- Tut tut tut, tu l'entends ? Ça c'est le premier camion de la journée. Il vient livrer la céramique. Il entre en marche arrière, là, tu vois. Et tu vas veiller au bon déchargement des pots, des vases, des urnes, des cruches, des jarres. Tu écouteras chacun d'entre eux toucher le sol. Au son, tu sauras. Ceux que tu gardes. Ceux que tu rejettes. Après ça, arriveront les cartons. Tu les empiles là, avant d'emballer toutes nos poteries, et de les barder de bois pour le transport maritime. Donc, camions qui entrent, camions qui sortent. Le bruit des pots, des rouleaux de scotch, des scies et des marteaux. C'est la musique des jours ici. C'est ta mélodie, et le rythme de tes jours au dépôt.
jeudi 19 septembre 2019
dimanche 15 septembre 2019
samedi 10 août 2019
vendredi 9 août 2019
Vues de là-haut
Trois images en noir et blanc.
Trois moments d'un beau périple.
Trois situations où l'appareil photo fut de sortie.
Libellés :
Compophoto,
Ha Giang,
Ma Pi Leng,
Vietnam,
Yen Thinh
Đi chơi ở Hà Nội #4
En passant par la rue Đinh Tiên Hoàng, on peut tomber sur l'esplanade du parc Lý Thái Tổ, et la célèbre statue de cet ancien empereur.
Ollie !
jeudi 8 août 2019
Cưỡi rồng
Sitôt atterris, passés les contrôles et sortis de l'aérogare de Nội Bài, un pick up nous attend. À l'arrière, deux motos, sanglées encore, mais prêtes à rouler pour nous conduire sur les chemins du nord, vers la ligne de crête que l'on devine difficilement au loin.
Le nord.
Le nord et ses mille montagnes, ses myriades de hameaux, ses multitudes de sentes et de torrents sinueux. On se caparaçonne de la tête aux pieds – chutes probables obligent – avant d'enfourcher nos machines, hautes sur roues, lourdes et puissantes avec ça. C'est que la route va monter, monter, et que nous devons tenir la distance.
Le nord.
Le nord et ses mille montagnes, ses myriades de hameaux, ses multitudes de sentes et de torrents sinueux. On se caparaçonne de la tête aux pieds – chutes probables obligent – avant d'enfourcher nos machines, hautes sur roues, lourdes et puissantes avec ça. C'est que la route va monter, monter, et que nous devons tenir la distance.
Première étape : de Nội Bài à Vũ Linh, cent soixante kilomètres plus au nord-ouest, en suivant d'abord de larges voies de plaine, puis, au fur et à mesure de notre progression, des pistes longeant un affluent du fleuve rouge, avant de louvoyer dans les plantations de thé, de prendre la pluie en averses éparses, et, jouant avec les nuages, d'éviter le plus gros grain pour parvenir à notre destination. Ce sera, pour cette première nuit, une maison d'hôte, tenue par un vieux Chamane et sa famille, qui nous accueillent à coup de salutations dialectales. Un dîner pantagruélique s'ensuit à la lueur d'une lampe tempête, arrosé de bières blondes et d'un vin de riz ambré et capiteux à souhait. Après de nombreux godets, nous prenons en titubant nos quartiers, sollicitant pour l'heure – pas si tardive pourtant – la protection de leurs mannes tutélaires.
Les paupières se ferment vite, sous les pales des ventilos, sans trop penser davantage au lendemain, qui sera pour sûr plus aventureux.
Les pentes ne sont pas encore trop escarpées, les routes point trop méandreuses, ni piégeuses. Ça viendra. Ce tour est fait pour, c'est Y. qui le dit, avant de tomber dans un sommeil de plomb.
Les pentes ne sont pas encore trop escarpées, les routes point trop méandreuses, ni piégeuses. Ça viendra. Ce tour est fait pour, c'est Y. qui le dit, avant de tomber dans un sommeil de plomb.
Le lendemain lui donne rapidement raison. Levés à l'aurore pâle des matins vietnamiens, on replie notre barda fissa pour faire vrombir les moteurs. Notre vieux Chamane fume déjà sa pipe de bambou, et nous salue depuis son hamac. La route s'ouvre tout de go sur d'amples virages, qui cachent à qui mieux mieux le trafic à contresens. On se méfie toujours du camion qui déboule, du bus à l'arrêt qui décharge bagages, ou d'un vélo furtif qui surgit d'une hutte sur pilotis. Bientôt, les courbes s'écourtent, les sommets s'escarpent. On commence à voir poindre les premiers massifs karstiques qui font la gloire de la région. Au détour d'un village, un mamelon rocheux est grignoté par de féroces pelleteuses. C'est qu'on trouve ça et là, sous le gypse et le calcaire, du marbre blanc qui étincelle sous le vert émeraude de la végétation tropicale.
Après une courte pause pour saisir le spectacle, Y. avise une sente qui semble lui convenir. On quitte alors la route pour un détour dans les champs, et notre voie, carrossable au premiers abords, devient vite bourbier. On joue du guidon, on s'envase, on cale, on glisse, on passe. On se crotte comme il faut, de cette gadoue rouge et lourde qui fait tout le bonheur des buffles. Y. est tout sourire. Ce terrain là l'amuse. Ce tour est fait pour. On passe ainsi, au gré des routes de Vũ Linh à Hà Giang, sur toutes les surfaces : d'un bitume lisse qui serpentine, à la pierraille qui patine ; d'un gravier traître qui s'escamote aux nids de poule qui cahotent ; de l'herbe sèche qui dérape au ciment craquelé qui décape.
« Le voilà. À partir d'ici commence mon jardin ». En bon cantonnier motocycliste, Y. aime à couvrir, recouvrer, redécouvrir le territoire qu'il affectionne tant. Nul ne peut lui porter tord. La vue, en ce troisième jour, est magnifique. Hà Giang, quitté à l'aube, est blotti quelque part, derrière de multiples horizons. Le ciel, bouché par endroit, dissimule des pans de vallées, rehausse le contour d'absonces crêtes, s'amuse à nous doucher aux moments les moins propices. Le col est abrupt, et ce n'est que le début. Des passes sauvages s'ouvrent soudainement sur de profondes ravines. Sur leur versant, en aplat, un bourg. Trois rues qui tournicotent. Un garage. De quoi graisser nos chaînes. Une station service. Avaler essences et nouilles, pour les unes d'abord, pour nous après.
Faut bien, vu la suite.
Faut bien, vu la suite.
C'est un Rubicon franchi sur une passerelle suspendue, qui marque le début d'une longue succession de lacets, à flanc de coteau. Les rizières étagées sont éparses, tout comme les parcelles protéiformes où poussent quelques épis de maïs. La route s'engouffre dans une gorge, avant de resurgir, glorieuse, au sommet d'un autre col, d'où l'on embrasse l'encaissement d'une autre vallée. Les virages deviennent épingles. Les freins geignent, le moteur tourne en surrégime. On embraye à tout va. Ca descend sec, et puis, tout soudain, c'est le plat, les cahutes de bois de part et d'autre d'une rue rectiligne. Toujours du maïs, mais aussi, dans cette combe perdue, du chanvre, beaucoup de chanvre. Les senteurs sont lourdes, et le ciel ne semble pas vouloir lever ses voiles. La brume et la pluie effilochent la vision, et nous poursuivons la route au jugé, découvrant au detour de vallons de vieilles ruines militaires, de hautes huttes et des troupeaux de zébus. Y. s'arrête de temps à autre, pour verifier ses cartes et fumer une cigarette. Nous progressons dans des terres reculées. Le relief n'est plus qu'accidents. Nous grimpons encore.
