vendredi 20 février 2026

Sur des œufs caillouteux

C’est un petit promontoire arboré, entouré par la mer. Une sente y sinue entre les pins et les amandiers, dont les racines apparentes servent de marchepied pour en faire l’ascension. Le promeneur y marche lentement, il hume les embruns, cale son pas sur le ressac qu’il perçoit à travers le bruissement du vent. Il sait qu’il lui faut être attentif et mesuré. Il suit, pensif, la trace d’un poète venu là il y a longtemps, dont il vient honorer la tombe. À la vue de cette stèle de pierre blanche, quelques vers lui reviennent en mémoire sous le soleil printanier.

Tiếng ca vắt vẻo lưng chừng núi,
Hổn hển như lời của nước mây,
Thầm thĩ với ai ngồi dưới trúc,
Nghe ra ý vị và thơ ngây...

Les branches oscillent et les ombres dansent sur le parterre de galets ronds. Le chemin redescend vers la mer qui enfin apparait au détour d’un bosquet. Le rivage est escarpé, les vagues frappent sans relâche les rochers cabossés et polis, que l’écume récure en bouillons gloutonnants. Il y a, entre deux frondaisons, une crique minuscule d’où l’on aperçoit la ville lointaine couchée sur la baie, qu’une reine en son temps avait pris pour retraite lors de ses séjours balnéaires. L’endroit, bucolique, invite à la paresse et la contemplation. On s’assoit donc sur le parapet dominant les flots, l’espace d’un instant, d’un souvenir, d’une strophe à finir.

lundi 16 février 2026

Thalascénographie

Les horizons, à la découpe,
Qu’on soit ici, ou ici-bas,
À soi la plage les palmes les vagues,
Les carreaux de sables bleus,
Les eaux bordées par l’infini.

dimanche 15 février 2026

Sainte maçonnerie

C’était donc, il y a bien longtemps, oh, mille ans au moins, l’un des temples les plus importants d’Ayaru, opulente cité de la province de Kauthara dans le royaume disparu du Champa. On l’avait érigé sur les fondations d’un sanctuaire encore plus ancien, sur la colline dominant l’estuaire du fleuve Ba pour y révérer Shiva et son épouse Uma, figures tutélaires d’un hindouisme encore fécond sur ces terres d’Orient, et on pouvait le voir de loin, depuis les montagnes alentours comme depuis le bordage des bateaux dans la baie. Nul ne sait vraiment pourquoi il est encore debout, témoin d’une civilisation déchue, de dieux oubliés, de rites abolis. Mais il est là, majestueux toujours, et ses briques au crépuscule rougeoient d’un éternel éclat.

