vendredi 12 juin 2026

L'histoire du pré près du village

Eussent-ils relevé leur capuche qu’ils auraient aperçu, fugacement, la procession acérée des aiguilles de granit sombre se découper entre les nuées, si haute, si élancée qu’ils en auraient peut-être frémi d’effarement, qu’ils se seraient mis à psalmodier des imprécations paillardes et impies tout en s’invectivant les uns les autres, assis en rang d’oignons et ballotés d’ornières en pierrailles sur cette cariole au châssis vermoulu, tirée péniblement par deux vieux mulets ; il n’en fut rien pourtant, et ces jeunes novices, l’échine courbée et le regard éteint enduraient ce pénible voyage depuis Sallanches sans piper mot, sous les averses froides et les rafales soudaines de ce mois d’avril 1757, l’esprit absorbé par de puériles chimères, des fantasmes de gruaux épais, fumants et parfumés, d’édredons douillets et tièdes, de caresses tendres et maternelles, et leurs divagations gentilles ne leur permirent pas de distinguer la silhouette lourde et grise du prieuré de Chamouny, auquel ils devraient dorénavant appartenir pour les vingt prochains mois, et dans les murs duquel ils auraient à se contenter de brouets clairs et insipides, de paillasses malodorantes et dures, de châtiments cruels et arbitraires.
De ces nouvelles recrues arrivées là pour propager une foi qui ne voulait pas prendre tant la défiance de la paysannerie engoncée depuis toujours dans ces versants abrupts se manifestait par des vexations permanentes et obtuses, toutes ne furent point aussi amènes que le candide Benoît Anselme, troisième rejeton d’une famille d’artisans chaudronniers, qu’un père veule et atrabilaire voulut échanger contre prébende future, là-bas, du côté d’Excenevex, au grand dam d’une sororité jalouse et pingre dont le sort incertain se raccrochait à de vagues promesses d’alliances genevoises. Ce jeune ingénu, passé déjà sous les fourches caudines du prieur Diu et de son irascible chapitre, et dont la jovialité ne saurait être entamée par d’ineptes brimades, profitait de ses corvées dans le petit carré jouxtant le corps de l’église, tout contre le torrent, planté de navets et de choux, pour observer les sommets rocheux encore striés de givre et en apprendre les noms, aidé en cela par une rustaude au sourire édenté répondant au sobriquet de « La Tomette », qui n’avait pas son pareil pour chuinter ses admonestations incessantes à l’égard d’un Benoît obstinément gauche et distrait. Pour autant, il ne fallut au jeune homme que quelques semaines d’éclaircies printanières pour pointer du doigt l’Aiguille de la Mi-Jour, et, dans un élan mnémotechnique connu de lui seul, de désigner celles qui lui succédaient, « l’Ago dou Plan, lous dentâs, l’Ago d’la Blaytière, dou Grèppon, dês Gran Chamô, d’l’Éma », et d’une virevolte, le pied sur un plant de fèves et le geste large « lou Brèvè, l’Ago d’l’Indè, d’la Gliere y l'ârpa de la Flézhi », et cette récitation panoramique et guillerette lui servait à conjurer la présence de ces menaçantes silhouettes, en amenuir par le Verbe l’angoisse qu’il ressentait toujours à l’idée qu’on puisse se hisser si haut, si près du Ciel et de ses Voies insondables. D’autres phénomènes concoururent à l’atténuation des turpitudes subies de jour comme de nuit par ce quarteron d‘adolescents encore verts, dont les vocalises aux matines se muaient souvent en bâillements alanguis ou en ronronnements profanes que le chanoine Diu, toujours prompt à surgir parmi les ombres de la sacristie, venait interrompre d’un coup de férule sur des mains molles et disjointes, avant de hausser une voix caverneuse et profonde pour couvrir à la quinte des plaintes dissonantes. Ces novices retinrent vite qu’il fallait juste parvenir à ânonner en cadence, les yeux mi-clos jusqu’à Laudes et les premières lueurs de l’aube pour que, d’abord imperceptibles et puis de plus en plus bruyantes, résonnent aux quatre coins de la vallée cloches, aboiements, bêlements, meuglements, sifflements, vociférations, venant couvrir de leur tintamarre les harmonies lancinantes de ces religieux cloîtrés et rétifs à la mixité animale que leur imposaient chaque matin les serfs du village et leurs frénétiques roquets, en route pour de basses pâtures déjà bien herbues et fleuries, que nulle volée de bourdon, de tocsin ou de glas depuis le clocher-mur de l’église ne pouvait dérider.  

Ce furent trois coups portés d’une pogne droite, ronde et blette contre le chambranle de la cellule du prieur par La Tomette qui bouleversa l’existence de Benoît et de ses condisciples, alors que les nuages orageux en cette fin d’après-midi de juin s’amoncelaient en grondant sur le fond de la vallée et que l’air vibrionnait de mouches, de taons, de sauterelles, d’abeilles et de guêpes, charriant les parfums lourds de fourrages, de fumier, de résines, de musc et de suint, effluves qui n’importunaient en aucune façon le maître de ces quatre murs qui entrebâilla sa porte et dont la bure et l’haleine dégageaient des exhalaisons autrement plus capiteuses. Diu fut pris de cours, il ne s’attendait pas à l’apparition d’une madone aussi rougeaude que lui, à un tel flot de suppliques en arpitan qu’il maîtrisait mal, mêlé de latin de cuisine et de génuflexions chancelantes, si bien qu’il recula, qu’il laissa à son allocutrice toute latitude pour envahir son pré carré, encombré d’un châlit de bois noir, d’une table branlante recouverte de godets, de cruchons et de fioles, et d’un tabouret renversé par accoutumance. De cette intercession gourde et providentielle, rien de transpira pendant plusieurs jours durant lesquels le prieuré fit peau neuve, dans un grand récurage pour qu’y fut célébré comme de coutume la grande bénédiction annuelle avant la remue, où toutes les ouailles et leur bétail, des Bossons jusqu’à l’Argentière, vinrent se masser sur le terre-plein devant l’église, oreilles tendues, cloches en sourdine, le temps d’une homélie prononcée par un Diu étrangement gaillard et avenant. Derrière lui, en phalange hiératique et cagoulée, son chapitre surveillait la foule, dont l’intérêt pour la chose spirituelle était relatif à la promesse évidente de bamboches prochaines, présentées sous forme pyramidale et précaire contre le porche, en un amoncellement de tonnelets déjà mis en perce, de pains bis à la croûte cuivrée, de roues de tomme et d’abondance, de chapelets de diots, de jambons, de saucissons, dont les contours alléchants sous les rayons d’un soleil déjà ardent à cette heure matinale attisait bien des convoitises, à tel point que les digues de bienséance pastorale ne purent tenir plus longtemps et que les invocations miséricordieuses de Diu se fondirent dans un tumulte de bousculades et de piétinements, sous les clameurs des bêtes et des badauds estomaqués. Benoît n’entendit rien de cette soudaine agitation braillarde et goinfre, recroquevillé et ronflant comme de juste dans un coin de la petite salle capitulaire après avoir trimé comme un baudet, mais il fut secoué d’une main avenante, sèche et noueuse et s’éveilla sous le regard sémillant d’un berger barbichu qui le tira de sa torpeur et l’enjoignit à le suivre, ce qu’il fit à contre-cœur et encore à moitié assoupi, avant de se retrouver dehors au milieu d’une cohue avinée et hilare, dont les circonvolutions l’entrainèrent près du torrent où l’attendaient ses comparses, tout aussi éreintés que lui, qui lui firent part en bâillant de l’improbable nouvelle : le prieur, dans sa grande mansuétude consentit à ce que ses jeunes aspirants fissent césure et s’astreignissent pour un temps à la vie simple des alpages, dans un élan de compassion inopinée pour de telles brebis, indécrottablement impénitentes, que l’air des cimes pourrait peut-être dessiller.  
Ainsi en fut-il décidé. Serments prononcés, chausses nouées, ballots épaulés, le pas assuré, en cadences bovines, ovines ou même caprines, en longues colonnes blanches et brunes et noires, toujours carillonnantes, à destination des versants de la Balme en suivant le torrent, de hameaux en villages, d’abord des Tines puis des Chosalets des Frasserands, de Montroc et du Tour, happant à son passage cheptels après cheptels, sous bonne garde de bergers tout à tour rieurs et soucieux, saluant parents et progénitures qu’ils ne reverraient point avant les premières bruines d’automne. Pour Benoît et ses godelureaux chicaneurs et volubiles, tout fut d’abord prétexte à gaudrioles et pitreries, si bien qu’on leur fit comprendre de se tenir à carreau en queue de cortège, à marcher dans la poussière et sur les bords du chemin pour éviter bouses et grebons, à faire preuve d’un peu de circonspection alors que la pente s’accentuait, qu’il fallait contourner la langue du glacier de l’Argentière et que la progression devenait plus ardue, plus lente, que les bêtes souvent renâclaient, qu’il fallait jouer alors de houlette et d’exclamations hululées pour que les troupeaux montassent et montassent encore, et pour qu’enfin, au lieu-dit Charamillon, on fisse halte, on comptât les têtes, on rouvrit et inspectât les cabanes d’alpage aux bardages vermoulus et de guingois pour en arracher les pièces les plus mangées,  en faire du petit bois pour les feux d’un premier bivouac. Sur ce promontoire dominant la vallée, piqueté de quelques mélèzières éparses dans lesquelles il fallut vite débiter quelques planches pour rendre habitables les abris saisonniers, on pouvait, comme les ruminants désormais placides et dociles, profiter de toute la nature, des herbes drues, des coussins de mousses, des rochers cuisants sous le soleil, des ruisseaux cristallins et chantants, des névés aveuglants dont les langues fourchues montaient jusqu’aux sommets lointains et dénudés. Benoît en vint vite à perdre le compte de ces jours tous semblables, ponctués depuis l’aurore de beuglements réguliers, de marches à flancs de coteau pour rabattre des bêtes intrépides, d’attentes sans objet et sans but, de cueillettes, de collations encore et toujours lactées, d’émerveillements confinés à l’ennui des grands espaces vides, de prières casuelles adressées au Très-Haut alors que le soleil, irrémédiablement, finissait par s’éclipser derrière les « Éguilyes Rôge », marquant alors le repli, le retour aux cabanes, la traite, l’observance des injonctions de l’armailli autour de sa chaudière, son pressoir et ses moules, et la tenue du concile autour d’un feu grésillant, en compagnie d’une poignée de pâtres déculottés et avachis qui jactait enfin après les heures taiseuses de la garde des troupeaux en galimatias de plus en plus gouailleurs à mesure que s’échangeait l’outre d’eau-de-vie autour du foyer et qu’on s’en prisse par habitude à ces jeunes pécores impressionnables, pour leur conter des histoires de dracs et de fayes, ou de ces champs perdus sous les brumes qui recelaient tous les ors du monde. 
La lune en son dernier quartier signala à cette jeune clique gouapeuse et indolente que cette parenthèse langoureuse parvenait à son terme, et ce fut sous le regard torve de quelques génisses qu’ils refirent leur balluchon et entreprirent la descente vers Chamouny en suivant combes et ravines jusqu’au lit du torrent dans lequel ils s’amusèrent à sauter de rocher en rocher en cabrioles audacieuses, à tamiser les rives sablonneuses en quête de pépites de quartz ou de pyrite, à pêcher la truite fario, à retarder autant que faire se pouvait le retour dans les murs honnis de leur claustration affligeante et volontaire. Benoît, taraudé par des impératifs contradictoires, les laissa à leur récréation et poursuivit seul son chemin, remontant sur le sentier longeant le cours d’eau. La matinée était bien entamée lorsqu’il déboucha sur la prairie au-dessus du village de l’Argentière dont il pouvait apercevoir, par-delà les frondaisons d’une haie de bouleaux, les bulbes d’un clocher se découper sur le massif du Mont-Blanc, comme posé sur l’immense rivière de glace qui venait se répandre sur le flanc gauche de la vallée et ce tableau le subjugua, si bien qu’il resta là un moment, assis sur ce pré abuté à la montagne, immobile et pensif, alors que les cloches de midi sonnèrent soudain et que le fumet délicieux d’un pain qu’on venait de défourner vint caresser ses narines et tourmenter davantage encore son ventre vide et son âme chagrine.