Le jeu des perspectives semblent s'inverser. Où est le haut, où est le bas ? Sitot gravi un massif, en voilà un plus haut, tandis que les sommets derrière nous disparaissent sous les nuées. La pluie tombe en fine bruine, qui, malgré notre attirail, nous trempe jusqu'aux os. Transis, on se sait proche du but, mais les dernières lieues sont les plus ondoyantes, éprouvantes, déroutantes, effrayantes. Le paysage est lunaire, et, pour la première fois, désespérément vide d'homme. Le chemin étroit louvoie entre collines et ravins de pierres noires. Ce spectacle désolé dure, et nous sommes, pour un temps, hors du monde. Et puis, au coin d'une falaise, réapparaissent des traces de civilisation. Des silhouettes. Un hameau, suspendu là, puis un village en contrebas. On le traverse pour enfin clore de la plus belle des manières cette étape ruisselante : s'ouvre enfin le ciel pour nous offrir une vue dégagée sur les gorges de Mã Pì Lèng, mille mètres en contrebas.
Juste à un jet de pierre, ou presque, c'est la Chine qui moutonne. Un temps de pause, mais on ne reste pas.
Juste à un jet de pierre, ou presque, c'est la Chine qui moutonne. Un temps de pause, mais on ne reste pas.
Fourbus et satisfaits, nous descendons sur Mèo Vạc, où nous attendent de somptueux quartiers. Ce tour est fait pour. Une maison H'Mông centenaire, aux solides fondations de pierres, aux murs de torchis et à l'armature de bois vieux, convertie en auberge, nous ouvre ses portes. Là, nous profitons de l'eau chaude, et d'un feu de cheminée pour dénouer la journée. Le dîner est faste, la bière, puis le vin coulent à flots, et Morphée nous accueille sans trop de tracas. Nous n'entendrons pas, saouls que nous sommes, les conseils de la nuit.
Qui se charge, le matin suivant, de nous rappeler à son bon souvenir. Les agapes passées ralentissent nos mouvements. Le départ est tardif. Nous quittons Mèo Vạc sinueusement, tant par la tête que par la route. Pourtant, vite, le rythme des voies du nord reprend ses droits. Ça tourne, ça vire, ça suscite attention. Camion. Bus. Vélos. Buffles. Chiens et coqs qui se jettent sur l'asphalte sans crier gare. Vues sur les horizons découpés sur un ciel qui, enfin, expose un peu d'azur. Cette quatrième étape semble plus roulante. Nous retrouvons de basses terres, juste pour un moment, un suivi de rivière, coupée de centrales hydrauliques, et d'un village sans nom où l'on refait le plein. Y., le regard dans ses cartes, a de quoi nous faire remonter vers les cimes.
Les moteurs repartent à l'assaut et nous voilà bientôt dedans, puis au dessus des nuages. Devant, vu le serpentin qui attaque ce col-là, c'est qu'il en aura probablement fallu, des explosions de dynamite et
des coups de barre à mine, pour ouvrir cette trace en lacets serrés, où chèvres et chevreaux viennent à notre encontre. Une fois encore, c'est un plateau perdu, une terre suspendue, aux rares lignes électriques. Un coin de plus au nord qui ne connaît que ça. De ce cirque nous en faisons le tour, et puis, toujours, la route trouve une improbable issue, pour nous mener dans des pentes miroitantes. Des terrasses piquées de riz bruissent sous le vent. Des paysannes, jeunes et vieilles, coiffées de noir, portent leur fardeau. Des chevaux broutent au bord des champs. L'horizon est un troupeau de sommets arrondis qui se disputent la première ligne. Nous dévalons, ballons à fond, au sec puis sous une averse soudaine, et arrivons sur les terres alluviales d'un bassin ancestral.
Là, plate, la travée de ciment coupe les rizières, et finit par s'élargir un peu avant Cao Bằng, préfecture de son éponyme province. C'est une cité. Qui s'annonce par de véritables faubourgs, industriels, puis administratifs. Parvenus à un gros rond points perclus de véhicules, nous cherchons le logis qui nous servira d'abri pour la nuit. C'est un étrange village de vacances en bord de rivière, au luxuriant jardin, aux bungalows de bambous vissés sur structure d'acier, où nous ne resterons que pour le confort du matelas, rapport au grand réfectoire d'où proviennent les basses monotones d'une techno cheap. Pour varier le menu, nous trouvons à côté du marché municipal un restaurant italien nommé « Pedro » (ma... perché ?) qui cuit dans son four électrique d'excellentes pizza Calzone. On s'y pose pour faire le point sur la suite – ce tour est fait pour – et pour dégoiser sur les kilomètres parcourus.
Là, plate, la travée de ciment coupe les rizières, et finit par s'élargir un peu avant Cao Bằng, préfecture de son éponyme province. C'est une cité. Qui s'annonce par de véritables faubourgs, industriels, puis administratifs. Parvenus à un gros rond points perclus de véhicules, nous cherchons le logis qui nous servira d'abri pour la nuit. C'est un étrange village de vacances en bord de rivière, au luxuriant jardin, aux bungalows de bambous vissés sur structure d'acier, où nous ne resterons que pour le confort du matelas, rapport au grand réfectoire d'où proviennent les basses monotones d'une techno cheap. Pour varier le menu, nous trouvons à côté du marché municipal un restaurant italien nommé « Pedro » (ma... perché ?) qui cuit dans son four électrique d'excellentes pizza Calzone. On s'y pose pour faire le point sur la suite – ce tour est fait pour – et pour dégoiser sur les kilomètres parcourus.
Au petit matin, le GO du village, ainsi que l'ensemble de l'équipe, est aux abonnés absents. Nous obtenons tout le même, à force de coups de poignets répétés sur quelque porte managériale, nos passeports, réglons la note sous les bâillements d'un commis, et vrombissons pour prendre congé, et café, ailleurs. Cette journée de route a la particularité de nous ramener en boucle à Cao Bằng, mais nous devons tout d'abord nous rendre à la cascade de Bản Giốc et nous arrêter en cours pour visiter d'autres maisons d'hôtes. Repérages pour d'ultérieures escapades... Sait-on jamais ? La route se révèle, depuis la ville, très passante. Leitmotiv, toujours : méandres ; camions ; bus ; vélos ; chiens ; volailles. Les guidons nous guident. Les kilomètres nous kilomètrent. Au plus près de notre destination, nous procédons à nos visites. Les enfants qui s'attroupent à notre irruption sont ravis. Nous en redemandent encore, de ces syllabes étranges qui font le plaisir d'entendre des étrangers. Les dortoirs de bois polis sont propres et bien tenus. Le confort est spartiate. Les rizières resplendissent. Leur vert est du plus bel émeraude. Ce sont, pour sûr, de tranquilles havres d'un jour dans ces magnifiques contrées.
Pas si loin, donc, les cascades de Bản Giốc sont des chutes qui s'aperçoivent de loin, en remous vaporeux. Le gros de la mousson y dégorge ses flots, et tout le relief étincelle sous les embruns. L'eau y est transfrontalière et, si le courant qui projette sa brume devant nous est vietnamien, le voilà chinois à seulement une encâblure. Les touristes de passage ne se mélangent donc point, parqués qu'ils sont aux limites de leur territoire respectif, et prenant des selfies derrière Đức Thiên-Bản Ước ou 德天-板約瀑布, comme on voudra.
Comme il fait faim, nous avisons les gargotes qui font commerce de l'endroit pour avaler un bol de riz. Chou blanc. Il n'y a là que des nouilles instantanées scellées de cellophane arborant logo coréen. On décline donc ce festin minute pour trouver de quoi nous sustenter de manière plus substantiellement locale. Ce sera un peu plus haut, et ce n'est pas si loin.
