dimanche 8 février 2026
samedi 7 février 2026
Les Affaires Mandarines
Xiamen, 4 février
Tu ne me l’avais pas dit, que l’aéroport se trouvait sur une île, et qu’à l’atterrissage on pouvait voir l’eau de la baie et les grues du port, et aussi que le terminal ressemblait depuis le hublot de l’avion à un gros morceau de Lego posé sur le tarmac. J’étais inquiète, tu sais, parce que c’était la première fois que je m’aventurais en Chine, et que je ne savais pas si je pourrais me connecter facilement au réseau internet pour télécharger le formulaire de la douane. Mais ça s’est bien passé finalement, ils m’ont filmé, ont pris mes empreintes et ont tamponné mon nouveau passeport, et en moins d’un quart d’heure j’étais sortie. H. m’attendait comme promis avec sa pancarte à mon nom, et il m’a accueilli très professionnellement, m’a guidé jusqu’à sa voiture, une grosse Mercedes noire avec des peluches et des figurines souriantes, et nous sommes partis dans les rues de la ville, des rues très larges, très calmes, et très vite on s’est retrouvé sur une voie express et sur un pont incroyablement long d’où l’on apercevait plein de tours d’habitations en bord de mer, on a roulé comme ça assez longtemps, H. ne parlait pas beaucoup, il semblait absorbé dans des pensées aussi compliquées que les échangeurs routiers, mais il m’a quand même expliqué que Xiamen avait longtemps été connu pour ses nouilles, ses fruits de mer, ses carrières et ses tailleurs de pierre, et qu’il était fier de me montrer la commande qu’il avait préparé pour moi, tous ces comptoirs de cuisine en quartz et qu’il espérait que je ne sois pas trop pinailleuse sur les veines naturelles et les variations de couleur. On est finalement arrivé à destination, dans les faubourgs de la ville et ce hangar ouvert à tous les vents où je devais procéder à mon inspection. H. est allé préparer du thé, et je me suis mise au boulot comme à mon habitude, à mesurer, vérifier, contresigner des plans et des bons d’expédition, dans le bruit incessant des scies, des meuleuses et des palans, et l’après-midi est passée vite, il faisait frais mais je devais bouger sans arrêt donc c’était plutôt agréable, et j’ai pu terminer avant la tombée de la nuit. H. et quelques-uns de ses collègues m’ont proposé de venir diner avec eux, et comme j’avais plutôt faim, je les ai suivis avec plaisir. Ils connaissaient un restaurant pas loin, où l’on pouvait manger toutes sortes de spécialités locales, et je leur ai dit de choisir pour moi. Et là, imagine la scène, nous nous sommes retrouvés dans une pièce à part, avec une table ronde et un plateau tournant, tout le monde s’est assis et ils se sont mis à parler entre eux, les plats sont arrivés, des grands plats bien garnis, et j’ai dû goûter aux nouilles, aux salades, aux poissons, aux viandes grillées, rôties, bouillies, sautées, braisées, et le ballet des serveuses ne semblaient jamais vouloir s’arrêter, la table se remplissait de soupières, de réchauds, de plateaux, et je les voyais manger et palabrer et fumer, mais j’étais déjà repue alors j’ai juste grignoté un morceau de tofu frit en attendant qu’ils posent leurs baguettes, qu’ils prennent un cure-dents et qu’ils quittent la table. Nous avons repris la voiture et roulé silencieusement dans la nuit sur les mêmes autoroutes et H. m’a déposée à mon hôtel, près de la gare des trains à grande vitesse, un hôtel étrange situé dans un immeuble de bureau, avec des couloirs de bureaux, des ascenseurs de bureaux, un mobilier de bureau, et je me suis endormie comme si c’était une autre tâche à accomplir.