dimanche 8 février 2026

samedi 7 février 2026

Les Affaires Mandarines

Xiamen, 4 février

Tu ne me l’avais pas dit, que l’aéroport se trouvait sur une île, et qu’à l’atterrissage on pouvait voir l’eau de la baie et les grues du port, et aussi que le terminal ressemblait depuis le hublot de l’avion à un gros morceau de Lego posé sur le tarmac. J’étais inquiète, tu sais, parce que c’était la première fois que je m’aventurais en Chine, et que je ne savais pas si je pourrais me connecter facilement au réseau internet pour télécharger le formulaire de la douane. Mais ça s’est bien passé finalement, ils m’ont filmé, ont pris mes empreintes et ont tamponné mon nouveau passeport, et en moins d’un quart d’heure j’étais sortie. H. m’attendait comme promis avec sa pancarte à mon nom, et il m’a accueilli très professionnellement, m’a guidé jusqu’à sa voiture, une grosse Mercedes noire avec des peluches et des figurines souriantes, et nous sommes partis dans les rues de la ville, des rues très larges, très calmes, et très vite on s’est retrouvé sur une voie express et sur un pont incroyablement long d’où l’on apercevait plein de tours d’habitations en bord de mer, on a roulé comme ça assez longtemps, H. ne parlait pas beaucoup, il semblait absorbé dans des pensées aussi compliquées que les échangeurs routiers, mais il m’a quand même expliqué que Xiamen avait longtemps été connu pour ses nouilles, ses fruits de mer, ses carrières et ses tailleurs de pierre, et qu’il était fier de me montrer la commande qu’il avait préparé pour moi, tous ces comptoirs de cuisine en quartz et qu’il espérait que je ne sois pas trop pinailleuse sur les veines naturelles et les variations de couleur. On est finalement arrivé à destination, dans les faubourgs de la ville et ce hangar ouvert à tous les vents où je devais procéder à mon inspection. H. est allé préparer du thé, et je me suis mise au boulot comme à mon habitude, à mesurer, vérifier, contresigner des plans et des bons d’expédition, dans le bruit incessant des scies, des meuleuses et des palans, et l’après-midi est passée vite, il faisait frais mais je devais bouger sans arrêt donc c’était plutôt agréable, et j’ai pu terminer avant la tombée de la nuit. H. et quelques-uns de ses collègues m’ont proposé de venir diner avec eux, et comme j’avais plutôt faim, je les ai suivis avec plaisir. Ils connaissaient un restaurant pas loin, où l’on pouvait manger toutes sortes de spécialités locales, et je leur ai dit de choisir pour moi. Et là, imagine la scène, nous nous sommes retrouvés dans une pièce à part, avec une table ronde et un plateau tournant, tout le monde s’est assis et ils se sont mis à parler entre eux, les plats sont arrivés, des grands plats bien garnis, et j’ai dû goûter aux nouilles, aux salades, aux poissons, aux viandes grillées, rôties, bouillies, sautées, braisées, et le ballet des serveuses ne semblaient jamais vouloir s’arrêter, la table se remplissait de soupières, de réchauds, de plateaux, et je les voyais manger et palabrer et fumer, mais j’étais déjà repue alors j’ai juste grignoté un morceau de tofu frit en attendant qu’ils posent leurs baguettes, qu’ils prennent un cure-dents et qu’ils quittent la table. Nous avons repris la voiture et roulé silencieusement dans la nuit sur les mêmes autoroutes et H. m’a déposée à mon hôtel, près de la gare des trains à grande vitesse, un hôtel étrange situé dans un immeuble de bureau, avec des couloirs de bureaux, des ascenseurs de bureaux, un mobilier de bureau, et je me suis endormie comme si c’était une autre tâche à accomplir.       


De Xiamen à Taixing, 5 février

Ça aussi, tu ne me l’avais pas dit : les gares ici sont immenses, avec des toitures métalliques très hautes, ce qui fait qu’on a l’impression d’être des petits points noirs poireautant en grappes devant des fuseaux tout blanc qui glissent en feulant sur des rails surélevés. J’étais impatiente de faire ce voyage en train, de découvrir ce fameux réseau de lignes à grande vitesse qui devait me faire parcourir mille kilomètres de Xiamen jusqu’à Changzhou, bien plus au nord, en une journée de voyage, mais je n’ai subi que des petites contrariétés. Déjà, à mon lever, j’ai constaté que ma connexion internet était interrompue. Plus moyen de communiquer, mais surtout de payer pour d’éventuels achats, puisque toutes les transactions en Chine se font désormais par une application sur son téléphone. J’ai eu beau chercher un distributeur de billet dans la gare et aux alentours, j’ai fait chou blanc. Donc, pas d’argent, pas de provision pour le trajet, on attendra d’arriver en fin d’après-midi pour avaler un morceau. Ensuite, au moment où je trouve mon siège, je constate que je suis assise côté couloir dans un wagon quasi exclusivement masculin, et ça ne me rassure pas, toutes ces vestes de cuir noir, ces mines sérieuses, ces bruits de gorges qu’on râcle sans arrêt, ces regards à la dérobée. Enfin, à part une pauvre brochure touristique que j’avais gardée dans mon sac, rien à lire et pas grand-chose à voir. Alors j’ai fermé les yeux, le train a commencé à aller bien vite, et je me suis assoupie les bras croisés et la tête bien droite. J’entendais parfois une voix de femme désincarnée débiter les annonces règlementaires dans un mandarin solennel. Fuzhou, Ningde, Wenzhou, Taizhou, que des noms de ville inconnues, interchangeables dans leur mystère, et dont je ne pouvais distinguer que quelques immeubles flous qui défilaient à toute berzingue. Le ciel jusque-là semblait clair et bleu, et puis il a commencé à blanchir, à devenir cotonneux et à partir de Ningbo ou de Shaoxing, je pouvais sentir que c’était l’hiver, avec juste des nuances de gris et de bruns, et que j’arriverai dans une ville froide et venteuse. C’était étrange comme sentiment, un mélange d’impatience et d’anxiété, parce que tu sais bien que je n’ai jamais connu ça, l’hiver, moi je viens d’un pays où il fait toujours chaud, et je me suis demandée si mon manteau qui n’avait jamais servi allait faire l’affaire, et comme j’avais faim je me suis endormie encore et je me suis réveillée d’un coup, on avait dépassé Suzhou déjà et je devais descendre à l’arrêt suivant, il y avait foule dans le wagon, je me suis faufilée comme j’ai pu et je me suis retrouvée sur ce quai de gare, j’ai suivi le flot de personnes qui s’engouffrait dans un escalier souterrain mais au premier embranchement je me suis rendue compte du dilemme : porte Sud ou porte Nord ? Sans aucun moyen de vérifier où m’attendait V. avec qui je m’étais entendue la veille pour venir me chercher, il me fallait jouer à pile ou face. Au nord, me suis-je dit, c’est au nord qu’on se retrouvera. J’ai eu le nez creux, V. était là dans sa doudoune rose, elle agitait les bras en me voyant et m’a débarrassé de mon sac, et nous sommes encore allées chercher une voiture, une même grosse voiture noire et nous avons roulé une bonne heure pour arriver à Taixing, un bourg de campagne où travaillait T. dans son atelier de meubles en contreplaqué, qui m’a lui aussi accueilli à bras ouverts. Succulent diner – enfin ! – de bouchées cantonaises à la vapeur, et chambre d’hôtel minimaliste dans des teintes beiges, parfaite pour un moine zen. Il faisait si froid dehors, j’ai pu pour la première fois souffler de la vapeur, avoir les pommettes toutes rouges et les oreilles qui brûlent. La couette était épaisse, lourde et chaude, c’était exquis.