Repus, nous embrayons sur la seconde moitié de notre itinéraire. En un instant, le bitume disparaît. On joue entre les flaques boueuses et traîtresses d'une piste aux confins du pays, avant de bifurquer plein sud pour retrouver nos montagnes désormais familières. Les bornes, au bord des voies défoncées, indiquent DT207, et marquent une lente mais régulière progression dans ces campagnes nivelées par les houes et les jougs. Au détour d'une longue courbe arborée, un petit mont, en droite ligne, est percé d'une grotte qui se révèle tunnel. L'eau s'y infiltre partout et pleut à verse entre les interstices. Il y fait si noir, en contraste des lumières si vives du jour alentour, que nous en sommes éblouis. Ce sera la seule excavation routière que nous verrons, mais elle marquera d'une pierre blanche cette improbable route.
Repus, nous embrayons sur la seconde moitié de notre itinéraire. En un instant, le bitume disparaît. On joue entre les flaques boueuses et traîtresses d'une piste aux confins du pays, avant de bifurquer plein sud pour retrouver nos montagnes désormais familières. Les bornes, au bord des voies défoncées, indiquent DT207, et marquent une lente mais régulière progression dans ces campagnes nivelées par les houes et les jougs. Au détour d'une longue courbe arborée, un petit mont, en droite ligne, est percé d'une grotte qui se révèle tunnel. L'eau s'y infiltre partout et pleut à verse entre les interstices. Il y fait si noir, en contraste des lumières si vives du jour alentour, que nous en sommes éblouis. Ce sera la seule excavation routière que nous verrons, mais elle marquera d'une pierre blanche cette improbable route.
Un peu plus tard, secoués toujours par cette chaussée aux surfaces inégales, nous parvenons dans un village dont le marché est en pleine effervescence. Une pause s'impose. Une carte se déplie. Y. étudie avec soin nos possibilités. Son sourire en coin, après quelques minutes, n'augure que du plus dur. « Quelques pistes plus à l'est, que je ne connais pas encore ». J'opine. Ce tour est fait pour. Et nous voilà partis pour des sentiers sauvages, sinueux, boisés, étroits, qui s'ouvrent, inévitablement, sur des plaines aussi secrètes que fertiles. On doit faire gaffe, tout de même, car même là, les engins de chantier – et le leitmotiv - sont de sortie et remodèlent le relief sans crier gare. Mais ça passe, toujours, et Y. en profite pour manger de la rocaille avec enthousiasme. Il disparaît souvent à coup de troisième pour savourer ces joies de motocyclistes réfractaires aux revêtements polis, et je le retrouve un peu plus tard, serein, pour me prévenir des accrocs prochains. Dans sa manche, il me cache tout de même le pire : de vrais kilomètres hors piste, ou, tout du moins, d'une piste qui ne peut plus en être une, et qui teste mes limites. Là je peste, je passe, je me fais peur. C'est tout ce dont je me méfie le plus, et tout en une seule sente : gravier, pierres, boue, ravines, crevasses. Pourtant, même si je maugrée, Y. a mille fois raison : on grimpe, on grimpe, le soleil n'apparaît que par intermittence, ses rayons jouent avec les pentes. Et là, sur un virage et d'un seul coup, le panorama se déploie, idéal : les pains de sucre vert foncé fondent sous l'onde soudaine. Au-dessus, quelques rayons, juste ce qu'il faut pour éclairer en contrebas l'autre vert, bien plus resplendissant, d'une vallée sans nom, passent et disparaissent.
Et sur cela, s'amoncellent des nuages anthracites qui vont bien vite crever et nous inonder de grosses giboulées. Tout le paysage devient monochrome, en palette de gris, tandis que nous filons à travers champs. Il nous faut, sous le déluge, retrouver Cao Bằng. On récupère la nationale de nos débuts, avec ses camions, ses bus, et son etc. On roule en quatrième, au crépuscule, jusqu'à la préfecture. Où nous arrivons, en fin de cette journée d'épreuves, pour y trinquer, y manger, évidemment, une autre Calzone. Y dormir, car c'est prévu, sous les draps secs de l'hôtel Primerose, où l'on nous attend en salamalecs accueillants.
Y., les moteurs, et moi-même, te remercions, mais nous aurons
certainement besoin d'huile, de carburant, et d'une révision, quand ce
voyage prendra fin !
Au lever du sixième jour, nous nous savons prêts pour une étape plus courte, et plus chargée d'histoire. C'est que nous allons d'abord rouler sur la fameuse Route Coloniale 4, de Cao Bằng à Thất Khê en passant par Đông Khê, parcourant ainsi, près de soixante dix ans plus tard, le chemin de déroute du Corps Expéditionnaire Français sous les assauts des troupes Việt Minh, en Octobre 1950. Le pays a bien changé depuis, et le terrain est maintenant un important axe commercial vers la frontière chinoise. Le trafic consiste donc surtout en de poussifs semi-remorques qui dévalent ou gravissent lentement la pente. Prudence est de mise lorsque l'on partage l'asphalte avec ces convois de porte-conteneurs aux fumées d'échappements noires et lourdes. Parvenus à Đông Khê, nous faisons courte halte pour visiter les ruines de la forteresse établie par l'État Major colonial, pilonnée et prise d'assaut par les hommes du général Giáp. L'inspection d'un petit musée, sis sur la colline, nous offre de nombreux témoignages photographiques des heures les plus sanglantes de cette célèbre bataille. Défaite française qui marqua un changement de nature dans le conflit latent qui opposait forces coloniales et guérilla indépendantiste. Les tables tournèrent : dès 1949, le Việt Minh possédait en effet dans sa manche un allié de poids depuis que le camp communiste chinois eut raison des armées de Tchang Kaï-Chek, et la balance des forces en présence se mit à pencher dorénavant en faveur des anti-impérialistes.
Nous continuons jusqu'à Thất Khê, où nous bifurquons sur une allée qui s'insinue sans attendre dans un massif verdoyant. On ne croise plus que de rares véhicules, et pouvons ainsi taper un peu la bourre, sur cette route étroite et usée qui contourne en infinis zigzags ces montagnes moyennes. Après une heure de ce ballet, une pause. Les épaules et les poignets ont besoin d'une détente. Flexions, extensions. Relaxe, reprise. La vallée déroule par vagues ses hameaux, puis s'ouvre sur la plaine. Là, toujours, du karst et des rizières.
Des falaises, aussi, striées de blanc, apparaissent au détour d'amples virages. Et sont la raison, d'ailleurs, de notre progression parmi ces élévations quasi verticales vers le village de Yên Thịnh, car nous y sommes attendus pour la nuit. J., un ami de Y., y tient une maison d'hôte, dont la particularité est d'accueillir les amateurs de varappe, qui peuvent ainsi se mesurer aux parois friables des pics tout autour. En fin d'après-midi, l'azur vire au saphir et les derniers feux du soleil projettent une lumière mordorée sur tout le paysage. L'obscurité enveloppe vite l'horizon. Apéritif moussu et repas rustique en bonne compagnie, avec Y., J. et son amie D. pour cette dernière nuit, sous la voûte étoilée.
Et après tout cela, que dire du lendemain ? Que c'est le septième jour. Que c'est un adieu aux montagnes du nord, un dernier regard sur les lointaines lignes de crêtes, un dernier baroud dans les nids de poule et les gravas, et un jeu de piste pour éviter le plus longtemps possible la nationale 1 qui descend trop vite sur Hà Nội. Mais que, passé les larges avenues de Bắc Ninh, nous abandonnons définitivement la campagne, et replongeons dans le chaos de la circulation urbaine du Vietnam.
Nous finissons tout de même de belle façon, par une traversée du vieux pont Long Biên, dont les poutrelles rouillées se découpent sur les eaux rouges du fleuve. Passé la digue, nous nous aventurons lentement entre voitures, scooters et motocyclettes dans le vieux quartier des 36, pour y garer enfin nos moto, épuisées sur leur béquille.
samedi 20 juillet 2019
Lamp Post
Sur le quai Bạch Đằng, à la terrasse d'une brasserie.
On chausse le téléobjectif.
En point de mire, cette lampe.