Il était, même à la veille d’une course de haute montagne, toujours très bien mis, vêtu d’une paire de jodhpurs en velours côtelé ourlée de grosses chaussettes de laine, d’un gilet de tweed brun, d’une cravate de soie épinglée et d’une veste de coton beige, la pipe au bec, la montre à gousset enchaînée, empochée et remontée, les cheveux un peu gominés à la façon des acteurs de films noirs dont il était friand, et pointait de son index manucuré la barre des séracs du glacier visible depuis le jardin jouxtant le chalet en interprétant les teintes bleutées pour inférer la béance des crevasses autour desquelles ils auraient à naviguer pour atteindre le refuge d’Argentière. Devant lui, étalé sur l’herbe mais rangé en ordre de bataille, tout l’attirail nécessaire à leur expédition prochaine, tandis que résonnaient éclats de rires et de conversations enjouées du côté de la terrasse, déjà occupée par la tribu insouciante des cousins et leurs amis venus passer quelques jours de vacances d’été dans la vallée, et dont l’humeur fêtarde contrastait avec l’attitude impavide de cet arbitre des élégances entouré de ses deux acolytes un tantinet plus jeunes et dépenaillés, tenant conciliabule aux dernières lueurs du jour. « On fait la revue une dernière fois. Philippe, soit attentif, tu revérifieras chaque paquetage. Ainsi donc. Ici : 3 cordes, une de 60 mètres pour l’attache, deux de rappel de 100 mètres, 25 mousquetons, 15 dégaines, 15 pitons, 10 broches à glace, là, 3 lampes frontales, des piles de rechange, 3 paires de gants, 3 paires de guêtres, 3 paires de lunettes de glacier, 3 casques, 3 paires de crampons, 3 piolets, une boîte de sparadraps, un tube de crème solaire, un baume pour les lèvres, 2 bandes Velcro, le Guide Vallot, un carnet, 2 stylos, un briquet au cas où et une médaille de Saint-Bernard que je glisse tout de suite dans la poche de revers. Pour les provisions, Grégoire, tu es bien descendu à la Ruche Nouvelle avec la liste ? Oui ? Bien. Donc, nous emporterons des bananes sèches, des abricots secs, des pruneaux, 2 boîtes de Vache-qui-rit, 500 g de Comté, 500 g de Beaufort, un pot de cornichons, 2 pains complets, je m’occupe aussi de 3 gourdes qu’on remplira de thé noir bien sucré et d’une flasque de Pastis. Mes chers gaillards, ce soir, on dîne de pâtes à l’huile d’olive et au fromage, on se couche tôt, demain le ciel sera dégagé, on se retrouve donc devant la gare du téléphérique pour prendre la benne de dix heures trente. Messieurs, bien le bonsoir ! » Philippe et Grégoire acquiescèrent d’un signe de tête, la mine sérieuse, sous les premiers accords de « My Sweet Lord » que Georges Harisson chanta soudain depuis les baffles du salon, et Arno tourna les talons, traversa nonchalamment la pelouse encombrée de voitures et emprunta le Chemin du Vieux Four vers l’église du village, la bouffarde toujours en bouche, tandis qu’au rez-de-chaussée du chalet on commençait à se trémousser sur un air de madison ou d’un rock’n roll endiablé. 
Ils progressaient à bon rythme et, moins de deux heures après avoir quitté la gare de Lognan, parvinrent sur l’éminence à partir de laquelle le monde autour d’eux s’altéra soudain, perdit en coloris pour ne plus conserver que le blanc, le gris, le brun, le bleu, et quelques ponctuations noires qui apparaissaient çà et là en suspension sur des plans impossibles à apprécier, proches ou lointains, sur lesquels ils leur faudrait bientôt évoluer, maintenant qu’ils pénétraient eux aussi dans l’immense cirque des Aiguilles d’Argentière. Tous les trois encordés, Philippe en tête, Arno en second et Grégoire fermant la marche, ils suivaient la même trace labyrinthique et onduleuse entre crevasses, pierrailles et rivières limpides, dans le silence venteux des paysages glacés, et n’avaient pour seul loisir que de dérouler de cette même façon serpentine le fil de leurs pensées dont l’objet différait au gré de leur caractère, pour l’un précautionneux, pour l’autre bravache, pour le troisième empreint d’une nostalgie diffuse, alors que rien ne vint interrompre leur longue marche en direction de cette minuscule tache brune imprimée si loin sur les éboulis de la moraine, cette tache qui ne grossissait qu’imperceptiblement à mesure que s’écoulait l’après-midi, mais dans laquelle ils finiraient par trouver refuge, gîte et couvert avant que le crépuscule ne rosisse ces dentelures escarpées qu’il leur faudrait gravir.
Attablés dans cette étroite pièce enfumée aux murs de lambris sombres devant les reliefs d’un dîner roboratif, Arno et Grégoire écoutaient d’une oreille attentive les indications d’un Philippe absorbé dans la lecture à voix haute du Guide Vallot ouvert bien à plat sur la toile cirée, dont la couverture et la dorsale ruinées par des années d’usage menaçaient de partir en charpie au milieu des miettes et des serviettes froissées, ce qui ne semblait nullement émouvoir Philippe qui feuilletait négligemment l’ouvrage de ses doigts maculés de beurre à la recherche d’une carte détaillée qui dévoilerait l’itinéraire à suivre depuis le refuge jusqu’aux premières neiges du Glacier des Améthystes, puis jusqu’à la rimaye qu’il leur faudrait franchir pour attaquer le fameux couloir en Y de l'Aiguille d'Argentière, dont la simple mention suscitait chez les trois grimpeurs une appréhension grisante, car s’ils étaient réunis là en cette soirée de juillet 1974, c’était bien pour se mesurer enfin à des voies de haute montagne illustres et périlleuses.
De cette première journée d’alpinisme ils en retinrent courbatures, coupures, brûlures, gerçures et foultitude d’instants de grande exaltation, ayant conquis ce premier sommet avec l’endurance élégante des pugilistes, sans que ni chutes de pierres ni bris de glace ne vinssent tempérer leur ivresse des hauteurs ou mettre en péril une redescente fanfaronne par le Glacier du Milieu, sur lequel ils pouvaient profiter d’une vue à couper le souffle sur la chaîne des Droites, des Courtes et du Triolet, dressée comme une formidable muraille contre un ciel céruléen, barrée de coulées neigeuses presque verticales dans lesquelles ils escomptaient bien jouer les acrobates aux petites heures du lendemain après une courte halte à la même table puis dans le même dortoir, dont ils prisaient les fragrances de tabac froid, de fromage fondu et de pied déchaussé. Enfin rendu, Grégoire fut le premier à se débarrasser de son barda qui lui cisaillait les épaules, à s’asseoir sur le balcon dominant la vaste étendue glaciaire désespérément fixe, stérile et si paisible, à fermer des yeux rougis par la réverbération d’une lumière toujours trop crue, et dans cet abandon de fatigue mêlé de soulagement, il esquissa un sourire, car il s’imagina tout à coup dans le salon du chalet, seul, assis en face de la cheminée, en train de mâchouiller l’embout d’un stylo bille avec lequel il aurait à écrire le compte-rendu précis de leurs haut-faits à tous les trois, dans ce registre à la couverture de toile noire qui compilait tous les exploits montagnards que plusieurs générations avaient déjà accompli – et ce avant même qu’il vint au monde – mais il ne savait pas comment amorcer son récit et son regard venait se perdre sur les cartes murales, les étagères, le baromètre, le tas de bûches, les rideaux fleuris, le lampadaire planté dans son coin, et il eut peur que cette page blanche qui lui faisait face ne fut un présage funeste de ce qui pourrait advenir dans cette face Nord/Nord Est des Courtes qu’ils affronteraient dans seulement quelques heures. Il rouvrit les yeux, dodelina d’une tête qui bourdonnait encore et fit le serment de ne rien se promettre, de garder pour soi cette image inquiétante de l’inconnu, pour la confier plus tard à son père Jacques, qu’il rencontrerait avec sa jeune épouse avant la fin des vacances, du côté d’Albertville ou bien d’Aix en Provence, et il était certain que Jacques, toujours dans cette bougonnerie qui lui était habituelle, lui confierait ce que Grégoire voulait entendre sur ce balcon du refuge d’Argentière : qu’il faisait d’ores et déjà parti, comme ses frères aînés Nathaniel et Christophe avant lui, du clan hardi et célébré des gravisseurs du chalet familial.

