokushinkai.
Choi Bae-Dal est un Coréen vivant au Japon. Vie difficile à l'époque – nous sommes en 1945 à la veille de la défaite du Japon – et l'origine coréenne n'a jamais eu bonne presse, surtout dans un pays obnubilé par sa supériorité ethnique et qui en perdra – un temps – son âme. Mais Choi embrasse de tout cœur la cause japonaise. Il ne se bat pas – il est trop jeune encore – mais il garde de ses années de guerre une profonde admiration pour son pays d'adoption. Turbulent, bagarreur, il lui faut la prison pour se forger un destin. Alors, sitôt sorti, il se décide à s'isoler en montagne pour parfaire ses techniques de karaté, revenant ainsi aux sources de la figure du praticien du Budo : l'homme seul, tout à son entraînement, sous les rigueurs du climat, pour s'aguerrir et s'endurcir. Il a un modèle en tête, celui-là même que tous les grands maîtres d'art martiaux japonais évoquent avec déférence et admiration. C'était un autre temps, bien sûr, celui de « la voie du sabre » et de la féodalité. Mais Miyamoto Musashi reste le héros insurmontable, la figure éternelle du samouraï accompli. Lui aussi s'est imposé retraite frugale et entraînements surhumains. Lui aussi est descendu de sa montagne pour défier tous les meilleurs combattants du pays pour prouver sa valeur. Et Choi, dans sa montagne, veut faire la même chose.
Il descend de sa montagne pour retrouver le monde. Il a changé, certainement. D'ailleurs, son nom n'est plus le même. Il s'appelle dorénavant Oyama Masutatsu – la « Grande Montagne », pour faire bonne mesure. Et il entame une longue liste de combats – au Japon d'abord, puis aux quatre coins du monde – dont il sortira toujours vainqueur. Sa « Voie de l'ultime vérité » convainc. Il ouvre son dojo en 1964 et n'aura de cesse d'attirer auprès de lui des combattants de valeur.
Il faut pour cela ne pas avoir peur des coups. Loin de la rigueur formelles des écoles « traditionnelles », son karaté se veut tactile, au contact. Du kumite, encore du kumite, et l'on se souvient, sans arrière-pensées, de ces écoles d'Okinawa où l'on apprenait à se battre il y a trois siècles, avec pour univers le bouddhisme du marin et pour seul souci l'efficacité des coups portés.
Le karaté, quel qu'il soit, restera toujours une forme de boxe dont l'orientalité n'est – bien sûr – pas la moindre des qualités Et que cette origine se perdre dans cet entrelac de voyages dans les mers et les montagnes, dans ces soubresauts de l'Histoire, dans ces identités fortes, n'ajoute que richesse a cet art de combat.









Oh, bien sûr, on pourra m'objecter que tout est relatif. J'en connais qui se taillent la part belle en ce pénultième mois. Vous en connaissez aussi, certainement. Et alors ?
Novembre, et on attend mieux.
Sur ce, bon vent !

C'est un étrange travail que l'introspection, le retour sur soi et sur ce qui a été vécu. On en garde des bribes, des morceaux épars qu'il faut bien – pour la lisibilité d'un texte – raccommoder le mieux possible. Alors on cherche encore le liant qui faisait de tous ces instants une douce continuité, celle du temps de la vie telle qu'elle s'est déroulée au fil des jours. Ce mois de septembre, c'était Lyon, donc. Donc Lyon, c'était le retour au bercail, ce petit appartement de la rue Édouard Herriot, si calme dans ses hauteurs qu'il en paraissait détaché de la ville. Seulement des cloches qui, d'heure en heure, battait la mesure, fenêtres ouvertes, sur cet été qui allait bien finir. On a dépaqueté, une main un peu émue, ces cadeaux venus de loin : des vêtements de soie bariolée, des objets oblongs pour tapoter un dos douloureux, ces menues choses achetées sans trop savoir pourquoi, et qui, bien plus tard, prennent un court instant une importance hors de propos. Mais c'est cela, le retour : on éparpille autour de soi tout en s'enracinant dans le quotidien. Ca laisse un goût étrange, comme une saveur lointaine et familière, que l'on se surprend à déguster sans le laisser paraître.
De la ville je retrouve ces façades tirées au cordeau, ces immeubles centenaires en rang d'oignons, ces rues trop tranquilles passé neuf heures du soir. L'humanité ici se cache bien derrière toutes sortes de cloisons. Et si cela étonne, c'est un bonheur fugace : on est encore curieux, l'oeil encore un peu neuf, et il faut en profiter. Les promenades sans but sont une merveilleuse occupation, avant de replonger dans ce qui éteint le regard : les aller-retours routiniers de la-ou-l'on-dort à la-ou-l'on-travaille, ces déplacements sans objet qui ruinent l'appétit des sens.