Taixing, 6 février

Après un petit déjeuner dans des tons doux et calmes, que tu aurais certainement apprécié, toi qui aimes les thés bien forts dans des tasses aux couleurs pastel, il m’a fallu rejoindre V. et T. sur les coups de huit heures, eux qui avaient déjà préparé le terrain, en piles de cartons prêts à être inspectés, mesurés, déballés. C’est que j’avais une ribambelle de cabinets de cuisine en kit à assembler, panneau par panneau, placard par placard, simplement munie de mon mètre à ruban, de mon crayon à papier et de toutes ces cotes imprimées sur ces feuillets A4 soigneusement agrafées ensemble. On s’était débrouillé pour me libérer un petit coin de l’entrepôt, un vieil entrepôt à l’allure surannée, avec de grandes baies vitrées, des murs de briques blanches et d’une charpente arrondie en acier riveté. Un vieil ouvrier taciturne était là pour me prêter main forte, et j’avais trouvé les mots qui fallait pour qu’on bosse bien ensemble, dans mon mandarin exotique et rudimentaire. La lumière était crue, il faisait froid, mais c’était supportable, même après avoir retiré mon manteau. Vêtue d’un jean, d’un t-shirt et d’un sous-pull, j’ai rapidement pris un rythme de croisière ; ouvrir nos cartons, disposer nos panneaux sur une palette, les assembler, repérer les malfaçons éventuelles, prendre des photos et des notes pour mon rapport. Une matinée de gestes et de mots répétitifs, de « 做这个,做那个 » et de « 不合身 » chuchotés à mi-voix, alors que la pile de carton diminuait lentement, et que nos mains s’engourdissaient quand même si on ne les mettait pas vite dans nos poches avant la prochaine opération. Quand la pause de midi est enfin arrivée, j’avais l’estomac dans les talons et ce sont deux jeunes collègues de T. que j’avais salués rapidement en arrivant sur place, A. et P., qui m’ont emmenée dans un restaurant pas loin qui ne payait pas de mine. Ils ont commandé un bouillon de viande de bœuf et de porc que l’on pouvait assaisonner de toutes les manières possibles, avec des sauces de toutes les couleurs plus ou moins épicées, de légumes et de champignons que l’on faisait mariner dans cette soupe brulante, accompagnés de beignets frits à la pâte friable et délicieusement grasse. On est ressorti de cette gargote tout ragaillardis, la peau du ventre bien tendue, et nous sommes retournés à nos affaires, après un café noir et fort servi dans un gobelet fumant. D’autres cartons, d’autres tatillonnes observations, dans les ronronnements feutrés de machines voisines. La température avait bien baissé, j’avais les doigts et les pieds gourds. On m’a gentiment refilé un anorak car mon manteau n’était décidément pas de l’étoffe idoine pour ce climat polaire et j’avais hâte d’en finir et de me retrouver bien au chaud en compagnie de mes hôtes, quand soudain mon vieil assistant a pointé les verrières du doigt en répétant « 雪花飘落 ! », j’ai mis un instant avant de comprendre, « 雪 ? » et je me suis précipitée dehors. De la neige ! Des petits flocons de neige qui virevoltaient dans les rafales de vent, si petits, si légers ! Ma première chute de neige, là, dans cette petite cité chinoise perdue dans la campagne rase et plate du Jiangsu, sur les abords du Yangtse ! Je suis restée là plusieurs minutes, à tirer la langue et étendre les mains, et quand je suis revenue à mon poste, sous le regard amusé des quelques ouvriers qui travaillaient encore, j’ai vu mon reflet dans les carreaux, et mes cheveux étaient constellés de petites étoiles blanches et je ne pouvais toujours pas y croire. Je me suis dépêchée de finir, il ne nous restait que quelques unités pas trop compliquées à monter et j’ai enfin pu trouver refuge dans les bureaux de l’atelier, où T. avait allumé un petit braséro. Je me suis assise confortablement auprès des flammes dansantes, les doigts tout rougis et le nez qui coulait. La nuit est tombée d’un coup, et nous avions encore une soirée ensemble pour profiter de pot-au-feu épicés et savoureux, de brochettes et de quelques bières bien fraîches !  