À la popote cuistots, manœuvres et tutti quanti se turent d’un coup. Ça gueulait là-haut, des cris de panique et de fureur, et la moitié des gars se levèrent en renversant tabourets et gamelles pour aller voir ce qui se tramait sous la voûte de ce damné tunnel, dont la percée commencée sept mois plus tôt devint rapidement l’objet de bisbilles incessantes entre les haveurs italiens venus d’Aoste et les charpentiers du coin, qui ne perdaient jamais une occasion de se chercher noise à chaque rotation d’équipe, sous les regards noirs les porions engagés par la compagnie Catella & Miniggio, maîtresse d’œuvre infortunée et bien mal lotie pour forer sous le Col des Montets en ce printemps pluvieux de 1906. En août de l’année précédente tout semblait pourtant si simple, on entamait la montagne comme à l’accoutumée, barres à mine, poudre noire, déflagration, poussière, gravats, pelles et pioches, étais, wagonnets, lampes à huile, huile de coude et franche camaraderie, l’Internationale fredonnée à la dérobée quand les patrons venaient en Ford N jeter un œil distrait sur l’état des travaux et se mettre à l’envers à coups de blancs bien secs avec les nantis de Montroc et d’Argentière. C’était le quatrième en seulement trois semaines à mourir écrasé, il s’appelait Teodulo, il avait dix-neuf ans, on l’avait à la bonne parce qu’il était futé, taiseux mais liant, dur à la tâche, qu’il avait des parents de chaque côté de la frontière, à Courmayeur et Chamonix, mais il était mort à cause de ces eaux qui s’infiltraient partout et qui rendaient le cintre friable, bouffaient l’étayage, noyaient les mèches et menaçaient de rendre toute l’entreprise vouée à un échec inenvisageable. Ce ne fut qu’en milieu d’après-midi que le corps fut extrait des décombres sous le regard éteint du docteur Eugène Hoyau, qu’on avait fait venir d’abord en train puis en calèche depuis Saint-Gervais pour établir les certificats de décès et d’indemnisation forfaitaire, puisqu’il était mandaté par la société de chemin de fer PLM pour couvrir les accidents du travail dont il retenait la longue liste par devers-lui depuis que le projet avait commencé voilà maintenant sept années, sept années égrenées de chutes, de fractures, d’éborgnements, d’amputations et de décès que de son porte-plume il comptabilisait en pleins et déliés pour le compte d’une administration parisienne qui archivait cela sous un boisseau opaque et tatillon. Ses formalités accomplies, toujours dans le silence recueilli d’un petit groupe encore sous le choc, il remit son pardessus et son chapeau de feutre mou, referma sa mallette de cuir élimé aux entournures et demanda à ce qu’on lui pointa la direction de la petite cabane des ingénieurs, attenante à la cantine des ouvriers du chemin de fer, où il devrait passer la nuit puisqu’il était dorénavant trop tard pour retourner à Chamonix sous une pluie qui ne voulait pas en rester là.    
L’abri était assez rudimentaire, construit à la façon des raccards de la vallée en madriers de sapin empilés pièces sur pièces, mais il pouvait accueillir quatre personnes autour d’un poêle à charbon, d’une table, de quelques chaises dépareillées et de deux lits superposés, et lorsque le docteur entra, il fut étonné de n’y trouver personne, alors qu’une cafetière fumait encore et qu’une odeur de tabac blond flottait dans la pièce éclairée faiblement par une bougie bien rabougrie. Il déposa son bagage, fit volte-face, ressortit pour explorer les alentours, d’abord le long du torrent gonflé par les intempéries puis sur le terrain plat qui s’étendait à flanc de montagne devant la cabane, juste en deçà de ce tronçon ferroviaire qui ne lui causait que misères et tracas, quand il aperçut deux silhouettes accroupies dans les herbes hautes qui semblaient occupées à fouir de leurs mains la terre grasse et boueuse, maugréant jurons et interjections étouffées, qui se figèrent à son approche et se relevèrent tout de go, d’un air languide et faussement jovial, leur manteau et pantalon crottés, trempés, comme des collégiens pris en faute qui n’auraient su comment réagir face à l’irruption d’un pion fouineur et redouté. Il ne fallut qu’un court instant au docteur pour reconnaître Michel Charvet, du génie électrique, qu’il avait croisé à plusieurs reprises lors de la mise en fonction de l’usine des Chavants en 1903, dont la gêne était palpable alors qu’il balbutiait des explications confuses que son acolyte semblait corroborer bêtement par des hochements convulsifs, où il était question de mission divine, de scandale d’état, de dignité perdue, et Hoyau, désillusionné par cette pitoyable journée, les épaules affaissées, les vêtements lourds et ruisselants, les considéra en silence avant de revenir sur ses pas, de franchir le seuil de cette bicoque de fortune, d’ôter sa redingote et ses chaussures pour s’allonger sur le premier matelas venu, fermer les yeux et ne penser à rien. 
Après quelques instants on frappa discrètement à la porte et Charvet se glissa dans la pièce et vint s’asseoir près du poêle, dégoulinant sur sa chaise, ne sachant s’il pouvait s’adresser à cet auguste visiteur gisant là, inerte et muet, et, après un long soupir, il se mit soudain à s’épancher à la manière de la flaque qui s’étendait petit à petit sous ses pieds, et le flot de paroles, d’hésitant devint vite débordant, conjurant d’abord cette affliction d’avoir été, même indirectement, responsable ce jour-ci du trépas d’un homme, d’un semblable, d’un frère, pour qui il se devait, lui le Technicien, l’Agent du Progrès et du Désenclavement, l’Architecte de ces rails électrifiés, de rendre des comptes auprès du Créateur pour trouver un peu d’apaisement, et pour cela il lui avait fallu descendre vers l’église du village, passer devant le fournil à gauche du cimetière et tenter de se recueillir du mieux qu’il put, agenouillé seul sur ce prie-dieu devant l’autel en implorations ferventes et décousues qu’il s’était répétées à lui-même pour expier une faute qu’il ne parvenait pas à formaliser, mais cela se révéla impossible, pas tant par carence de Foi de sa part, non, mais parce qu’il fut distrait par l’irruption du curé dont l’agitation lui sembla incongrue, impie presque tant le prêtre dérogeait à la sérénité du lieu, fouillant ici et là de la sacristie au tabernacle, murmurant des bribes de latin de catéchisme et il décida de se lever pour partir mais l’ecclésiastique le prit à partie, lui demanda de l’aide, le supplia de prendre avec lui, lui l’Étranger, le Pèlerin, le Pécheur providentiel, ce ciboire et cette croix afin de les soustraire aux suppôts de l’administration d’Annecy qui pouvaient apparaître à tout moment pour faite valoir leur droit d’inventaire et profaner ce sanctuaire, car c’était dorénavant la Loi nouvelle sur tout le territoire, même ici au milieu de ces montagnes reculées, l’Église divorcée de l’État, L’Église désormais sous tutelle d’une comptabilité séculière, faillible et corrompue, et lui Charvet, lui seul était encore en mesure de faire quelque chose devant tant d’iniquité, de racheter un Salut qu’il était venu chercher sans trop y croire alors il accepta cette exhortation, il assura à ce curé de campagne qu’il trouverait un moyen d’escamoter ces trésors le temps d’une embellie et de l’escorter sous l’averse en direction de Montroc, là où s’engorgeait le torrent, là où les prés étaient vastes et herbus et où il serait facile d’ensevelir une musette et d’en garder la position confidentielle, aussi longtemps que nécessaire, et la logorrhée de l’ingénieur fut coupée nette par le ronflement du vieux docteur qui emplit l’espace exigu de la cabane. Charvet se tut enfin, regarda ses mains terreuses aux ongles noirs, soupira encore, la tête basse, se leva pesamment et ressortit. La pluie avait cessé, le ciel s’était ouvert aux étoiles et à la lune qui illuminaient le sommet de l’Aiguille Verte et des Drus, et il retourna d’un pas indécis dans l’herbe mouillée vers les touffes de pissenlits, de chardons et de rhododendrons.