Ouste, ouste, sortons encore ! Il fait encore beau dehors.

Plusieurs semaines ont passé. Yen me taraude : elle souhaite profiter à tout prix de ses quelques jours de congé pour assouvir sa soif de découvertes. Ou aller ? On écrit de courtes missives aux amis des quatre coins de nos carnets respectifs. Ca ne répond pas beaucoup, et c'est bien normal : c'est la période de rentrée, et à quoi bon répondre à des appels au voyage ? Ce silence, loin de nous décourager, nous galvanise : n'importe où, alors, puisque personne ne nous attend nulle part. C'est d'Italie dont rêve Yen. Ou d'Espagne. Enfin, d'un peu de cette méditerranée où l'on cause haut et fort. On fait des plans, on note, on tergiverse. Mais c'est un misérable papelard qui vient tout foutre en l'air. La carte de séjour de Yen arrive bientôt à expiration, et nous ne pouvons prendre le risque de traverser les frontières. Qu'à cela ne tienne : il paraît que la France est un beau pays. Allons nous en assurer, en optant pour quelques monuments illustres.
D'abord, bien sûr, c'est à Paris que tout commence. La fin de septembre est bien douce, et nous profitons de l'escale pour entrer sous les voûtes du Grand Palais qui viennent, après une quinzaine d'années de travaux, de se faire resserrer les boulons : l'endroit est immense, et, malgré l'affluence des curieux, bien vide. C'est, j'imagine, le but recherché : prenez une grande galerie, un hall, un stade, entassez tout ce que vous trouvez de quidams en tout genre, et levez les yeux. Un grand volume, un espace vierge, de quoi vous rapetisser assez pour vous en faire oublier la foule. On quitte cette grande carcasse un peu sur notre faim : tout ce métal et ce verre, oui, mais Paris en est plein. Allons plutôt du côté de la Loire. On y trouvera, au fil de l'eau, du minéral. Pierres taillées et toits de tuile. Du tangible, pour du monumental, ça vous pose une tour, un château, une église. Et, de ce côté-là, la France du Val de Loire a beaucoup à offrir.
On s'endort à Maison-Laffitte au bourdonnement du RER, en rêvant à ces lendemains champêtres. C'est sûr, il y aura davantage d'ébahissements.
A la gare Montparnasse, on se faufile dans un parking souterrain pour en ressortir carrossé. C'est une petite voiture bleue, toute proprette, qui nous conduira vers Orléans. On a fait provision de biscuits et d'eau, on a même fait l'achat d'un de ces guides Michelins bardé d'étoiles. Celui-là nous enjoint à quitter, dés la sortie d'Orléans, l'autoroute pour des sentiers plus étroits. On obtempère de sitôt, à l'affût du moindre panonceau nous indiquant la route de Chambord.
Le château de Chambord, voilà une manière bien peu modeste de débuter notre périple : on y arrive à travers une forêt domaniale qu'une chasse à courre aurait beau jeu de parcourir. Puis, par une trouée dans le feuillage, on devine une construction toute blanche aux confins d'une prairie qu'un Apache ne désavouerait pas.
Il faut encore rouler – au pas – pour s'approcher des bâtiments. Là, une auberge de charme au bord d'un canal, quelques saules pour faire bonne mesure, un relais pour le voyageur gastronomique que les pierres affament. Nous voici à pied d'oeuvre. Une marche d'approche, des clochers en surplomb, de vastes tour rondes à contourner, bref, une expédition pour franchir un seuil démultiplié : c'est au fond de la courette d'honneur, par-delà les écuries, que l'on pénètre enfin dans le corps du château et que se dresse, priapique, la colonne centrale des escaliers en double-hélices, qui ont fait la gloire des architectes royaux à qui De Vinci murmurait bien des choses.
D'étage en étage, on constate tout de même que Chambord est une coquille bien vide ; seuls quelques pièces sont tendues d'étoffes que – j'imagine – d'innombrables tapissières ont cousus à la lueur de chandelles de mauvais suif. Et puis, de temps à autres, une chambre royale – un lit à baldaquin plus haut que long, une balustrade ouvragée et rehaussée d'or, un lutrin, quelques sièges presque curules – dont l'antichambre, aux murs couverts de trophées de chasse, rappelle l'étrangeté de ces anciens régimes.
On parcourt d'un pas tranquille les ailes, puis les toits. Là, c'est un fameux spectacle, et le vent et les nuages y sont probablement pour quelque chose. 