  

De Taixing à Shanghai, 7 février

Journée de migration, car mon temps était compté. J’avais un avion qui m’attendait en milieu d’après-midi à l’aéroport de Shanghai-Pudong, et je devais quitter Taixing tôt. Tu me l’avais dit, si je voulais profiter d’un passage par Shanghai pour visiter le Bund, il ne fallait pas traîner. V. est venue me chercher à la réception et s’est acquittée pour moi des dernières formalités. Nous avons retrouvé le réseau des autoroutes, les ponts, les panneaux illisibles et les gares ferroviaires aux dimensions démesurées. De poignants au revoir m’ont laissée toute tourneboulée, mais il fallait encore être sur le qui-vive pour le pas rater mes correspondances, surtout dans le dédale des couloirs de la station de Hongqiao, en périphérie de Shanghai, qui a bien failli avoir eu raison de mon flegme naturel. Après quelques minutes de valse-hésitation j’ai bien fini par la trouver, cette entrée de la ligne 2 du métro que je devais prendre pour aller voir le fleuve Huangpu et la célèbre vue sur les gratte-ciels de Pudong. Aussitôt dit, aussitôt pris, dans la foule d’un jour ordinaire que je pouvais observer en catimini depuis ma banquette, de station en station jusqu’à East Nanjing Road, à un jet de pierre de cette fameuse promenade au bord de l’eau. Le vent était frais, le ciel était clair, et j’ai été projeté dans ce Shanghai d’antan et ses immeubles de rapport de granit sombre, comme celui de la Sassoon, de la banque HSBC ou encore de la Customs House. En face, de l’autre côté de ce fleuve si large, le chapelet de l’Oriental Pearl Tower et l’empilement des tours de verre et d’acier bouchaient l’horizon comme un décor de science-fiction. Je ne suis restée que quelques minutes, le temps de m’imprégner du lieu, mais l’heure tournait, et j’étais bien trop petite dans cette ville trop grande. Je suis retournée dans les couloirs du métro pour filer jusqu’à l’aéroport, loin, bien loin des hauts immeubles des quartiers d’affaire, et j’ai de nouveau joué à ce jeu de piste dans ces immenses halls, ticket d’embarquement en main, pour trouver le bon numéro et la bonne porte vers le ciel. Je me suis envolée sereine et fatiguée, vers mon pays chaleureux et insouciant.

vendredi 23 janvier 2026

Les boîtes en cargo

Pour les avoir ouverts, 
Pour les avoir fermés, 
Pour les avoir vus partir,
Et ne plus s'en souvenir. 