Passages...
vendredi 19 juillet 2019
Du repiquage ! À l'arrosage !
C'est à quelques coups de pédales de la vieille ville. Il faut prendre la rue Hai Bà Trưng, en direction de la mer. Sitôt les dernières maisons passées, la plaine s'ouvre : des rizières à perte de vue, et quelques chemins de traverse. À main droite, un petit monticule, où nous nous sommes déjà recueillis la veille, pour y adresser une prière au marchand nippon Yajirobei Tani qui gît là depuis presque trois siècles.
Plus loin, un pont, une île boisée, un petit hameau caché sous les bambouseraies. C'est là, au lieu dit Trà Quế, qu'il faut poser son vélo et pénétrer dans les potagers que se partagent toutes les familles de cette communauté. On y fait pousser choux, chou-raves, laitues, coriandre, pousses de bambou, chayote, menthe, melons amers, brocolis, épinards de Ceylan, arachide, concombres...
À proximité, quelques restaurants permettent de goûter les merveilles culinaires cuisinées avec ces légumes et ces plantes cueillis le matin même. De quoi apprécier la richesse des saveurs végétariennes de la cuisine locale, entre Hội An et Đà Nẵng.
lundi 15 juillet 2019
Fai Fo la bleue
À la nuit tombée, la ville brille de mille feux.
Lanternes, lampions et lumignons colorés éclairent ponts et passages.
Et le canal, lui aussi, n'est pas en reste !
dimanche 14 juillet 2019
Back to the middle
Il est de bon ton, lorsqu'on habite Sài Gòn, de monter épisodiquement, quand le temps le permet, du côté du Quảng Nam, pour prendre la mesure de l’évolution des choses.
Prendre le pouls du centre, de Đà Nẵng à Hội An, car c'est là que l'on peut observer à quelle vitesse le pays se développe. Đà Nẵng, troisième ville du pays, jette le long de son fleuve Hàn de fantastiques ponts, dresse de hautes tours aux formes oblongues, bétonne sans vergogne son littoral à coup de resorts cinq étoiles et tente d'accueillir les compagnies étrangères à la pointe de l'innovation.
Prendre le pouls du centre, de Đà Nẵng à Hội An, car c'est là que l'on peut observer à quelle vitesse le pays se développe. Đà Nẵng, troisième ville du pays, jette le long de son fleuve Hàn de fantastiques ponts, dresse de hautes tours aux formes oblongues, bétonne sans vergogne son littoral à coup de resorts cinq étoiles et tente d'accueillir les compagnies étrangères à la pointe de l'innovation.
Hội An, ancien comptoir aux maisons basses, cherche à trouver le point délicat d’équilibre entre tourisme de masse et conservation de son patrimoine historique.
Bref, un concentré des défis auxquels le Vietnam, ayant ouvert depuis presque trente ans ses portes sur le monde, doit faire face, sans y perdre son âme.
Bref, un concentré des défis auxquels le Vietnam, ayant ouvert depuis presque trente ans ses portes sur le monde, doit faire face, sans y perdre son âme.
jeudi 11 juillet 2019
Many cheers !
Oui, il ne faut pas hésiter à entrer.
Prendre un café, un chocolat, ou, plus prosaïquement, une bière. Et demander gentiment si ce sous-verre, là, sur la table, pourrait éventuellement être l'objet d'un don...?
C'est pour une collection.
Prendre un café, un chocolat, ou, plus prosaïquement, une bière. Et demander gentiment si ce sous-verre, là, sur la table, pourrait éventuellement être l'objet d'un don...?
C'est pour une collection.
dimanche 5 mai 2019
Easy bikers
Prenez une rue. Observez les murs qui la bordent. Choisissez-en quatre, aux tonalités complémentaires. Puis, asseyez-vous, et posez l'appareil à vos pieds.
Patientez.
samedi 27 avril 2019
Les murs blancs
On en était à la troisième bière, assis l'un en face de l'autre, séparés par une petite table basse en bambou, lui sur un fauteuil en skaï marron, moi avachi et prenant toute la place – et quelle place – dans notre clic-clac, quand un ange est passé.
Il a pris son temps, l'ange.
Il a visité tous les recoins de la pièce avant de se faufiler par la grille du ventilo au-dessus de la plaque électrique, et le silence s'est tu. « Spartiate, chez vous », a-t-il lancé tout à coup, en finissant sa canette. Je me suis levé pour aller lui en chercher une autre et, en me dirigeant vers le frigo dans la petite cuisine américaine, je me suis demandé par quel bout saisir sa perche. En revenant dans notre petit salon avec de quoi le contenter, j'ai simplement fini par lâcher un « Non. Pas chez nous. Chez moi. Elle est partie. J'habite seul ici depuis quelques temps. » et je me suis rassis, sans trop savoir si je devais poursuivre. Il a considéré sa binouze un moment avant de la déculotter, d'en extirper une bonne goulée, de roter agréablement et d'asséner son « Accouche. Je voyais bien que tu étais un peu constipé. J'allais de toute façon t'emmerder jusqu'aux petites heures, en vidant ton frigo, et maintenant je sais que je pourrais m'écraser ici sans gêner personne. Ascétique, ta tanière, oui. Mais bien fournie, non ? J'ai même vu que t'as quelques mignonnettes pour faire digérer tout ça. Whisky. Vodka. Gin. On tapera dedans quand viendra l'heure. Mais sinon, vraiment, pour finir le boulot, tu devrais quand même décrocher tous ces crucifix qui pendent à tes murs. Combien tu en as ? Un dans chaque pièce ? » et il ébauche un vague signe de croix avant de se reprendre. « Et elle s'est barrée comme ça ? Merde. Je vous croyais partis pour durer ». Là, j'ai bien vu que j’étais coincé, qu'il me faudrait une quatrième bière, pour m'épandre un minimum et satisfaire sa soif de reconnaissance.
C'était Murielle, pour le coup, c'était elle qui avait initié et conduit les recherches. Un studio, pas trop loin du centre, à distance raisonnable de nos deux boulots, de quoi prendre le vélo ou bien le bus, et au loyer modéré. Un premier bercail pour nous deux, une initiation à la vie de couple, une adresse et une boîte aux lettres avec nos deux noms écrits dessus, au stylo-bille sur une carte d’épais papier blanc, scotché sur un panneau de métal écaillé qui ne pivotait que de mauvaise grâce.
Elle était passée par les annonces de particuliers à particuliers dans les journaux gratuits, et, au bout de deux ou trois semaines, avait jeté son dévolu sur ce deux pièces cuisines, remarquablement peu cher et bien situé. Elle avait appelé, avait pris rendez-vous, avait visité, avait réuni les pièces du dossier, avait conclu, avec l'Oncle. Elle en parlait avec une pointe d'amusement et d'affection, de l'Oncle. Elle le décrivait comme un petit monsieur volubile et un brin taquin, chenu et barbichu, toujours en complet veston, qui lui adressait des « Chère Demoiselle » et des « Charmante Jeune Fille », et qui semblait ravi de jouer l'intercesseur entre son neveu, propriétaire des lieux, et ma tendre, douce, déterminée, pointilleuse et sensible compagne.
L’emménagement fut rapide et sans cérémonie, compte tenu de la modestie de nos trousseaux et de la quasi absence de notre mobilier. Seule instruction donnée par notre hôte : ne décrocher sous aucun prétexte les crucifix qui marquaient les murs nus et blancs de chacune des pièces, toilettes comprises. Ni pieux ni farouches libre penseurs, on s'en tint là, et on n'y prêta plus garde, tout occupés à emplir notre nouveau nid de toutes sortes de douilletteries, suivies immanquablement de résonances jouissives. On pendit crémaillère, on invita famille et amis. On but, on chanta. On fit des pâtes, on cuisit du riz. On brûla des casseroles, on cassa de la vaisselle et des verres. On nettoya. On recommença. On vivait de nos maigres salaires, et à la fin du mois, l'Oncle, toujours propre sur lui, complet veston, sonnait à la porte, voyait avec plaisir sa Chère Jeune Demoiselle et collectait le loyer, s'excusant toujours de l'absence de son neveu, et de son intrusion subite et momentanée dans notre existence de jeunes tourtereaux bien gentils.