Mais il y a du Taj Mahal dans cette dentelle de clochetons, un côté mille-et-une-nuit blésois dont l'exotisme surprend beaucoup.
Sur la vaste pelouse en face de l'édifice, des transat en quadrilles où l'on se plie à regarder encore cette imposante maison royale où le monarque, d'ailleurs, ne venait pas souvent coucher.
Au sortir de ce domaine, on bifurque sur de petites routes sinueuses et bordées de fermes, de hameaux, d'églises, et, bien sûr, de ces petits châteaux posés ça et là au détour des futaies. Celui-là s'appelle Villesavin, c'est une bicoque par rapport au reste des châteaux fameux d'alentour. Un bâtiment principal encadre une cour dont la vasque centrale, une Venus vétuste et sa conque, a bien vu l'eau couler. Une demoiselle en gros pull qui faisait office de garde-barrière, de préposé au guichet, et de guide, nous invita à en apprendre plus sur cette drôle de demeure, à la toiture mi-branlante mi-pimpante.
Les châtelains, qui l'achetèrent quelques dizaines d'années auparavant, se pliaient de bonne grâce à cette vie soumise à la restauration d'un patrimoine menacé. Ils habitaient dans l'aile est, laissant tout le reste du bâti à la visite des quelques touristes flâneurs qui s'aventuraient jusque là. Alors on y eut droit, à cette visite, que notre guide prit à bras le corps. Remontant ses manches, elle nous fit parcourir cet étrange intérieur, à la cuisine carrelée, un peu pentue, à la cheminée noire, large et haute, traversée du tournebroche émoussé, à la salle à manger dont la table, inamovible, était du bon travail de Menuisier Royal, aux deux salons, tendus de toiles bleu passé, aux coins amollies, aux meubles d'un Louis dix et quelque, que les habitants du lieu, subrepticement, venaient occuper, la nuit tombée, pour quelque souper fin. Plein de ces petits secrets d'une vieille baraque : des bouches de chauffage dissimulées dans les plinthes, des passe-plats insoupçonnables planqués derrière un tableau, des oeils-de-boeuf et des marches grinçantes. On sortit de là la tête pleine de ces commentaires historico-pratiques, et nous allâmes nous rincer les yeux sur la collection « unique au monde » des globes de mariage que la châtelaine avait pompeusement baptisée « Musée des costumes de mariage » car on y voyait, figés dans des poses surannées, des mannequins de cire en pleine activité maritale.
On dit adieu à notre guide qui nous ouvrit le passage, un oeil sur sa guérite. Ce petit château, cabane de chantier pendant la construction de Chambord, nous fut une étape un peu mélancolique, et nous embrayâmes l'âme un peu empesantie par ces murs lézardés.
Cheverny, c'est d'une autre allure. C'est lourd et confit, posé bien à plat devant son allée de gravier. On ne peut s'empêcher d'évoquer Haddock et de surprendre Nestor nous attendant, un plateau sous le bras, pour le rhum d'usage. Point trop n'en faut. C'est un château bourgeois, tout tapissé, tout meublé, tout décoré d'aise. On ne dépasse pas les cordons de la visite, on suit la file des visiteurs, on prend quelques timides photos d'un bouquet de fleur sur une table bien mise.
La lumière est laiteuse, c'est une fin d'après-midi d'albâtre. On doit encore se rendre à Blois pour y dormir, et nous ne tardons pas trop à esquiver les frères Loiseau.
Blois, le soir, c'est un peu déroutant. Nous n'avons qu'une vague idée de l'emplacement de l'auberge de jeunesse. On tourne sur nous-mêmes plusieurs fois. On appelle au téléphone. On nous dit de sortir de la ville et de suivre la Loire. L'auberge est une maison monacale, perchée sur l'une des berges, sous la férule d'une matrone qui nous considère gravement. On dormira séparément dans des dortoirs de colonie de vacances. Il y a là un Allemand volubile et un Mexicain fatigué. Deux touristes chinoises babillent plus loin, et Yen s'installe dans un des lits près de la porte. On dormira du sommeil du juste, pas le choix.
Blois, le matin, c'est assez engageant. Voilà un château un peu noyé, bâti sur la longueur, au gré des dynasties et des humeurs du temps. Le regard peut embrasser quatre siècles d'architecture d'apparat, et il en prend pour son argent. On peut fouiller – le regard a aussi sa cupidité – et s'absorber de longues minutes dans une contemplation pas tranquille. Puis, un peu hagard, on s'introduit dans l'une des ailes, un peu au hasard, pour voir l'envers du décor. Le duc de Guise, assassiné dans ces murs, est l'une des figures les plus célébrées ; et l'on médite fort à propos sur ces châteaux intrigants où l'on conspirait sous les fraises, l'épée au côté, pour des lendemains incertains.