samedi 13 décembre 2025

L'église qui ronronne

À quelques jours des fêtes de fin d’années, la Cathédrale est toujours encarapaçonnée, toute d’angles droits et de diagonales incertaines. Mais c’est le temps des guirlandes et des loupiotes, alors on fait comme si, et voilà l’armure du monument qui scintille et clignote, sur un fond de nuit bien noir, comme chaque soir.

samedi 23 août 2025

L'écharpatoire

De passage rapide chez A., qui a eu la gentillesse d’en déplier une centaine pour la cause.

vendredi 22 août 2025

D'où l'on opéra

Lorsque l’on s’immisce parmi ces huit-là – mais un peu en retrait tout de même, question de préséance – surplombant comme elles de manière hautaine et dédaigneuse la Place de la Comédie, on remarque un jeu de perspectives invisible depuis la rue, un jeu de coursives et de balustrades, de fenêtres magistrales aux tympans pointus, d’arches rebondies et de médaillons héraldiques. L’heure est aux lumières réfléchies, aux rais rasants et affûtés. Alors donc on regarde comme les Muses le côté cour de l’Hôtel de la Ville, comme on observerait d’un œil matois les coulisses du Pouvoir.

lundi 18 août 2025

Des points dans le ciel

Litanies, kyrielle, énumération, voilà sans doute une manière de récapituler les propos tenus jours après jours – et surtout soirs après soirs – alors que les nombreux convives du chalet accoudés à la table –  soit celle du dehors sur la terrasse aux heures douces, soit celle du dedans aux heures plus vespérales – engouffraient sans parcimonie aucune des quantités astronomiques de fromage et de pain, qu’accompagnaient tout de même légumes vapeur, pâtes fraîches ou autre préparation cuisinées avec toute la vergogne des marmitonnades savoureuses. De cette ribambelle de bons mots prononcés après quelques verres, citons bien sûr « papillon » employé soixante-sept fois, « appareil », cinquante-quatre fois et « refuge », quatre-vingt-huit fois. « Pique-nique » et « apéro » (en acceptant ses variations dialectales) furent dits en vingt-trois occasions, « gourde » en quatorze (sans que l’on puisse avec certitude déterminer son sens, au propre ou au figuré) et « courses » en quarante-six (idem, voir précédemment). « Abondance », « Emmental », « Tomme », « Reblochon », eux, eurent trop d’itérations pour en établir un compte exact, qui dépassa allègrement la centaine, voire bien davantage. Une mention particulière aux expressions « nombre imaginaire » et « e^(iπ) + 1 = 0 », qu’il fallut psalmodier sous les étoiles, lors de soirées aussi calmes qu’ésotériques, et ce au moins en 


occurrences. Quant aux noms de lieux, il nous faut retenir surtout « Vallorcine », proféré soixante-dix-neuf fois, « Bérard », quatre-vingt-quinze fois, « Chéserys », trente-quatre fois, et « Planet », seulement douze fois. « Parapente » fut l’objet d’intenses conversations, à la suite du premier envol de quelques visiteurs de passage, et fut donc articulé quatre-vingt-une fois au cours de ces dîners loquaces. 
Bref, un lecteur patient et obstiné qui serait parvenu jusqu’à cette ligne aurait compris que le séjour fut marqué par de longues randonnées dans les Aiguilles Rouges, de considérations marginales d’ordre démiurgique, et de repas pantagruéliques et délicieux, souvent conclu sur une note rigolarde et liquoreuse. 

vendredi 15 août 2025

Trilles ou triolets

En deux temps, 
trois mouvements, 
point de fuites 
et coups de pouce.

À l'écoute des ondes

Que l’on grimpe ou que l’on débaroule, c’est toujours sur une sente à proximité d’un ruisseau, d’un torrent, d’un filet d’eau qui couvre de son murmure le pépiement des résineux. Le flot constant, écumeux, ponce cailloux et pierres rondes dans un lit raviné qui disparaît parfois sous les fougères et les souches. On aime y faire halte le temps d’un pédiluve salutaire entre deux étapes rochassières, ou pour y mirer des ciels changeants et nébuleux.