Les mois passèrent, on finit par ne faire l'amour, par un début d'habitude, que sur notre nouveau et confortable lit. Murielle trouva un autre job, un peu plus éloigné, et commença à quitter la maison plus tôt, signalant son départ par un bisou furtif sur mes lèvres endormies. Mais ses retours correspondaient toujours aux miens, et se finissaient souvent à l'horizontal. On mangeait toujours des pâtes, ou du riz. Mais on ne brûlait plus de casserole. On ne cassait plus de vaisselle ou de verres. On prenait petit à petit la mesure des choses. On commençait à faire un peu attention. On planifiait. On économisait. Et L'Oncle veillait à encaisser ses justes mensualités.
Une pause. Un soupir. Un battement d'ailes. Notre cinquième bière. Le frigo désemplissait. Je devais soit abréger, soit dramatiser. Ou descendre au thunard pour un ravitaillement.
Mais pas tout de suite.
Car mon tout de suite, ce fut le soir du Cousin. Il sonna vers neuf heures du soir. Je n’étais pas là, mais Murielle, si. Je ne saurai jamais ce qu'elle faisait à ce moment. Sous la douche, d’après elle. Une sonnerie insistante, des serviettes enroulées à la va-vite, un besoin de répondre à une porte qui retentissait sans relâche. Elle se rapproche, mais, juste avant d'entrouvrir, les coups portés contre la porte la retiennent. Elle entend alors une voix d'homme, rauque, qui murmure, d'une sourde colère, « Ti do ta hapësh djalin e një kurvëri ose kështu unë mund ta them këtë derë të ndyrë... », elle ne sait pas quoi faire, quoi dire devant cette porte grondante et furieuse. Elle finit par lancer un « Oui ? J'arrive ! » au ton primesautier, qui désarçonne le visiteur. Elle parvient juste à deviner par le judas une silhouette trapue qui bat en retraite, soudainement. Et puis, toute Murielle qu'elle est, elle revient dans la cuisine, se prépare un thé au jasmin, et oublie aussitôt l'incident.
Il me faudrait à mon tour subir l'assaut du Cousin, quelques soirs plus tard, pour saisir la cocasserie de la situation, et l'ampleur du problème. Cela débuta par l'assassinat de la sonnerie qui, d'appels courts, irréguliers et incessants jusqu'en de longues plaintes stridentes, finit par s’éteindre tout à fait, atone et sans timbre, puis par l'offensive sur la porte, qui sortit presque de ses gonds. Murielle, tapie sous la couette, me fit signe de rester coi. Que l'orage passerait, que le châssis et les charnières tiendraient. Et elle murmurait « C'est lui c'est lui encore, c'est lui ! ». Et se recroquevillait jusqu'à vouloir disparaître. Je me levai, me drapai d'une serviette comme pagne. Un coup d’œil au judas, et une ouverture soudaine de notre huis rétablit le silence. Le voilà, le poing levé, le visage fermé, tout rouge, et la respiration haletante. Il ne lui fallut qu'une seconde pour considérer l'individu qu'il avait devant lui. Moi. Moi, pas content. Moi et ma serviette qui menaçait chute soudaine. Moi qui le dominait d'une bonne tête. Une tête un peu bouffie et ensommeillée, mais une tête pas commode. Il se retint. Retint aussi, presque, un « Kush je ti ? çfarë po bën këtu ? » et tourna aussitôt casaque. Il disparut par l'escalier.
De cet impromptu visiteur, on finit par en savoir plus par L'Oncle. C'est Murielle, après moult discussions entre nous, qui saisit le bâton. Et qui l'abattit un matin de collecte sur notre papy tout débonnaire, en deux temps, comme les femmes savent le faire. Un. Gentillette et invitante. Deux. Cassante et ombrageuse. Tac. Tac. Ca vous retourne un gars, même un qui a de la bouteille. Et Murielle devait bien avoir une idée de sa bouteille à lui, à l'Oncle, parce qu'il se confondit en excuses et en explications. « Le Cousin ? Un cousin ! Oui, juste sorti de prison, cinq ans, et pour quoi ? Peccadilles ! Presque rien, mais il ne connaît personne ici. Il voudrait juste reprendre contact avec des membres de sa famille, et cet appartement, c’était pour lui un refuge avant. Un repaire. Alors il ne comprend pas. Il revient. Mais il ne reviendra plus, j'en suis le garant. Pour sûr, ma Gente Dame, pour sûr, croyez-moi, croyez un vieux réfugié des guerres d'antan ! Je ne vous cache rien ! Croix de bois... »
Et nous reprîmes notre rythme d'avant. Au moins pour quelques jours. Le temps, pour nous, de sentir un subtil changement s’opérer. Une incertaine défiance s'installer, de la part de notre voisinage immédiat. Ceux de notre palier, bien sur, mais aussi des gens d'en dessous, d'au-dessus. Des regards appuyés qui s'enfuyaient à notre approche. Des paroles murmurées sitôt ravalées. Des bonjours que nous lancions qui rebondissaient sans réponse. Une gangue d'opprobre qui, insidieusement, nous isolait de la collectivité. Là encore, Murielle prit les devants, et décida de punaiser un message sur le panneau des avis, au rez de chaussée. Elle n'y alla pas par quatre chemins, et résuma le propos par un s'il-y-a-un-probleme-dites-le-nous-directement-bande-de-dégonflés-hypocrites, qui raffermit encore notre ostracisme.
Mais qui, aussi, finit par nous donner la clef de l’énigme, quand une toute jeune fille vint rompre les rangs un matin de bonne heure et, sous le prétexte de nous demander deux œufs et un peu de sucre vanillé, “pour un gâteau en cours de préparation”, éclaira notre lanterne.
« C'est pas qu'on vous en veuille particulièrement, vous savez, mais on ne sait pas où vous mettre. Vous arrivez, vous êtes tout gentils. Juste trois semaines après un siège de la police qui a duré presque une semaine, pour déloger ce qui s’avère être un gangster notoire – votre proprio, soit dit en passant –, qui menaçait à la fin de tout faire péter. Faut nous comprendre. Pis, finalement, il y a assaut, quelques tirs croisés, des hurlements, un long silence, la reddition, l'interpellation, le fourgon, la disparition. Les flics, après tout leur bousin, ils entrent par la porte défoncée, ils inspectent, ils fouillent. Un sacré ramdam. Apparemment, rien, ils repartent bredouilles. Ils scotchent la porte et basta. Nous, on nous dit rien, on pense l'affaire classée, ma mère, mon petit frère et moi. Même si on soupçonne votre moulin d'avoir été une sacrée planque pour toutes sortes de trafics. Les jours d’après, rien n'arrive. Et puis, d'un coup, les scellés disparaissent. Et vous débarquez, un matin, tout joyeux, tout bruyants avec vos cartons et vos trucs. Modestes. Naïfs. Inoffensifs. Mais là, juste peu plus tard, on entend l'Albanais qui gueule dans les couloirs. Et le Vieux, bien sûr, il se remet à passer régulièrement. Il est tout mignon avec vous, le Vieux, alors que nous, j'vous jure qu'on l'a vu faire des choses pas très nets avec son neveu. Neveu qui va croupir à l'ombre pour un bon paquet de temps, je peux vous l'assurer ! D’où une méfiance certaine, et une certaine distance. Mais vous m'avez l'air de deux tourtereaux un peu culculs, et c'est pour ça que j'voulais vous voir de près, et vérifier que vous les auriez, les œufs et le sucre vanillé, et bon, voilà, vous me semblez sympas. Je remonte. Le gâteau de ma mère n'attend pas ! Je vous en garde une part ? »
Voilà.