De Xiamen à Taixing, 5 février
Ça aussi, tu ne me l’avais pas dit : les gares ici sont immenses, avec des toitures métalliques très hautes, ce qui fait qu’on a l’impression d’être des petits points noirs poireautant en grappes devant des fuseaux tout blanc qui glissent en feulant sur des rails surélevés. J’étais impatiente de faire ce voyage en train, de découvrir ce fameux réseau de lignes à grande vitesse qui devait me faire parcourir mille kilomètres de Xiamen jusqu’à Changzhou, bien plus au nord, en une journée de voyage, mais je n’ai subi que des petites contrariétés. Déjà, à mon lever, j’ai constaté que ma connexion internet était interrompue. Plus moyen de communiquer, mais surtout de payer pour d’éventuels achats, puisque toutes les transactions en Chine se font désormais par une application sur son téléphone. J’ai eu beau chercher un distributeur de billet dans la gare et aux alentours, j’ai fait chou blanc. Donc, pas d’argent, pas de provision pour le trajet, on attendra d’arriver en fin d’après-midi pour avaler un morceau. Ensuite, au moment où je trouve mon siège, je constate que je suis assise côté couloir dans un wagon quasi exclusivement masculin, et ça ne me rassure pas, toutes ces vestes de cuir noir, ces mines sérieuses, ces bruits de gorges qu’on râcle sans arrêt, ces regards à la dérobée. Enfin, à part une pauvre brochure touristique que j’avais gardée dans mon sac, rien à lire et pas grand-chose à voir. Alors j’ai fermé les yeux, le train a commencé à aller bien vite, et je me suis assoupie les bras croisés et la tête bien droite. J’entendais parfois une voix de femme désincarnée débiter les annonces règlementaires dans un mandarin solennel. Fuzhou, Ningde, Wenzhou, Taizhou, que des noms de ville inconnues, interchangeables dans leur mystère, et dont je ne pouvais distinguer que quelques immeubles flous qui défilaient à toute berzingue. Le ciel jusque-là semblait clair et bleu, et puis il a commencé à blanchir, à devenir cotonneux et à partir de Ningbo ou de Shaoxing, je pouvais sentir que c’était l’hiver, avec juste des nuances de gris et de bruns, et que j’arriverai dans une ville froide et venteuse. C’était étrange comme sentiment, un mélange d’impatience et d’anxiété, parce que tu sais bien que je n’ai jamais connu ça, l’hiver, moi je viens d’un pays où il fait toujours chaud, et je me suis demandée si mon manteau qui n’avait jamais servi allait faire l’affaire, et comme j’avais faim je me suis endormie encore et je me suis réveillée d’un coup, on avait dépassé Suzhou déjà et je devais descendre à l’arrêt suivant, il y avait foule dans le wagon, je me suis faufilée comme j’ai pu et je me suis retrouvée sur ce quai de gare, j’ai suivi le flot de personnes qui s’engouffrait dans un escalier souterrain mais au premier embranchement je me suis rendue compte du dilemme : porte Sud ou porte Nord ? Sans aucun moyen de vérifier où m’attendait V. avec qui je m’étais entendue la veille pour venir me chercher, il me fallait jouer à pile ou face. Au nord, me suis-je dit, c’est au nord qu’on se retrouvera. J’ai eu le nez creux, V. était là dans sa doudoune rose, elle agitait les bras en me voyant et m’a débarrassé de mon sac, et nous sommes encore allées chercher une voiture, une même grosse voiture noire et nous avons roulé une bonne heure pour arriver à Taixing, un bourg de campagne où travaillait T. dans son atelier de meubles en contreplaqué, qui m’a lui aussi accueilli à bras ouverts. Succulent diner – enfin ! – de bouchées cantonaises à la vapeur, et chambre d’hôtel minimaliste dans des teintes beiges, parfaite pour un moine zen. Il faisait si froid dehors, j’ai pu pour la première fois souffler de la vapeur, avoir les pommettes toutes rouges et les oreilles qui brûlent. La couette était épaisse, lourde et chaude, c’était exquis.
Taixing, 6 février
Après un petit déjeuner dans des tons doux et calmes, que tu aurais certainement apprécié, toi qui aimes les thés bien forts dans des tasses aux couleurs pastel, il m’a fallu rejoindre V. et T. sur les coups de huit heures, eux qui avaient déjà préparé le terrain, en piles de cartons prêts à être inspectés, mesurés, déballés. C’est que j’avais une ribambelle de cabinets de cuisine en kit à assembler, panneau par panneau, placard par placard, simplement munie de mon mètre à ruban, de mon crayon à papier et de toutes ces cotes imprimées sur ces feuillets A4 soigneusement agrafées ensemble. On s’était débrouillé pour me libérer un petit coin de l’entrepôt, un vieil entrepôt à l’allure surannée, avec de grandes baies vitrées, des murs de briques blanches et d’une charpente arrondie en acier riveté. Un vieil ouvrier taciturne était là pour me prêter main forte, et j’avais trouvé les mots qui fallait pour qu’on bosse bien ensemble, dans mon mandarin exotique et rudimentaire. La lumière était crue, il faisait froid, mais c’était supportable, même après avoir retiré mon manteau. Vêtue d’un jean, d’un t-shirt et d’un sous-pull, j’ai rapidement pris un rythme de croisière ; ouvrir nos cartons, disposer