Désiré était ce matin-là assis à sa table de travail, le dos un peu voûté, ses lunettes ajustées, son stylo à plume serré dans la main droite, effleurant presque la feuille de papier qu’il avait soigneusement posée sur le maroquin devant lui, mais son poignet demeurait immobile et la feuille encore vierge car il ne parvenait pas à trouver les mots, à mettre de l’ordre dans ses pensées pour commencer cette missive dont il repoussait la rédaction toujours à plus tard, parce que la requête qu’il souhaitait verbaliser et qui certainement devait paraître frivole aux yeux du monde, mais qui revêtait une importance capitale pour le parachèvement de son projet le plus cher, cette requête, cette simple demande, il craignait d’en essuyer un refus ferme mais courtois, et cette perspective le tétanisait. Il mordilla sa lèvre inférieure et traça quelques mots dans le coin supérieur gauche, trois courtes lignes d’une écriture élégante bien qu’un peu raide, Longchêne, 3 avenue Clémenceau, Saint-Genis-Laval, 22 juin 1937 et un peu plus bas Chère Madame Boussac, puis il s’arrêta de nouveau, relut l’en-tête, hésita, reboucha son stylo qu’il posa soigneusement sur cette table de bois sombre, croisa les bras sur son gilet de laine et regarda à travers la fenêtre qui lui faisait face, cette fenêtre ouverte qui donnait sur le jardin et sa futaie de mélèzes, d’aulnes et de bouleaux, dont les frondaisons vernissées lui rappelaient les pentes luxuriantes de la Tarentaise où dans ses vertes années il avait appris les rigueurs et les joies de la montagne, entouré des siens et de leurs nombreux amis. C’était, dans l’écrin de cette vallée encaissée de Pomblière, le temps de ses premiers émois, de l’essor de cette passion pour l’examen des ruissellements, des infiltrations et des flux, de l’arborescence secrète des bassins versants, et cet engouement pour l’analyse des débits et des stases ne l’avait plus quitté, il en avait fait son grand œuvre, sa cartographie singulière, sa sinécure de géographe hydrologue, toujours occupé à mesurer, observer, compiler, calculer, évaluer les drainages depuis les cimes alpines jusqu’à la plaine rhodanienne pour qu’on pût entendre dans les usines ronronner turbines et transformateurs.
Pour l’heure, pourtant, son intarissable attrait pour la chose hydrique ne lui inspirait rien qui pût guider sa plume, mais il soupçonnait bien que c’était par l’évocation de l’amour de la montagne et de la dévotion qu’elle suscitait qu’il parviendrait à sortir de sa prostration et à coucher sur le papier les sentences dithyrambiques et incantatoires qui agitaient son esprit. Ne suffirait-il donc pas de dépeindre un somptueux lever de soleil depuis le Col de l’Iseran sur le Grand Albaron, la Pointe de Charbonnel ou la Pointe de Méan Martin ? Non, il faisait fausse route : ce n’était point dans ce massif-là qu’il devait piocher dans ses souvenirs, mais dans celui qui avait conquis son cœur et son âme, un massif plus majestueux encore qu’il avait découvert à la suite de soucieuses circonstances alors qu’il avait dû, dans le courant de l’année 1931, rendre visite à sa sœur Marceline dont les poumons malades réclamaient l’air le plus pur. Marceline avait élu domicile dans un ancien grenier à foin réaménagé au beau milieu de ce petit village d’Argentière, niché au fond de la vallée de Chamonix pour s’y rétablir et entretenir toute une société d’oncles et de tantes, de cousins et de cousines, eux aussi fervents amateurs de bouffées d’oxygène et de randonnées à couper le souffle. Elle était venue le récupérer à sa descente du train, dans cette petite gare aux toits pentus et l’avait précédé, de son pas traînant le long de la route des Îles, puis à droite sur le pont qui enjambait le torrent, passant devant la maison du curé et de son église pour s’engager un peu plus loin sur un chemin à leur gauche qui allait se perdre dans les herbes d’un large champs que ceinturait la ligne de chemin de fer et les pentes couvertes de sapins d’un sommet dégarni qu’elle lui désigna comme les Becs Rouges, avant de virevolter d’un pied mal assuré, en égrenant tous ces noms de points culminants, ici le Chardonnet, la Verte et les Drus, là-bas Charmoz-Grépon, le Peigne, la Blaitière, le Plan et l’Aiguille du Midi, enfin, tout au fond le Mont-Blanc et ses deux gardiens, le Dôme et l’Aiguille du Goûter. Sa pirouette achevée, elle garda le silence, les bras ouverts et les yeux fermés, inspira longuement, puis prit son frère par la main et l’emmena jusqu’au bout du pré, là où se trouvait une petite maison isolée située en bordure du chemin et du lit du torrent. C’était là, lui confia-t-elle, en face, près de cette coulée abrupte contre la montagne, à quelques distances du village que leur père avait acquis un terrain pour un projet à venir, mais elle préférait la proximité des vivants et lui proposa d’en disposer à sa guise. Désiré comprit à cet instant qu’il se rallierait lui aussi à la troupe des argentiers et cueilleurs de cristaux de ce coin reculé de Haute-Savoie, et qu’il ferait bâtir un chalet blotti dans ce fond de vallée, une simple demeure de pierre et de bois qui abriterait, autour d’un foyer accueillant ceux qui oserait s’aventurer sur les ardoises, les pierrailles, les neiges et les glaces, et qui sauraient remercier Dieu de leur avoir permis de monter si haut, de toucher au sublime, à l’inintelligible. C’était cela, se dit-il en ressaisissant son stylo, l’inintelligible, l’inexprimable, qu’il avait cherché toute sa vie durant à transcrire en sonnets, et qu’il avait su peut-être pour quelques vers déchiffrer pour lui-même, et pour lui-même seulement, mais il lui fallait maintenant le confier à cette lettre qu’il s’était promis de finir et d’expédier avant midi alors il se leva, alla chercher dans les rayonnages de sa bibliothèque les recueils de son œuvre poétique qu’il avait fait imprimer et chercha fiévreusement parmi quatrains et tercets ces mots qui lui faisait défaut, ces mots qu’il avait su trouver lorsqu’au soir de quelque ascension vers l’un de ces illustres sommets, fumant une pipe pensive et inspirée au balcon d’un refuge de montagne dominant le glacier du Tacul ou celui de Talèfre, il notait sur son carnet des fulgurances lyriques et joliment rythmées.