Depuis ce moment, après avoir nettoyé les quelques miettes de ce gâteau somme toute pas trop mal cuit, les choses sont allées decrescendo. Murielle a commencé à regarder les murs fixement, de plus en plus longtemps, et a m'opposer des silences butés en lieu et place de ses envolées grivoises. Et puis, de nuits blanches en nuits noires, notre lit est devenu trop petit. Ou trop grand, je ne saurai dire. En tout état de cause, ma douce a commencé à jouer la fille de l'air. Y a trouve son compte, sa vitesse de croisière. Et c'est comme ça, qu'une fois, et pour toutes les autres fois aussi, elle n'est plus revenue, dans ce logis devenu étranger à ses rêves et ses fantasmes. Trop de fantômes, trop de prisonniers, trop de secrets.
À ce point là, frigo dévalisé, mignonnettes descendues, on sortit ensemble pour refaire provision. J'en avais besoin, de refaire provision. De refaire des courses, de mots et d'histoires. De m'entendre parler. De me savoir écouté. De partager des silences. De répondre à des objections, de demandes de précisions. De boire canettes après canettes avec un ami. Et de savoir que je ne rentrerai pas tout seul, au moins pour cette nuit.
À la huitième, alors que l'ange repassait pour un tour, et que le monde commençait à tanguer un peu, il se leva d'un coup. « Tes crucifix », il dit. « Tes crucifix. Ils sont tous de tailles différentes. Grandes croix, moyennes croix, petites croix. T'en as combien, comme ça, accrochés à tous tes murs ? Sept ? Evidemment. Sept. Je peux en décrocher un ? Juste pour vérifier une illumination. » Sitôt dit, et le voici avec un Christ qu'il tourna et retourna et qui, s'il avait été à notre place, aurait eu tôt fait d'avoir la gerbe. Mais non. Même sa couronne d’épines resta bien implantée. Mon hôte poursuivit son inspection, devant, derrière, centre, haut, bas, droite, gauche. « Sept. Lundi à Vendredi. Trop facile. Du violet au rouge, itou. Do, ré, mi, fa ,sol, la. Si ? Non. Non... Alioth, Benetnash, Dubhé, Megrez, Merak, Miza et Phekda dessinant, dans les champs des étoiles, le charriot céleste ? Ou bien Joyeux, Prof, Simplet, Dormeur, Atchoum, Grincheux et Timide qui nous regardent les bras croisés ? Ridicule. L'orgueil, l'envie, l'avarice, la colère, la paresse, la gourmandise, la luxure. C'est tout nous, ça... Ou l'inverse ? Foi, espérance, charité, justice, prudence, force, tempérance ? Attends, et celles du conte, elles s'appelaient comment ? Colette Passage, Jeanne de la Cloche, Gigonne Traignel, Angèle de la Garandine, Blanche de Gibeaumex, Alix de Pontalcin, Jeanne de Lespoisse. Mais Barbe Bleue n'a rien à voir avec ça. Ou alors, il faut y mettre tout le monde : la Pyramide de Khéops, les Jardins Suspendus de Babylone, la Statue de Zeus, le Mausolée d'Halicarnasse, le Temple d'Artémis, le Colosse de Rhodes et le Phare d'Alexandrie ? Ou encore, puisqu 'on y est, la Palatine, la Capitoline, le Quirinal, le Viminal, l'Esquiline, le Caelin, et l'Aventine ? Après tout, les collines et Rome, c 'est comme tous les chemins... Mais ça ne nous avance pas des masses. Ah, et les sept lieues ? Mieux ça, les sept lieues...Les chemins, les lieues. Merde. Les chemins. Les lieux. Oui. Beaucoup mieux ! Regarde. Sur cette croix, derrière : une encoche sur le bras droit, à quelques doigts du milieu. Si tu me permets, d'abord une autre mousse, et ensuite, on décroche tout, de ton plus grand Jésus à ton plus petit, on les range par taille, et on étudie leur dos. Rien de tel qu'un bon puzzle pour se dégriser un peu... »
Sept échines croisées. Sept versii sur lesquels on retrouva ces mêmes encoches. Distribuées semblait-il un peu au hasard. Plus ou moins éloignées du centre, un coup en haut, un coup à droite. Ou bien en bas, ou bien à gauche.
Tandis que l'ange passait et repassait, curieux, certainement, nous restions là, agenouillés devant ces croix, recueillis et pensifs.
« Je crois qu'il nous faudrait du café. Un crayon. Et une carte », hasardai-je.
S'ensuivirent des heures petites et brumeuses où nous nous chiffonâmes sur des mesures, des distances, des directions. On partit du principe que chaque crucifix apportait deux informations : du centre à son encoche, une mesure ; et la position de l'encoche déterminait la direction à prendre. Haut pour Nord, bas pour Sud, et cætera. On tergiversa longtemps sur l’ordre des grandeurs. Et puis, aux premières lueurs du jour, on finit par décider que la plus grande croix donnerait un chiffre en kilomètres, la seconde plus grande en hectomètres, et ainsi de suite. Que le plus petit des Jésus nous attesterait une position au centimètre près, après tout, pourquoi pas ? Et de ces signes, nous devisâmes un itinéraire. Que nous traçâmes sur notre carte, par chance à la bonne échelle. Et lorsque le point final de notre calvaire fut atteint, nous sûmes.
Le butin des Albanais... Murielle, les murs blancs, le magot !
« Je pense, souffla-t-il, que tu devrais partir. »
« Car en ce jour, des l'aube, à l'heure ou blanchit la ville sale, tu iras par les métros, tu iras par l'arsenal, tu ne peux demeurer loin d'elle plus longtemps. Vois-tu, tu sais qu'elle t'attend, là, au cimetière des Innocents. »
Et l'ange, à nos bruyantes et collégiales louanges, enfin, nous quitta pour de bon.
Il a pris son temps, l'ange.
Il a visité tous les recoins de la pièce avant de se faufiler par la grille du ventilo au-dessus de la plaque électrique, et le silence s'est tu. « Spartiate, chez vous », a-t-il lancé tout à coup, en finissant sa canette. Je me suis levé pour aller lui en chercher une autre et, en me dirigeant vers le frigo dans la petite cuisine américaine, je me suis demandé par quel bout saisir sa perche. En revenant dans notre petit salon avec de quoi le contenter, j'ai simplement fini par lâcher un « Non. Pas chez nous. Chez moi. Elle est partie. J'habite seul ici depuis quelques temps. » et je me suis rassis, sans trop savoir si je devais poursuivre. Il a considéré sa binouze un moment avant de la déculotter, d'en extirper une bonne goulée, de roter agréablement et d'asséner son « Accouche. Je voyais bien que tu étais un peu constipé. J'allais de toute façon t'emmerder jusqu'aux petites heures, en vidant ton frigo, et maintenant je sais que je pourrais m'écraser ici sans gêner personne. Ascétique, ta tanière, oui. Mais bien fournie, non ? J'ai même vu que t'as quelques mignonnettes pour faire digérer tout ça. Whisky. Vodka. Gin. On tapera dedans quand viendra l'heure. Mais sinon, vraiment, pour finir le boulot, tu devrais quand même décrocher tous ces crucifix qui pendent à tes murs. Combien tu en as ? Un dans chaque pièce ? » et il ébauche un vague signe de croix avant de se reprendre. « Et elle s'est barrée comme ça ? Merde. Je vous croyais partis pour durer ». Là, j'ai bien vu que j’étais coincé, qu'il me faudrait une quatrième bière, pour m'épandre un minimum et satisfaire sa soif de reconnaissance.