jeudi 14 août 2025

Ces nuits-là

« Hé ! »
Il me secoue sans ménagement, tire la couverture à lui et s’allonge sur le lit qui couine de fatigue. Une heure et quart. On avait dit à la demie, mais il ronfle déjà. Ou fait semblant. Le vent dehors fait flapper la toile du dôme, et le bois des solives grince et caquète. Je me lève péniblement, j’enfile mes godillots, mes gants, mon manteau, assis devant le poêle qui chuinte ses dernières braises. La paire de jumelles est pendue au clou, juste à côté de la bâche qui fait office de porte. Je me faufile à l’extérieur et le froid m’enveloppe. La nuit est claire, la lune bien ronde et le ciel sans nuage. Tout autour, les sommets et les cols dessinent leurs roides contours sur la voûte étoilée, hachurés çà et là de névés filandreux. Il a laissé le tabouret au coin de la plateforme, un peu à l’écart, mais à couvert, là où l’on peut embrasser du regard tout le massif. Les fusées de détresse sont à portée de main, mais j’ignore si elles seront utiles si jamais on aperçoit les Épieurs. Ils sont, d’après les anciens du village, si agiles et silencieux qu’on ne les voit que trop tard, alors qu’ils sont déjà sur vous. Personne ne sait si c’est vrai, mais il y a des raisons de craindre le pire. On n’a plus de nouvelles des vallées du bas pays depuis plusieurs saisons. Les quelques guides qui parviennent encore jusqu’à nos pâturages restent taiseux sur ce qu’ils ont vu. On fait le guet depuis les dômes des hauteurs, par binômes, de jour comme de nuit, sans savoir et sans trop réfléchir. La ligne de crête vers le sud est celle que je surveille le plus. C’est le passage le plus abrupt, le plus à même de progresser de crevasses en anfractuosités, et je me surprends souvent à y voir des ombres mouvantes et incertaines. Mon quart, comme tous les quarts, égrène des pensées tour à tour soucieuses et combatives. Qu’elles viennent, ces mystérieuses créatures venues d’on ne sait où. Qu’on sache enfin ce pour quoi nous sommes aux aguets en vain depuis des mois !

L’aube n’est pas pour tout de suite, je me calfeutre comme je peux, sans faire plus de bruit que la plainte du vent. L’engourdissement, l’ennui, la lassitude ; je me fais violence pour ne pas fermer l’œil. Soudain, un son plus strident que de coutume me tire de ma torpeur. Je scrute aux binoculaires les silhouettes des rochers, les coulures de neige, les couloirs ruisselants. Là ! Là, deux points de lumières jaunes, qui percent le ciel encore noir. Je me dresse d’un bond. Quoi faire ? Je regarde encore. Pas de doute. C’est là, sur le col de la Croix que ces deux yeux étincelants fixent l’horizon. Trois fusées attrapées au vol, je saute depuis la plateforme, me faufile sous la pierre plate où nous gardons nos réserves et notre équipement. Piolet, pitons, cordes, crampons, et je crapahute, ventre à terre, de cachette en cachette, sous les buis, les blocs, les éboulis. Je monte, je m’approche. Les deux lueurs là-haut restent figées contre le ciel obscur. Je les vois qui s’éteignent soudain par intermittences, Un code ? Un message ? Du renfort ? Je me recroqueville dans un renfoncement. J’attends, le souffle court. La peur me paralyse. Quand bien même parviendrai-je jusqu’au col, que je sois en mesure de jauger cette inexplicable apparition, que pourrai-je bien accomplir de plus là-haut ? Mon regard se perd et tombe sur notre vallée bien-aimée, encore endormie dans son cocon de nuit. Ma vallée, mon village, dont j’ai juré protection – jusqu’à mon sacrifice si besoin. Mon cœur se calme, mon esprit s’éclaircit. Il est de mon devoir de poursuivre l’ascension. Il y a un éperon sur ma droite que je pourrai gravir pour me rendre sur une vire, et, de là, me glisser sous une barre rocheuse juste en dessous de la crête. Aurai-je la ressource nécessaire pour prendre cette sentinelle à revers ? Peut-être. Assez d’atermoiement. Les prises sont bonnes, la grimpe sans accrocs. Je me retrouve vite sur un replat, d’où je peux m’élancer et savoir enfin ce qui nous menace.