Il est sur ma Montagne, apaisante et fidèle
 À tous ceux qu’a blessés un espoir mensonger, 
Des lieux de solitude où l’hiver vient neiger, 
Où le printemps n’apporte aucun battement d’aile,
Et l’été nulle fleur, gentiane, asphodèle... 
…Comme Vigny, je veux, austère passager,
Pour un soir y rouler ma Maison du Berger,
Comme Haraucourt, y construire ma citadelle !

Il se relut encore, hocha la tête, referma cet opuscule qu’il remit à sa place et regagna son fauteuil. La digue avait finalement cédé et son stylo coulait librement sur le papier, traçait ligne après ligne le compte-rendu prosaïque de l’édification de ce chalet rêvé dont il avait devisé les plans au gré de ses promenades, depuis Chamonix jusqu’à Vallorcine, s’inspirant des constructions locales, souhaitant jouer de volumes simples et lisibles, d’une toiture à deux pans prenant appui sur la pente, assez dépliée pour abriter quelques chambres et des pièces à vivre ouvertes sur le panorama ; un chalet d’alpinistes, de murs nus et de simples lambris, sobre mais confortable tout de même, qui pouvait accueillir famille et amis été comme hiver pour éprouver toutes les rudesses d’un relief hostile et merveilleux. La maison était désormais habitable en ce mois de juin 1937 et ne manquait de rien, sauf de l’essentiel : il lui fallait un nom, un nom que Désiré avait déjà choisi, et s’il prenait la liberté d’écrire ainsi à Jeanne Boussac, c’était in fine pour solliciter son autorisation de reprendre le nom de son père, homme de science, éminent géologue, infatigable montagnard, auteur prolixe, animé d’une foi indéfectible, un mentor qui avait malencontreusement disparu quelques années plus tôt, dont Désiré voulait honorer la mémoire de la plus personnelle des façons, en une synecdoque aussi spirituelle qu’administrative.
Se pourrait-il, chère Jeanne, qu’il habitât Pierre Termier ? 

Eût-il regardé par la vitre embuée qu’il aurait vu, continûment, les murailles de neige grises et blanches qui encastraient la route de part et d’autre, entre lesquelles la Peugeot 305 évoluait poussivement dans la nuit virage après virage, si hautes qu’il en aurait frémi d’effarement, et qu’il aurait secoué sa petite sœur et son petit frère assoupis sur la banquette arrière pour les réveiller et leur souffler à l’oreille qu’ils étaient enfin arrivés dans la vallée de Chamonix et qu’il arriveraient bientôt à Pierre Termier pour y retrouver tous leurs cousins ; il n’en fut rien pourtant et Ronan, la tête posée sur l’épaule de Béatrice, dormait profondément, balloté au gré des changements de direction parfois brusques de la voiture que Grégoire manœuvrait avec prudence sur l’asphalte piégeux et verglacé, la mine soucieuse à l’approche du goulet de la Poya où les avalanches étaient fréquentes à cette période de l’année. Soline, assise devant aux côtés de Grégoire, poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle aperçut le panneau familier marquant l’entrée du village d’Argentière et que la voiture s’engagea dans la grand-rue déblayée, égayée çà et là de vitrines aux lueurs tamisées, empruntée encore par quelques badauds emmitouflés qui marchaient d’un pas vif sur les trottoirs givrés. Comme à chaque hiver, Grégoire poursuivit sa route sur la nationale, traversa le torrent sur le pont Boveray et récupéra le Chemin du Vieux Four par le haut pour redescendre sur une courte distance entre les congères jusqu’au chalet dont il pouvait deviner la sombre façade triangulaire qu’une épaisse meringue venait couronner, et que trois fenêtres perforaient d’une chaude lumière, révélant l’onduleuse couche de neige qui enrobait l‘ensemble du paysage. 
Les phares s’éteignirent, le moteur se tut, le frein à main cliqueta et le silence tomba dans l’habitacle, seulement recouvert par la respiration tranquille des enfants toujours endormis. 
Soline et Grégoire regardaient les flocons recouvrir le pare-brise. Ils avaient devant eux, en ce début février 1985, une belle semaine de vacances en perspective, une semaine de balades sur les sentiers de la moraine, de descentes en luge, de batailles de boules de neige, d’igloos qui s’effondrent et de bonhommes qui s’assemblent, de sorties de ski sur les pistes de la Flégère, de Lognan ou de Charamillon, de chutes, de schuss, de sauts, de bosses ; accoutrés pour l’occasion en combinaisons fluos, collants unis, chaussettes rayées, bonnet à pompon, gants à scratch, lunettes fumées, dandinant comme des manchots dans ces chausses carapaçonnées de toc cannelé ; de ces journées pleines qui se concluraient en soirées gourmandes et parfumées de fromages fondus, de verres de fendant, de feux de cheminée, de thé au miel. 
À l’unisson, ils entrouvrirent leur portière, s’extirpèrent de leur siège et se détendirent un instant, dans l’air immobile et délicieusement froid.  
Là-bas, à l’autre bout de la tranchée profonde et étroite qui menait au porche du chalet, le vestibule s’éclaira et la porte s’ouvrit.
Ils étaient attendus. 

mercredi 13 mai 2026

À vue de nez

D’aucuns en tireraient de fâcheux augures, à la vue de ces flammèches céruléennes qui dépeignent ces silhouettes crochues, aux naseaux pointus, coiffées de lumières irisées, écrêtées de crépuscule et de fin du jour. On prend note, on réagit, on photographie. On est au bord du fleuve, il est dix-huit heure, juste avant que la nuit ne tombe, comme elle le fait si vite. Ces bleus ne dureront pas longtemps, ces figures-là non plus. Elles nous le font savoir, avant de vite s'écheveler.

vendredi 1 mai 2026

À court d'idées

Moi je voulais pas, non, je voulais pas. Mais un jour ils sont venus et me l’ont donné, avec l’air de dire que si j’y allais pas, que si j’allais pas la visser sur son lampadaire, alors il m’en cuirait. Ils me font peur, vous savez, ils me font vraiment peur, avec leurs ombres qui viennent même aux plus brillantes heures de midi, ils s’immiscent en costume de nuit sur les carreaux de mon sol et de mes murs, ils me susurrent des menaces à peine voilées, comme quoi si l’ampoule n’est pas allumée à la nuit, là, alors ils viendront me prendre et me noyer, alors moi je les écoute et je fais ce qu’ils me disent, vous voyez, et je me débrouille pour nager le plus silencieusement possible aux dernières lueurs du jour, je me glisse hors de l’eau sans un bruit, je marche sur la pointe des pieds sur la terre un peu boueuse, j’évite les branches et les feuilles mortes, je ne regarde rien d’autre que le lampadaire et sa douille solitaire et je visse l’ampoule et je décarre comme j’étais venu, sans me retourner. La nuit, le lampadaire brille tout seul, là-bas. Je préfère pas trop regarder dans cette direction, vous comprenez, mais j’entends des chuchotements étranges dans les arbres. Des sortes d’appel, des supplications. J’arrive à m’endormir quand même, en me bouchant les oreilles. Et le matin rebelote, il faut encore nager jusque là-bas, encore se mouvoir à la dérobée, dévisser l’ampoule, revenir ici. C’est comme ça, c’est la règle, c’est ce qu’ils m’ont ordonné de faire sinon on me noie, et j’y crois, oui, j’y crois parce que je ne suis pas le premier à qui on a demandé ça, j’ai vu les autres maisons abandonnées le long des berges, et puis je suis le seul ici, le dernier à vivre au bord du lac, à pécher et à m’occuper de l’ampoule. Il n’y a personne d’autre, sauf vous, là, vous qui êtes arrivé tout-à-coup, et si j’étais à votre place je ne resterai pas ici, vous savez, parce que si je me noie, alors ils viendront vous chercher, vous pouvez en être sûr, et ils vous siffleront le même chantage, la même rengaine, et ce sera votre tour d’y aller et croyez-moi vous le voulez pas, non, vous le voulez pas.

samedi 28 février 2026

Au septante-troisième, s'il vous plaît

Pourquoi donc encore se diriger vers elle, me direz-vous ? Eh bien, tout naturellement pour en observer les atours de plus près, et s’élever à coup de monte-charge vers des hauteurs inégalées, d’où l’on peut apercevoir l’univers tout entier, contenu dans ses carreaux de verre et d’acier.