On déambule un peu dans cette cite cossue, histoire de pénétrer dans une cathédrale bien vide, jouxtée d'un jardin en terrasse d'où l'on peut contempler les toits des demeures blésoises – de sombres pentes d'ardoises – et la Loire en contrebas, qu'un pont vient enjamber en de solides arches. Il y a aussi, derrière un monumental couvent aux fenêtres fermées, une église Saint Nicolas dont les tours clochetées évoquent Prague et ses clochers pointus. Là encore, des encensoirs mais point de gens. On parcourt les travées le nez en l'air, comme pour mieux défier la pesanteur du lieu. Et puis l'on repart sans cérémonie, parce que nos journées se doivent d'être visiteuses, et que des châteaux, il y en a à la pelle, et qu'on ne voudrait tout de même pas s'en priver.
Plus loin, c'est Amboise. C'est lourd et aérien à la fois ; la citadelle est moyenâgeuse, guerrière dans ses remparts, et elle a d'ailleurs brûlé quelquefois. Au-dessus, c'est le château, posé là, avec bien sûr, isolée du reste, la chapelle où repose De Vinci, qu'on devine assez content d'être là. C'est encore faste et tendu de belles tapisseries. Il y a des trônes aussi, car on y célébrait parfois de majestueux Etats-généraux, dans ces salles aux arches d'albâtre. Mais ce qui surprend le plus, ce sont ces solides tours rondes, dont la rampe en colimaçons préfigure les plus périlleux de nos parkings modernes. Et dire qu'on s'y engouffrait en carrosse !
De Chenonceau je ne pourrai être très disert : c'est le Cher, la galerie, les jardins. La cuisine aussi, et toutes ces casseroles de cuivre qu'un marmiton en aurait le tournis. Chenonceau, c'est un rêve de femme renaissante. Et cela inspire. On y retournera peut être tantôt, plus vieux, pour y respirer encore cette quiétude princière.
On dîne et dort à Tour.
On se lève de bonne heure. On collationne sous une véranda où causent des VRP à la clope matinale. Ils partent vite et on en fait autant. Il paraît que le temps est au beau. Et nous avons des parterres de fleurs à venir contempler : Villandry et ses jardins, ou je laisse à la photo le soin de peindre ce décor.
La suite ? Nous y sommes. Azay-le-rideau et les nénuphars. Le soleil tape. On se sent un peu abruti, et notre oeil se fait paresseux. C'est qu'on en a vu, des plafonds à caissons, des loggias, des fenêtres à chenaux, des tapisseries mythologico-franchouillardes. A ce point-la, il faut être un peu somnambule, errer parmi les salons, se laisser bercer par les capitons d'un mobilier bien massif.
On avale un steak-frite pour se rassénérer. Ces valeurs culinaires-là rappellent à l'ordre le voyageur engourdi, que les pommes et terre et la viande de boeuf ragaillardissent.
Enfin, nous arrivons à Ussé, château que ses propriétaires tiennent à belle-au-bois-dormantiser. Oh, il a de l'allure, avec ses tours rondes et son chemin de ronde.
Il s'élève haut dans le ciel et se répand à flanc de colline. Il y a là d'autres mannequins à qui l'on a dit de raconter les principaux épisodes du conte de Perrault. Ils en sont tout figés de conviction, roi, reine, sorcière, princesse et prince charmant. C'en est un peu trop. Nous les laissons à leur destin, et parcourons les autres dépendances. Puis, rassasiés, nous prenons la route du retour : on voudrait bien passer par Vendôme et Chartres, pour d'autres pierres historiques, mais l'itinéraire en décide autrement ; il nous perd le long du Loir, et nous voyons, penauds, le crépuscule tomber. Alors, déterminés, nous rattrapons cette autoroute orléanaise ou nous payons l'octroi, pour retourner à Paris. On nous y attend du côté des Gobelins, où ce sera fête. Le lendemain on attaquera Versailles, comme pour assommer nos sens déjà bien brouillés.

Quelques jours plus tard, rendus à Lyon pour y passer de calmes journées, je vois Yen tout occupée à son départ prochain. C'est qu'octobre sera nîmois ou ne sera pas, et nous avons un déménagement de plus sur les bras. Alors, cartons après cartons, nous empaquetons à qui mieux mieux. Yen gagne le trophée de la plus grosse valise, mais j'ai la malle la plus lourde. Nous sommes quitte.
Et nous voyons octobre poindre, le pas sur le palier.