Il me faut franchir le col pour rester camouflé. Je me blottis, je me prépare, je saute. 
Je rebondis. Je m’effondre, les quatre fers en l’air. Je fais un boucan du diable, alors que mon barda fait la culbute contre la pierre, et je reste là, interdit, stupéfait, étendu de tout mon long en biglant les étoiles. C’est foutu, j’ai failli. Qu’on m’anéantisse, vite, proprement, que la nuit m’engloutisse et m’absolve.
Rien. Juste le vent qui siffle et mon cœur qui sourd. 
Je me relève, hagard, désemparé. Qu’ai-je bien pu percuter dans mon impétuosité ? Je tends un bras indécis qui se heurte à un mur invisible. Une barrière intangible qui semble faire rempart le long de l’arête, sans aspérité ni reflet d’aucune sorte. 
La forme est toujours là, à quelque distance, mais je ne parviens toujours pas à en distinguer les contours. À hauteur de tête, deux veilleuses qui perpétuent ce clignotement indéchiffrable, sous les lamentations des rafales qui jouent à me déséquilibrer. Je m’avance, un pas mal assuré devant l’autre, touchant sans y croire ce mur inexistant de ma main gauche. Je la vois, elle est là, elle se dérobe. Ce n’est pas une figure, c’est un miroir qui accueille mon reflet, avec deux points qui luisent à la place de mes yeux incrédules. Ils ne clignent plus. Ils attendent.
Mon bras se dresse comme se dresse le bras de mon image. Je veux savoir, je veux connaître, je 

mercredi 13 août 2025

Considérations caprines

Impavides toujours quand l’heure vient à brouter,
Les voilà qui surgissent soudain par devers les rochers.
L’œil aux aguets, l’oreille itou, ils hument l’air des cimes,
Avant d’un bond disparaître en abîmes.

lundi 11 août 2025

Avec mes chaussures rouge

Je sais bien que m’avais prévenue, que ça allait monter sec et qu’il nous faudrait nous lever aux aurores, bien se vêtir et mieux se chausser, descendre au village pour faire quelques provisions, remplir nos gourdes à la fontaine et ajuster nos sacs. Que la première heure serait fraîche sous les sapins et qu’on irait à mon rythme, parce que c’est quand même la première fois que tu m’emmènes en randonnée pour toute une journée, et que je n’ai pas l’habitude de l’air de la montagne. Alors j’ai mis un pied devant l’autre et on a commencé à monter, et j’ai eu soif assez vite mais tu m’as dit de ne pas boire trop, que ça allait me couper les jambes, alors je me suis assise sur une pierre et tu m’as dit que ça aussi, c’était une mauvaise idée, mais que le principal était d’en profiter. Du vent dans les branches, du soleil qui perce les branchages et joue au peintre avec les racines, les mousses et les lichens, du sourd grondement du torrent en contrebas. J’étais bien, j’aurais pu rester là longtemps je crois, mais tu m’as intimé l’ordre de me relever et de continuer l’ascension. On a continué à monter, pas trop vite, et les chalets du village ont rapetissé jusqu’à n’être plus que des petites boites sur de la feutrine. D’un coup il a fait bien plus chaud, j’ai retiré mon chandail et mon bonnet que j’ai mis dans mon sac. J’ai respiré profondément, l’air était pur et sentait la sève. Les sapins n’étaient plus aussi nombreux, et le sentier commençait à être plus étroit, plus sinueux et plus raide aussi. Tu m’as montré les buissons ras qui poussaient sur la pente, et tu as cueilli une myrtille, ronde et aubergine. Je me suis penchée et j’en ai vu plein, que j’ai ramassées et goutées avec gourmandise. J’ai eu encore soif bien sûr, et cette fois tu m’as juste regardé en souriant, mais ma gourde était déjà presque vide. Nous n’étions pas encore à la moitié du chemin mais la matinée était déjà bien entamée. On pouvait voir la barre rocheuse qui nous surplombait, au-dessus de laquelle nous devions nous rendre pour arriver aux lacs dont tu m’avais si souvent parlé. Alors j’ai repris la marche, j’ai senti mon cœur à mes tempes et j’ai gravi, gravi, gravi, de lacets en lacets jusqu’à un grand cairn qui marquait enfin un replat. De là, la vue était époustouflante sur les aiguilles en face de nous, et les glaciers, et les forêts, et les champs, et les villages tout en bas, si petits qu’ils paraissaient comme brodés sur une étoffe d’un vert profond. Le chemin serpentait sur des talus d’ardoises, et j’avais l’impression d’être plus légère, que mes foulées étaient plus amples. On avançait bien, à flanc de montagne, et le vent nous fouettait parfois le visage ou le dos, sans qu’on sache d’où il pouvait bien venir. Enfin, de l’autre côté d’une butte, on a vu la surface miroitante d’un premier lac, aux berges d’herbe rase et de pierres brunes. On l’a contourné pour en trouver un autre plus petit, plus sauvage encore, dont on ne pouvait pas voir le fond, malgré son eau si claire. On a vite trouvé un coin pour s’abriter du vent et du soleil, et tu as commencé à déballer nos victuailles pour un pique-nique. J’étais encore tout essoufflée, et j’ai regardé l’eau du lac, et les quelques rochers pas loin qui affleuraient à sa surface. Alors, l’envie m’a pris de m’y baigner, j’ai ôté mon short et mon t-shirt, tu m’as vue, un peu abasourdi, en maillot de bain, et j’ai plongé ma main dans l’eau bien froide. L’eau était si froide, j’y suis allée d’un coup, tout mon corps un peu tétanisé d’abord, puis détendu, insensible, et j’ai nagé un peu. Tu m’as rejoint en caleçon, pas trop sûr de toi, et tu as poussé un grand « ooof » quand tu as basculé dans l’eau froide, et nous avons nagé quelques minutes ensemble, et tu es ressorti pour trouver un rayon de soleil sur une pierre chaude. Je suis sortie moi aussi, un peu tremblante, mais heureuse, et comme toi je me suis mise au soleil, sur la même pierre chaude, et j’ai fermé les yeux. On s’est séché du mieux qu’on a pu, et puis tu m’as préparé un sandwich avec du pain complet, du beurre, du jambon de pays et du fromage de Savoie. J’avais si faim, je l’ai mangé à grosses bouchées, et je t’en ai demandé un autre, que tu m’as donné avec un peu de tomate et un gros cornichon. Repue, je me suis adossée à toi et mon regard s’est perdu sur le paysage, encore une fois, et on est resté silencieux un bon moment. On était arrivé, on était au bord de ton lac, et même s’il fallait bien qu’on descende plus tard, on avait le temps, on avait le soleil, les nuages et le vent.