mercredi 25 février 2026

Rets et rivages

Je sais, je la connais cette plage, je l’ai parcourue en long, en large, à pas de charge sous les assauts des embruns, l’ardeur du soleil, les rafales des vents sableux et salés. Je l’ai parcourue d’un bout à l’autre, sur des distances démesurées, sans m’arrêter jamais, tout préoccupé que j’étais du temps qui passait, de la couleur des ciels des matins et des soirs, de la forme des vagues et du bruit du ressac. Je la connais si bien, cette plage, pour l’avoir parcourue avec toi tant et tant, portant tes filets et tes vergues, et te voyant partir et revenir avec tes mains calleuses et toujours prêtes à m’enlacer, à caresser mes joues et mes cheveux, à me faire des signes et des appels lancés depuis ton tillac qui monte et descend sous la houle. Toujours je foule le sable et l’eau, toujours je regarde la mer. Toujours je te cherche quand tu disparais, et je reste debout nuit et jour et je regarde au loin que pointe ta voile, et quand je la vois je m’assois un instant sur le sable de la plage et je réapprends à sourire et je me rappelle ton visage et ta voix et j’attends là sans plus bouger enfin que pour t’enlacer moi aussi, entre les cordages et les coquillages que tu ramènes toujours.

dimanche 22 février 2026

L'académie des luisants

On ne le dirait pas comme ça, mais voici neuf « Arhat », neuf « Dignes » statufiés, libérés de l’avidité, de la haine, de l’illusion, des entraves du désir et du cycle des réincarnations. Vieux sages excentriques d'apparence loufoque qui enserrent le premier palier qui mène à la pagode Khánh Lâm, perdue sous les frondaisons de pins, de jacarandas, de myrtes et de cerisiers.

vendredi 20 février 2026

Vigie en dilettante

Au sommet de la tour la plus imposante de ce littoral encore alangui sur sa presqu'île, on dispose d’une vue dégagée sur la baie, depuis Hải Minh jusqu’à Bãi Xép. On aurait tort de ne pas se pencher au-dessus du parapet, pour, avec aplomb, apprécier ce surplomb sur la ville et sa plage.

Se jouer des tours

 
Il revint fort satisfait de ce périple en Annam qui, de Hué à Phan Thiet, lui permit d’établir une cartographie détaillée de ces ruines mystérieuses éparpillées le long des côtes au relief tour à tour sablonneux et hérissé, ruines dont les crénelures de briques encore intactes après tant de siècles de déshérence apparaissaient çà et là, tantôt au faîte d’une colline ou dans des vallons couverts de végétation impénétrable. Assis à son bureau, au milieu d’une belle pièce carrée et bien ventilée au premier étage de la mairie de Haiphong, il se prit à rêver à cette thèse qu’il se promettait d’écrire derechef pour raconter l’histoire tumultueuse d’un peuple disparu, dont la culture devait être aussi flamboyante que celle des Khmers, des Pagans ou du royaume lointain de Sriwijaya. Ce devait être, conjecturait-il, une civilisation aux racines hindouistes, organisée autour d’une figure centrale et toute-puissante, un monarque absolu dont le trône devait être situé dans une cité dont il ne restait désormais plus rien, mis à part quelques temples moussus en lisière de la lagune de Thi Nai, aux abords de Qui Nhon. On devait y prier Shiva et Baghavati, dont les esquisses de sculptures couvraient de nombreuses pages de ses carnets de voyage, sur lesquelles il avait aussi griffonné des têtes de naga et de Ganesh, entre deux paragraphes écrits en pattes de mouche dont il ne parvenait qu’avec opiniâtreté à en extraire le sens. Cela ne l’empêchait pas de rêver, les yeux levés sur le ventilateur plafonnier, à une chaire de l’Académie des Sciences Orientales ou même, comme son père, à la plus prestigieuse Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au sein de laquelle il aurait tant à dire. Mais pour l’heure, en cette triste année 1917, Georges Maspero portait chapeau et traînait guêtres dans ce morne Protectorat du Tonkin, de Haiphong à Hanoi, professant ici et là de doctes conseils sur les langues annamitiques et passant le plus clair de son temps entre les archives diocésaines rattachées à la cathédrale Saint-Joseph et son bureau aéré et tranquille dans lequel il pouvait ratiociner à loisir. De la fenêtre il pouvait apercevoir les voiles en éventails des petites embarcations qui faisaient trafic autour de la baie d’Along, parfois enrubannées de la fumée des paquebots. Ses pensées revinrent se plonger dans cette baie paisible et parfumée un peu au large de Qui Nhon qu’il avait une fois voulu traverser en sampan depuis la pointe de Phuoc Mai jusqu’au petit port de Thi Nai, dont il avait compilé les illustres visiteurs, depuis l’amiral Zheng He cinglant de ses côtes chinoises et mouillant là avec sa flotte de jonques gigantesques en direction de Malacca au mitan du 15e siècle, jusqu’aux caraques portugaises ou bataves jetant une ancre salvatrice pour s’abriter des tempêtes à quelques encâblures de ce que les Jésuites d’alors désignaient, vers 1760, sous le nom de Pulo Cambi, et qui devait être déjà un avant-poste militaire de ces Viêts redoutables et enfiévrés de conquêtes et de gloire. Il se revoyait fouler cette plage de sable fin et, au soir, suivre du regard les nuées du crépuscule sur les crêtes montagneuses qui évoquait le rougeoiement du brasier qui avait dévoré Vijaya cinq siècles auparavant, consumant en volutes fantastiques la cité du dernier grand seigneur Cham, monarque aussi craint qu’un Tamerlan ou qu’un Xerxès et dont la fin avait dû être aussi violente que cruelle. Que de belles pages à écrire pour narrer tout cela ! Retracer l’origine, l’expansion, l’apogée puis la chute du Champa, et faire ainsi découvrir au monde d’occident une nouvelle facette des mystères insondables de ces contrées asiatiques au sein desquelles il cultivait tant de passionnantes recherches !
 

Sur des œufs caillouteux

C’est un petit promontoire arboré, entouré par la mer. Une sente y sinue entre les pins et les amandiers, dont les racines apparentes servent de marchepied pour en faire l’ascension. Le promeneur y marche lentement, il hume les embruns, cale son pas sur le ressac qu’il perçoit à travers le bruissement du vent. Il sait qu’il lui faut être attentif et mesuré. Il suit, pensif, la trace d’un poète venu là il y a longtemps, dont il vient honorer la tombe. À la vue de cette stèle de pierre blanche, quelques vers lui reviennent en mémoire sous le soleil printanier.

Tiếng ca vắt vẻo lưng chừng núi,
Hổn hển như lời của nước mây,
Thầm thĩ với ai ngồi dưới trúc,
Nghe ra ý vị và thơ ngây...

Les branches oscillent et les ombres dansent sur le parterre de galets ronds. Le chemin redescend vers la mer qui enfin apparait au détour d’un bosquet. Le rivage est escarpé, les vagues frappent sans relâche les rochers cabossés et polis, que l’écume récure en bouillons gloutonnants. Il y a, entre deux frondaisons, une crique minuscule d’où l’on aperçoit la ville lointaine couchée sur la baie, qu’une reine en son temps avait pris pour retraite lors de ses séjours balnéaires. L’endroit, bucolique, invite à la paresse et la contemplation. On s’assoit donc sur le parapet dominant les flots, l’espace d’un instant, d’un souvenir, d’une strophe à finir.

lundi 16 février 2026

Thalascénographie

Les horizons, à la découpe,
Qu’on soit ici, ou ici-bas,
À soi la plage les palmes les vagues,
Les carreaux de sables bleus,
Les eaux bordées par l’infini.

dimanche 15 février 2026

Sainte maçonnerie

C’était donc, il y a bien longtemps, oh, mille ans au moins, l’un des temples les plus importants d’Ayaru, opulente cité de la province de Kauthara dans le royaume disparu du Champa. On l’avait érigé sur les fondations d’un sanctuaire encore plus ancien, sur la colline dominant l’estuaire du fleuve Ba pour y révérer Shiva et son épouse Uma, figures tutélaires d’un hindouisme encore fécond sur ces terres d’Orient, et on pouvait le voir de loin, depuis les montagnes alentours comme depuis le bordage des bateaux dans la baie. Nul ne sait vraiment pourquoi il est encore debout, témoin d’une civilisation déchue, de dieux oubliés, de rites abolis. Mais il est là, majestueux toujours, et ses briques au crépuscule rougeoient d’un éternel éclat.