C'était Murielle, pour le coup, c'était elle qui avait initié et conduit les recherches. Un studio, pas trop loin du centre, à distance raisonnable de nos deux boulots, de quoi prendre le vélo ou bien le bus, et au loyer modéré. Un premier bercail pour nous deux, une initiation à la vie de couple, une adresse et une boîte aux lettres avec nos deux noms écrits dessus, au stylo-bille sur une carte d’épais papier blanc, scotché sur un panneau de métal écaillé qui ne pivotait que de mauvaise grâce.
Elle était passée par les annonces de particuliers à particuliers dans les journaux gratuits, et, au bout de deux ou trois semaines, avait jeté son dévolu sur ce deux pièces cuisines, remarquablement peu cher et bien situé. Elle avait appelé, avait pris rendez-vous, avait visité, avait réuni les pièces du dossier, avait conclu, avec l'Oncle. Elle en parlait avec une pointe d'amusement et d'affection, de l'Oncle. Elle le décrivait comme un petit monsieur volubile et un brin taquin, chenu et barbichu, toujours en complet veston, qui lui adressait des « Chère Demoiselle » et des « Charmante Jeune Fille », et qui semblait ravi de jouer l'intercesseur entre son neveu, propriétaire des lieux, et ma tendre, douce, déterminée, pointilleuse et sensible compagne.
L’emménagement fut rapide et sans cérémonie, compte tenu de la modestie de nos trousseaux et de la quasi absence de notre mobilier. Seule instruction donnée par notre hôte : ne décrocher sous aucun prétexte les crucifix qui marquaient les murs nus et blancs de chacune des pièces, toilettes comprises. Ni pieux ni farouches libre penseurs, on s'en tint là, et on n'y prêta plus garde, tout occupés à emplir notre nouveau nid de toutes sortes de douilletteries, suivies immanquablement de résonances jouissives. On pendit crémaillère, on invita famille et amis. On but, on chanta. On fit des pâtes, on cuisit du riz. On brûla des casseroles, on cassa de la vaisselle et des verres. On nettoya. On recommença. On vivait de nos maigres salaires, et à la fin du mois, l'Oncle, toujours propre sur lui, complet veston, sonnait à la porte, voyait avec plaisir sa Chère Jeune Demoiselle et collectait le loyer, s'excusant toujours de l'absence de son neveu, et de son intrusion subite et momentanée dans notre existence de jeunes tourtereaux bien gentils.
Les mois passèrent, on finit par ne faire l'amour, par un début d'habitude, que sur notre nouveau et confortable lit. Murielle trouva un autre job, un peu plus éloigné, et commença à quitter la maison plus tôt, signalant son départ par un bisou furtif sur mes lèvres endormies. Mais ses retours correspondaient toujours aux miens, et se finissaient souvent à l'horizontal. On mangeait toujours des pâtes, ou du riz. Mais on ne brûlait plus de casserole. On ne cassait plus de vaisselle ou de verres. On prenait petit à petit la mesure des choses. On commençait à faire un peu attention. On planifiait. On économisait. Et L'Oncle veillait à encaisser ses justes mensualités.
Une pause. Un soupir. Un battement d'ailes. Notre cinquième bière. Le frigo désemplissait. Je devais soit abréger, soit dramatiser. Ou descendre au thunard pour un ravitaillement.
Mais pas tout de suite.
Car mon tout de suite, ce fut le soir du Cousin. Il sonna vers neuf heures du soir. Je n’étais pas là, mais Murielle, si. Je ne saurai jamais ce qu'elle faisait à ce moment. Sous la douche, d’après elle. Une sonnerie insistante, des serviettes enroulées à la va-vite, un besoin de répondre à une porte qui retentissait sans relâche. Elle se rapproche, mais, juste avant d'entrouvrir, les coups portés contre la porte la retiennent. Elle entend alors une voix d'homme, rauque, qui murmure, d'une sourde colère, « Ti do ta hapësh djalin e një kurvëri ose kështu unë mund ta them këtë derë të ndyrë... », elle ne sait pas quoi faire, quoi dire devant cette porte grondante et furieuse. Elle finit par lancer un « Oui ? J'arrive ! » au ton primesautier, qui désarçonne le visiteur. Elle parvient juste à deviner par le judas une silhouette trapue qui bat en retraite, soudainement. Et puis, toute Murielle qu'elle est, elle revient dans la cuisine, se prépare un thé au jasmin, et oublie aussitôt l'incident.
Il me faudrait à mon tour subir l'assaut du Cousin, quelques soirs plus tard, pour saisir la cocasserie de la situation, et l'ampleur du problème. Cela débuta par l'assassinat de la sonnerie qui, d'appels courts, irréguliers et incessants jusqu'en de longues plaintes stridentes, finit par s’éteindre tout à fait, atone et sans timbre, puis par l'offensive sur la porte, qui sortit presque de ses gonds. Murielle, tapie sous la couette, me fit signe de rester coi. Que l'orage passerait, que le châssis et les charnières tiendraient. Et elle murmurait « C'est lui c'est lui encore, c'est lui ! ». Et se recroquevillait jusqu'à vouloir disparaître. Je me levai, me drapai d'une serviette comme pagne. Un coup d’œil au judas, et une ouverture soudaine de notre huis rétablit le silence. Le voilà, le poing levé, le visage fermé, tout rouge, et la respiration haletante. Il ne lui fallut qu'une seconde pour considérer l'individu qu'il avait devant lui. Moi. Moi, pas content. Moi et ma serviette qui menaçait chute soudaine. Moi qui le dominait d'une bonne tête. Une tête un peu bouffie et ensommeillée, mais une tête pas commode. Il se retint. Retint aussi, presque, un « Kush je ti ? çfarë po bën këtu ? » et tourna aussitôt casaque. Il disparut par l'escalier.
De cet impromptu visiteur, on finit par en savoir plus par L'Oncle. C'est Murielle, après moult discussions entre nous, qui saisit le bâton. Et qui l'abattit un matin de collecte sur notre papy tout débonnaire, en deux temps, comme les femmes savent le faire. Un. Gentillette et invitante. Deux. Cassante et ombrageuse. Tac. Tac. Ca vous retourne un gars, même un qui a de la bouteille. Et Murielle devait bien avoir une idée de sa bouteille à lui, à l'Oncle, parce qu'il se confondit en excuses et en explications. « Le Cousin ? Un cousin ! Oui, juste sorti de prison, cinq ans, et pour quoi ? Peccadilles ! Presque rien, mais il ne connaît personne ici. Il voudrait juste reprendre contact avec des membres de sa famille, et cet appartement, c’était pour lui un refuge avant. Un repaire. Alors il ne comprend pas. Il revient. Mais il ne reviendra plus, j'en suis le garant. Pour sûr, ma Gente Dame, pour sûr, croyez-moi, croyez un vieux réfugié des guerres d'antan ! Je ne vous cache rien ! Croix de bois... »
Et nous reprîmes notre rythme d'avant. Au moins pour quelques jours. Le temps, pour nous, de sentir un subtil changement s’opérer. Une incertaine défiance s'installer, de la part de notre voisinage immédiat. Ceux de notre palier, bien sur, mais aussi des gens d'en dessous, d'au-dessus. Des regards appuyés qui s'enfuyaient à notre approche. Des paroles murmurées sitôt ravalées. Des bonjours que nous lancions qui rebondissaient sans réponse. Une gangue d'opprobre qui, insidieusement, nous isolait de la collectivité. Là encore, Murielle prit les devants, et décida de punaiser un message sur le panneau des avis, au rez de chaussée. Elle n'y alla pas par quatre chemins, et résuma le propos par un s'il-y-a-un-probleme-dites-le-nous-directement-bande-de-dégonflés-hypocrites, qui raffermit encore notre ostracisme.
Mais qui, aussi, finit par nous donner la clef de l’énigme, quand une toute jeune fille vint rompre les rangs un matin de bonne heure et, sous le prétexte de nous demander deux œufs et un peu de sucre vanillé, “pour un gâteau en cours de préparation”, éclaira notre lanterne.