nos panneaux sur une palette, les assembler, repérer les malfaçons éventuelles, prendre des photos et des notes pour mon rapport. Une matinée de gestes et de mots répétitifs, de « 做这个,做那个 » et de « 不合身 » chuchotés à mi-voix, alors que la pile de carton diminuait lentement, et que nos mains s’engourdissaient quand même si on ne les mettait pas vite dans nos poches avant la prochaine opération. Quand la pause de midi est enfin arrivée, j’avais l’estomac dans les talons et ce sont deux jeunes collègues de T. que j’avais salués rapidement en arrivant sur place, A. et P., qui m’ont emmenée dans un restaurant pas loin qui ne payait pas de mine. Ils ont commandé un bouillon de viande de bœuf et de porc que l’on pouvait assaisonner de toutes les manières possibles, avec des sauces de toutes les couleurs plus ou moins épicées, de légumes et de champignons que l’on faisait mariner dans cette soupe brulante, accompagnés de beignets frits à la pâte friable et délicieusement grasse. On est ressorti de cette gargote tout ragaillardis, la peau du ventre bien tendue, et nous sommes retournés à nos affaires, après un café noir et fort servi dans un gobelet fumant. D’autres cartons, d’autres tatillonnes observations, dans les ronronnements feutrés de machines voisines. La température avait bien baissé, j’avais les doigts et les pieds gourds. On m’a gentiment refilé un anorak car mon manteau n’était décidément pas de l’étoffe idoine pour ce climat polaire et j’avais hâte d’en finir et de me retrouver bien au chaud en compagnie de mes hôtes, quand soudain mon vieil assistant a pointé les verrières du doigt en répétant « 雪花飘落 ! », j’ai mis un instant avant de comprendre, « 雪 ? » et je me suis précipitée dehors. De la neige ! Des petits flocons de neige qui virevoltaient dans les rafales de vent, si petits, si légers ! Ma première chute de neige, là, dans cette petite cité chinoise perdue dans la campagne rase et plate du Jiangsu, sur les abords du Yangtse ! Je suis restée là plusieurs minutes, à tirer la langue et étendre les mains, et quand je suis revenue à mon poste, sous le regard amusé des quelques ouvriers qui travaillaient encore, j’ai vu mon reflet dans les carreaux, et mes cheveux étaient constellés de petites étoiles blanches et je ne pouvais toujours pas y croire. Je me suis dépêchée de finir, il ne nous restait que quelques unités pas trop compliquées à monter et j’ai enfin pu trouver refuge dans les bureaux de l’atelier, où T. avait allumé un petit braséro. Je me suis assise confortablement auprès des flammes dansantes, les doigts tout rougis et le nez qui coulait. La nuit est tombée d’un coup, et nous avions encore une soirée ensemble pour profiter de pot-au-feu épicés et savoureux, de brochettes et de quelques bières bien fraîches !
De Taixing à Shanghai, 7 février
Journée de migration, car mon temps était compté. J’avais un avion qui m’attendait en milieu d’après-midi à l’aéroport de Shanghai-Pudong, et je devais quitter Taixing tôt. Tu me l’avais dit, si je voulais profiter d’un passage par Shanghai pour visiter le Bund, il ne fallait pas traîner. V. est venue me chercher à la réception et s’est acquittée pour moi des dernières formalités. Nous avons retrouvé le réseau des autoroutes, les ponts, les panneaux illisibles et les gares ferroviaires aux dimensions démesurées. De poignants au revoir m’ont laissée toute tourneboulée, mais il fallait encore être sur le qui-vive pour le pas rater mes correspondances, surtout dans le dédale des couloirs de la station de Hongqiao, en périphérie de Shanghai, qui a bien failli avoir eu raison de mon flegme naturel. Après quelques minutes de valse-hésitation j’ai bien fini par la trouver, cette entrée de la ligne 2 du métro que je devais prendre pour aller voir le fleuve Huangpu et la célèbre vue sur les gratte-ciels de Pudong. Aussitôt dit, aussitôt pris, dans la foule d’un jour ordinaire que je pouvais observer en catimini depuis ma banquette, de station en station jusqu’à East Nanjing Road, à un jet de pierre de cette fameuse promenade au bord de l’eau. Le vent était frais, le ciel était clair, et j’ai été projeté dans ce Shanghai d’antan et ses immeubles de rapport de granit sombre, comme celui de la Sassoon, de la banque HSBC ou encore de la Customs House. En face, de l’autre côté de ce fleuve si large, le chapelet de l’Oriental Pearl Tower et l’empilement des tours de verre et d’acier bouchaient l’horizon comme un décor de science-fiction. Je ne suis restée que quelques minutes, le temps de m’imprégner du lieu, mais l’heure tournait, et j’étais bien trop petite dans cette ville trop grande. Je suis retournée dans les couloirs du métro pour filer jusqu’à l’aéroport, loin, bien loin des hauts immeubles des quartiers d’affaire, et j’ai de nouveau joué à ce jeu de piste dans ces immenses halls, ticket d’embarquement en main, pour trouver le bon numéro et la bonne porte vers le ciel. Je me suis envolée sereine et fatiguée, vers mon pays chaleureux et insouciant.
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