dimanche 8 février 2026

samedi 7 février 2026

Les Affaires Mandarines

Xiamen, 4 février

Tu ne me l’avais pas dit, que l’aéroport se trouvait sur une île, et qu’à l’atterrissage on pouvait voir l’eau de la baie et les grues du port, et aussi que le terminal ressemblait depuis le hublot de l’avion à un gros morceau de Lego posé sur le tarmac. J’étais inquiète, tu sais, parce que c’était la première fois que je m’aventurais en Chine, et que je ne savais pas si je pourrais me connecter facilement au réseau internet pour télécharger le formulaire de la douane. Mais ça s’est bien passé finalement, ils m’ont filmé, ont pris mes empreintes et ont tamponné mon nouveau passeport, et en moins d’un quart d’heure j’étais sortie. H. m’attendait comme promis avec sa pancarte à mon nom, et il m’a accueilli très professionnellement, m’a guidé jusqu’à sa voiture, une grosse Mercedes noire avec des peluches et des figurines souriantes, et nous sommes partis dans les rues de la ville, des rues très larges, très calmes, et très vite on s’est retrouvé sur une voie express et sur un pont incroyablement long d’où l’on apercevait plein de tours d’habitations en bord de mer, on a roulé comme ça assez longtemps, H. ne parlait pas beaucoup, il semblait absorbé dans des pensées aussi compliquées que les échangeurs routiers, mais il m’a quand même expliqué que Xiamen avait longtemps été connu pour ses nouilles, ses fruits de mer, ses carrières et ses tailleurs de pierre, et qu’il était fier de me montrer la commande qu’il avait préparé pour moi, tous ces comptoirs de cuisine en quartz et qu’il espérait que je ne sois pas trop pinailleuse sur les veines naturelles et les variations de couleur. On est finalement arrivé à destination, dans les faubourgs de la ville et ce hangar ouvert à tous les vents où je devais procéder à mon inspection. H. est allé préparer du thé, et je me suis mise au boulot comme à mon habitude, à mesurer, vérifier, contresigner des plans et des bons d’expédition, dans le bruit incessant des scies, des meuleuses et des palans, et l’après-midi est passée vite, il faisait frais mais je devais bouger sans arrêt donc c’était plutôt agréable, et j’ai pu terminer avant la tombée de la nuit. H. et quelques-uns de ses collègues m’ont proposé de venir diner avec eux, et comme j’avais plutôt faim, je les ai suivis avec plaisir. Ils connaissaient un restaurant pas loin, où l’on pouvait manger toutes sortes de spécialités locales, et je leur ai dit de choisir pour moi. Et là, imagine la scène, nous nous sommes retrouvés dans une pièce à part, avec une table ronde et un plateau tournant, tout le monde s’est assis et ils se sont mis à parler entre eux, les plats sont arrivés, des grands plats bien garnis, et j’ai dû goûter aux nouilles, aux salades, aux poissons, aux viandes grillées, rôties, bouillies, sautées, braisées, et le ballet des serveuses ne semblaient jamais vouloir s’arrêter, la table se remplissait de soupières, de réchauds, de plateaux, et je les voyais manger et palabrer et fumer, mais j’étais déjà repue alors j’ai juste grignoté un morceau de tofu frit en attendant qu’ils posent leurs baguettes, qu’ils prennent un cure-dents et qu’ils quittent la table. Nous avons repris la voiture et roulé silencieusement dans la nuit sur les mêmes autoroutes et H. m’a déposée à mon hôtel, près de la gare des trains à grande vitesse, un hôtel étrange situé dans un immeuble de bureau, avec des couloirs de bureaux, des ascenseurs de bureaux, un mobilier de bureau, et je me suis endormie comme si c’était une autre tâche à accomplir.       


De Xiamen à Taixing, 5 février

Ça aussi, tu ne me l’avais pas dit : les gares ici sont immenses, avec des toitures métalliques très hautes, ce qui fait qu’on a l’impression d’être des petits points noirs poireautant en grappes devant des fuseaux tout blanc qui glissent en feulant sur des rails surélevés. J’étais impatiente de faire ce voyage en train, de découvrir ce fameux réseau de lignes à grande vitesse qui devait me faire parcourir mille kilomètres de Xiamen jusqu’à Changzhou, bien plus au nord, en une journée de voyage, mais je n’ai subi que des petites contrariétés. Déjà, à mon lever, j’ai constaté que ma connexion internet était interrompue. Plus moyen de communiquer, mais surtout de payer pour d’éventuels achats, puisque toutes les transactions en Chine se font désormais par une application sur son téléphone. J’ai eu beau chercher un distributeur de billet dans la gare et aux alentours, j’ai fait chou blanc. Donc, pas d’argent, pas de provision pour le trajet, on attendra d’arriver en fin d’après-midi pour avaler un morceau. Ensuite, au moment où je trouve mon siège, je constate que je suis assise côté couloir dans un wagon quasi exclusivement masculin, et ça ne me rassure pas, toutes ces vestes de cuir noir, ces mines sérieuses, ces bruits de gorges qu’on râcle sans arrêt, ces regards à la dérobée. Enfin, à part une pauvre brochure touristique que j’avais gardée dans mon sac, rien à lire et pas grand-chose à voir. Alors j’ai fermé les yeux, le train a commencé à aller bien vite, et je me suis assoupie les bras croisés et la tête bien droite. J’entendais parfois une voix de femme désincarnée débiter les annonces règlementaires dans un mandarin solennel. Fuzhou, Ningde, Wenzhou, Taizhou, que des noms de ville inconnues, interchangeables dans leur mystère, et dont je ne pouvais distinguer que quelques immeubles flous qui défilaient à toute berzingue. Le ciel jusque-là semblait clair et bleu, et puis il a commencé à blanchir, à devenir cotonneux et à partir de Ningbo ou de Shaoxing, je pouvais sentir que c’était l’hiver, avec juste des nuances de gris et de bruns, et que j’arriverai dans une ville froide et venteuse. C’était étrange comme sentiment, un mélange d’impatience et d’anxiété, parce que tu sais bien que je n’ai jamais connu ça, l’hiver, moi je viens d’un pays où il fait toujours chaud, et je me suis demandée si mon manteau qui n’avait jamais servi allait faire l’affaire, et comme j’avais faim je me suis endormie encore et je me suis réveillée d’un coup, on avait dépassé Suzhou déjà et je devais descendre à l’arrêt suivant, il y avait foule dans le wagon, je me suis faufilée comme j’ai pu et je me suis retrouvée sur ce quai de gare, j’ai suivi le flot de personnes qui s’engouffrait dans un escalier souterrain mais au premier embranchement je me suis rendue compte du dilemme : porte Sud ou porte Nord ? Sans aucun moyen de vérifier où m’attendait V. avec qui je m’étais entendue la veille pour venir me chercher, il me fallait jouer à pile ou face. Au nord, me suis-je dit, c’est au nord qu’on se retrouvera. J’ai eu le nez creux, V. était là dans sa doudoune rose, elle agitait les bras en me voyant et m’a débarrassé de mon sac, et nous sommes encore allées chercher une voiture, une même grosse voiture noire et nous avons roulé une bonne heure pour arriver à Taixing, un bourg de campagne où travaillait T. dans son atelier de meubles en contreplaqué, qui m’a lui aussi accueilli à bras ouverts. Succulent diner – enfin ! – de bouchées cantonaises à la vapeur, et chambre d’hôtel minimaliste dans des teintes beiges, parfaite pour un moine zen. Il faisait si froid dehors, j’ai pu pour la première fois souffler de la vapeur, avoir les pommettes toutes rouges et les oreilles qui brûlent. La couette était épaisse, lourde et chaude, c’était exquis.