dimanche 10 août 2025

Vers les hauteurs

Mains sur le volant, yeux rivés sur le pare-brise, on obéit aux injonctions de la route devant soi. Droite, plate, celle-là n’offre de prime abord que peu d’émulation. On se prend à regarder ailleurs, l’espace d’un instant, pour observer un nuage, apprécier un clocher, jauger la hauteur des épis de blé ou des plants de maïs. Et puis, peu à peu, l’horizon se redresse. Ce sont, par degrés, des vaux et vallons, qui deviennent vite couturés de rocs nus. La conduite devient plus cadencée, on vire au gré du relief, en jouant de rapports courts et de régimes hauts, en doublant camions et caravanes, tandis que les massifs de montagne se rapprochent enfin. Le paysage s’engonce à mesure que les vallées s’étrécissent. Le ruban d’asphalte serpente de goulots en adrets, abrité parfois sous des tunnels de pierres obscures et ruisselantes. Les parapets s’endurcissent, les forêts de mélèzes s’approfondissent. Soudain, le ciel réapparaît au-dessus des cimes hautes et enneigées. On lève les yeux pour apercevoir ces lignes de crêtes majestueuses, mais on baisse vite le regard pour calquer de ses épaules la godille de la route qui poursuit son ascension vers le col prochain. Enfin, les premiers chalets du village font leur apparition, d’abord éparpillés sur les versants, pour s’agglutiner entre gare et église. On connaît le chemin, par-delà le torrent, qui va se perdre dans les pâturages d’herbe déjà bien hautes. C’est là, tout au bout, sur ce carré de pelouse qui jouxte notre vieille bâtisse de granit et de bardeaux noircis que l’on peut se garer, éteindre le moteur, ouvrir la portière et, entre sapins et bouleaux, profiter de la vue. 

vendredi 8 août 2025

L'armoire à Seb

Une idée qu'on réplique, cette fois-ci avec portraits en pied, de jour, toujours chez notre hôte gourmet et brocanteur !

mardi 5 août 2025

Ars basilicae

Au dehors un ciel marmoréen. 
L'intérieur n'est qu'or et coloquinte.
Nef emplie de chuchotis, 
de prières et suppliques sussurées sous les voûtes.