Taixing, 6 février

Après un petit déjeuner dans des tons doux et calmes, que tu aurais certainement apprécié, toi qui aimes les thés bien forts dans des tasses aux couleurs pastel, il m’a fallu rejoindre V. et T. sur les coups de huit heures, eux qui avaient déjà préparé le terrain, en piles de cartons prêts à être inspectés, mesurés, déballés. C’est que j’avais une ribambelle de cabinets de cuisine en kit à assembler, panneau par panneau, placard par placard, simplement munie de mon mètre à ruban, de mon crayon à papier et de toutes ces cotes imprimées sur ces feuillets A4 soigneusement agrafées ensemble. On s’était débrouillé pour me libérer un petit coin de l’entrepôt, un vieil entrepôt à l’allure surannée, avec de grandes baies vitrées, des murs de briques blanches et d’une charpente arrondie en acier riveté. Un vieil ouvrier taciturne était là pour me prêter main forte, et j’avais trouvé les mots qui fallait pour qu’on bosse bien ensemble, dans mon mandarin exotique et rudimentaire. La lumière était crue, il faisait froid, mais c’était supportable, même après avoir retiré mon manteau. Vêtue d’un jean, d’un t-shirt et d’un sous-pull, j’ai rapidement pris un rythme de croisière ; ouvrir nos cartons, disposer nos panneaux sur une palette, les assembler, repérer les malfaçons éventuelles, prendre des photos et des notes pour mon rapport. Une matinée de gestes et de mots répétitifs, de « 做这个,做那个 » et de « 不合身 » chuchotés à mi-voix, alors que la pile de carton diminuait lentement, et que nos mains s’engourdissaient quand même si on ne les mettait pas vite dans nos poches avant la prochaine opération. Quand la pause de midi est enfin arrivée, j’avais l’estomac dans les talons et ce sont deux jeunes collègues de T. que j’avais salués rapidement en arrivant sur place, A. et P., qui m’ont emmenée dans un restaurant pas loin qui ne payait pas de mine. Ils ont commandé un bouillon de viande de bœuf et de porc que l’on pouvait assaisonner de toutes les manières possibles, avec des sauces de toutes les couleurs plus ou moins épicées, de légumes et de champignons que l’on faisait mariner dans cette soupe brulante, accompagnés de beignets frits à la pâte friable et délicieusement grasse. On est ressorti de cette gargote tout ragaillardis, la peau du ventre bien tendue, et nous sommes retournés à nos affaires, après un café noir et fort servi dans un gobelet fumant. D’autres cartons, d’autres tatillonnes observations, dans les ronronnements feutrés de machines voisines. La température avait bien baissé, j’avais les doigts et les pieds gourds. On m’a gentiment refilé un anorak car mon manteau n’était décidément pas de l’étoffe idoine pour ce climat polaire et j’avais hâte d’en finir et de me retrouver bien au chaud en compagnie de mes hôtes, quand soudain mon vieil assistant a pointé les verrières du doigt en répétant « 雪花飘落 ! », j’ai mis un instant avant de comprendre, « 雪 ? » et je me suis précipitée dehors. De la neige ! Des petits flocons de neige qui virevoltaient dans les rafales de vent, si petits, si légers ! Ma première chute de neige, là, dans cette petite cité chinoise perdue dans la campagne rase et plate du Jiangsu, sur les abords du Yangtse ! Je suis restée là plusieurs minutes, à tirer la langue et étendre les mains, et quand je suis revenue à mon poste, sous le regard amusé des quelques ouvriers qui travaillaient encore, j’ai vu mon reflet dans les carreaux, et mes cheveux étaient constellés de petites étoiles blanches et je ne pouvais toujours pas y croire. Je me suis dépêchée de finir, il ne nous restait que quelques unités pas trop compliquées à monter et j’ai enfin pu trouver refuge dans les bureaux de l’atelier, où T. avait allumé un petit braséro. Je me suis assise confortablement auprès des flammes dansantes, les doigts tout rougis et le nez qui coulait. La nuit est tombée d’un coup, et nous avions encore une soirée ensemble pour profiter de pot-au-feu épicés et savoureux, de brochettes et de quelques bières bien fraîches !  

  

De Taixing à Shanghai, 7 février

Journée de migration, car mon temps était compté. J’avais un avion qui m’attendait en milieu d’après-midi à l’aéroport de Shanghai-Pudong, et je devais quitter Taixing tôt. Tu me l’avais dit, si je voulais profiter d’un passage par Shanghai pour visiter le Bund, il ne fallait pas traîner. V. est venue me chercher à la réception et s’est acquittée pour moi des dernières formalités. Nous avons retrouvé le réseau des autoroutes, les ponts, les panneaux illisibles et les gares ferroviaires aux dimensions démesurées. De poignants au revoir m’ont laissée toute tourneboulée, mais il fallait encore être sur le qui-vive pour le pas rater mes correspondances, surtout dans le dédale des couloirs de la station de Hongqiao, en périphérie de Shanghai, qui a bien failli avoir eu raison de mon flegme naturel. Après quelques minutes de valse-hésitation j’ai bien fini par la trouver, cette entrée de la ligne 2 du métro que je devais prendre pour aller voir le fleuve Huangpu et la célèbre vue sur les gratte-ciels de Pudong. Aussitôt dit, aussitôt pris, dans la foule d’un jour ordinaire que je pouvais observer en catimini depuis ma banquette, de station en station jusqu’à East Nanjing Road, à un jet de pierre de cette fameuse promenade au bord de l’eau. Le vent était frais, le ciel était clair, et j’ai été projeté dans ce Shanghai d’antan et ses immeubles de rapport de granit sombre, comme celui de la Sassoon, de la banque HSBC ou encore de la Customs House. En face, de l’autre côté de ce fleuve si large, le chapelet de l’Oriental Pearl Tower et l’empilement des tours de verre et d’acier bouchaient l’horizon comme un décor de science-fiction. Je ne suis restée que quelques minutes, le temps de m’imprégner du lieu, mais l’heure tournait, et j’étais bien trop petite dans cette ville trop grande. Je suis retournée dans les couloirs du métro pour filer jusqu’à l’aéroport, loin, bien loin des hauts immeubles des quartiers d’affaire, et j’ai de nouveau joué à ce jeu de piste dans ces immenses halls, ticket d’embarquement en main, pour trouver le bon numéro et la bonne porte vers le ciel. Je me suis envolée sereine et fatiguée, vers mon pays chaleureux et insouciant.

vendredi 23 janvier 2026

Les boîtes en cargo

Pour les avoir ouverts, 
Pour les avoir fermés, 
Pour les avoir vus partir,
Et ne plus s'en souvenir. 

samedi 13 décembre 2025

L'église qui ronronne

À quelques jours des fêtes de fin d’années, la Cathédrale est toujours encarapaçonnée, toute d’angles droits et de diagonales incertaines. Mais c’est le temps des guirlandes et des loupiotes, alors on fait comme si, et voilà l’armure du monument qui scintille et clignote, sur un fond de nuit bien noir, comme chaque soir.

samedi 23 août 2025

L'écharpatoire

De passage rapide chez A., qui a eu la gentillesse d’en déplier une centaine pour la cause.

vendredi 22 août 2025

D'où l'on opéra

Lorsque l’on s’immisce parmi ces huit-là – mais un peu en retrait tout de même, question de préséance – surplombant comme elles de manière hautaine et dédaigneuse la Place de la Comédie, on remarque un jeu de perspectives invisible depuis la rue, un jeu de coursives et de balustrades, de fenêtres magistrales aux tympans pointus, d’arches rebondies et de médaillons héraldiques. L’heure est aux lumières réfléchies, aux rais rasants et affûtés. Alors donc on regarde comme les Muses le côté cour de l’Hôtel de la Ville, comme on observerait d’un œil matois les coulisses du Pouvoir.

lundi 18 août 2025

Des points dans le ciel

Litanies, kyrielle, énumération, voilà sans doute une manière de récapituler les propos tenus jours après jours – et surtout soirs après soirs – alors que les nombreux convives du chalet accoudés à la table –  soit celle du dehors sur la terrasse aux heures douces, soit celle du dedans aux heures plus vespérales – engouffraient sans parcimonie aucune des quantités astronomiques de fromage et de pain, qu’accompagnaient tout de même légumes vapeur, pâtes fraîches ou autre préparation cuisinées avec toute la vergogne des marmitonnades savoureuses. De cette ribambelle de bons mots prononcés après quelques verres, citons bien sûr « papillon » employé soixante-sept fois, « appareil », cinquante-quatre fois et « refuge », quatre-vingt-huit fois. « Pique-nique » et « apéro » (en acceptant ses variations dialectales) furent dits en vingt-trois occasions, « gourde » en quatorze (sans que l’on puisse avec certitude déterminer son sens, au propre ou au figuré) et « courses » en quarante-six (idem, voir précédemment). « Abondance », « Emmental », « Tomme », « Reblochon », eux, eurent trop d’itérations pour en établir un compte exact, qui dépassa allègrement la centaine, voire bien davantage. Une mention particulière aux expressions « nombre imaginaire » et « e^(iπ) + 1 = 0 », qu’il fallut psalmodier sous les étoiles, lors de soirées aussi calmes qu’ésotériques, et ce au moins en 


occurrences. Quant aux noms de lieux, il nous faut retenir surtout « Vallorcine », proféré soixante-dix-neuf fois, « Bérard », quatre-vingt-quinze fois, « Chéserys », trente-quatre fois, et « Planet », seulement douze fois. « Parapente » fut l’objet d’intenses conversations, à la suite du premier envol de quelques visiteurs de passage, et fut donc articulé quatre-vingt-une fois au cours de ces dîners loquaces. 
Bref, un lecteur patient et obstiné qui serait parvenu jusqu’à cette ligne aurait compris que le séjour fut marqué par de longues randonnées dans les Aiguilles Rouges, de considérations marginales d’ordre démiurgique, et de repas pantagruéliques et délicieux, souvent conclu sur une note rigolarde et liquoreuse.