« C'est pas qu'on vous en veuille particulièrement, vous savez, mais on ne sait pas où vous mettre. Vous arrivez, vous êtes tout gentils. Juste trois semaines après un siège de la police qui a duré presque une semaine, pour déloger ce qui s’avère être un gangster notoire – votre proprio, soit dit en passant –, qui menaçait à la fin de tout faire péter. Faut nous comprendre. Pis, finalement, il y a assaut, quelques tirs croisés, des hurlements, un long silence, la reddition, l'interpellation, le fourgon, la disparition. Les flics, après tout leur bousin, ils entrent par la porte défoncée, ils inspectent, ils fouillent. Un sacré ramdam. Apparemment, rien, ils repartent bredouilles. Ils scotchent la porte et basta. Nous, on nous dit rien, on pense l'affaire classée, ma mère, mon petit frère et moi. Même si on soupçonne votre moulin d'avoir été une sacrée planque pour toutes sortes de trafics. Les jours d’après, rien n'arrive. Et puis, d'un coup, les scellés disparaissent. Et vous débarquez, un matin, tout joyeux, tout bruyants avec vos cartons et vos trucs. Modestes. Naïfs. Inoffensifs. Mais là, juste peu plus tard, on entend l'Albanais qui gueule dans les couloirs. Et le Vieux, bien sûr, il se remet à passer régulièrement. Il est tout mignon avec vous, le Vieux, alors que nous, j'vous jure qu'on l'a vu faire des choses pas très nets avec son neveu. Neveu qui va croupir à l'ombre pour un bon paquet de temps, je peux vous l'assurer ! D’où une méfiance certaine, et une certaine distance. Mais vous m'avez l'air de deux tourtereaux un peu culculs, et c'est pour ça que j'voulais vous voir de près, et vérifier que vous les auriez, les œufs et le sucre vanillé, et bon, voilà, vous me semblez sympas. Je remonte. Le gâteau de ma mère n'attend pas ! Je vous en garde une part ? »
Voilà.
Depuis ce moment, après avoir nettoyé les quelques miettes de ce gâteau somme toute pas trop mal cuit, les choses sont allées decrescendo. Murielle a commencé à regarder les murs fixement, de plus en plus longtemps, et a m'opposer des silences butés en lieu et place de ses envolées grivoises. Et puis, de nuits blanches en nuits noires, notre lit est devenu trop petit. Ou trop grand, je ne saurai dire. En tout état de cause, ma douce a commencé à jouer la fille de l'air. Y a trouve son compte, sa vitesse de croisière. Et c'est comme ça, qu'une fois, et pour toutes les autres fois aussi, elle n'est plus revenue, dans ce logis devenu étranger à ses rêves et ses fantasmes. Trop de fantômes, trop de prisonniers, trop de secrets.
À ce point là, frigo dévalisé, mignonnettes descendues, on sortit ensemble pour refaire provision. J'en avais besoin, de refaire provision. De refaire des courses, de mots et d'histoires. De m'entendre parler. De me savoir écouté. De partager des silences. De répondre à des objections, de demandes de précisions. De boire canettes après canettes avec un ami. Et de savoir que je ne rentrerai pas tout seul, au moins pour cette nuit.
À la huitième, alors que l'ange repassait pour un tour, et que le monde commençait à tanguer un peu, il se leva d'un coup. « Tes crucifix », il dit. « Tes crucifix. Ils sont tous de tailles différentes. Grandes croix, moyennes croix, petites croix. T'en as combien, comme ça, accrochés à tous tes murs ? Sept ? Evidemment. Sept. Je peux en décrocher un ? Juste pour vérifier une illumination. » Sitôt dit, et le voici avec un Christ qu'il tourna et retourna et qui, s'il avait été à notre place, aurait eu tôt fait d'avoir la gerbe. Mais non. Même sa couronne d’épines resta bien implantée. Mon hôte poursuivit son inspection, devant, derrière, centre, haut, bas, droite, gauche. « Sept. Lundi à Vendredi. Trop facile. Du violet au rouge, itou. Do, ré, mi, fa ,sol, la. Si ? Non. Non... Alioth, Benetnash, Dubhé, Megrez, Merak, Miza et Phekda dessinant, dans les champs des étoiles, le charriot céleste ? Ou bien Joyeux, Prof, Simplet, Dormeur, Atchoum, Grincheux et Timide qui nous regardent les bras croisés ? Ridicule. L'orgueil, l'envie, l'avarice, la colère, la paresse, la gourmandise, la luxure. C'est tout nous, ça... Ou l'inverse ? Foi, espérance, charité, justice, prudence, force, tempérance ? Attends, et celles du conte, elles s'appelaient comment ? Colette Passage, Jeanne de la Cloche, Gigonne Traignel, Angèle de la Garandine, Blanche de Gibeaumex, Alix de Pontalcin, Jeanne de Lespoisse. Mais Barbe Bleue n'a rien à voir avec ça. Ou alors, il faut y mettre tout le monde : la Pyramide de Khéops, les Jardins Suspendus de Babylone, la Statue de Zeus, le Mausolée d'Halicarnasse, le Temple d'Artémis, le Colosse de Rhodes et le Phare d'Alexandrie ? Ou encore, puisqu 'on y est, la Palatine, la Capitoline, le Quirinal, le Viminal, l'Esquiline, le Caelin, et l'Aventine ? Après tout, les collines et Rome, c 'est comme tous les chemins... Mais ça ne nous avance pas des masses. Ah, et les sept lieues ? Mieux ça, les sept lieues...Les chemins, les lieues. Merde. Les chemins. Les lieux. Oui. Beaucoup mieux ! Regarde. Sur cette croix, derrière : une encoche sur le bras droit, à quelques doigts du milieu. Si tu me permets, d'abord une autre mousse, et ensuite, on décroche tout, de ton plus grand Jésus à ton plus petit, on les range par taille, et on étudie leur dos. Rien de tel qu'un bon puzzle pour se dégriser un peu... »
Sept échines croisées. Sept versii sur lesquels on retrouva ces mêmes encoches. Distribuées semblait-il un peu au hasard. Plus ou moins éloignées du centre, un coup en haut, un coup à droite. Ou bien en bas, ou bien à gauche.
Tandis que l'ange passait et repassait, curieux, certainement, nous restions là, agenouillés devant ces croix, recueillis et pensifs.
« Je crois qu'il nous faudrait du café. Un crayon. Et une carte », hasardai-je.
S'ensuivirent des heures petites et brumeuses où nous nous chiffonâmes sur des mesures, des distances, des directions. On partit du principe que chaque crucifix apportait deux informations : du centre à son encoche, une mesure ; et la position de l'encoche déterminait la direction à prendre. Haut pour Nord, bas pour Sud, et cætera. On tergiversa longtemps sur l’ordre des grandeurs. Et puis, aux premières lueurs du jour, on finit par décider que la plus grande croix donnerait un chiffre en kilomètres, la seconde plus grande en hectomètres, et ainsi de suite. Que le plus petit des Jésus nous attesterait une position au centimètre près, après tout, pourquoi pas ? Et de ces signes, nous devisâmes un itinéraire. Que nous traçâmes sur notre carte, par chance à la bonne échelle. Et lorsque le point final de notre calvaire fut atteint, nous sûmes.
Le butin des Albanais... Murielle, les murs blancs, le magot !
« Je pense, souffla-t-il, que tu devrais partir. »
« Car en ce jour, des l'aube, à l'heure ou blanchit la ville sale, tu iras par les métros, tu iras par l'arsenal, tu ne peux demeurer loin d'elle plus longtemps. Vois-tu, tu sais qu'elle t'attend, là, au cimetière des Innocents. »
Et l'ange, à nos bruyantes et collégiales louanges, enfin, nous quitta pour de bon.
jeudi 21 mars 2019
Des teintes boisées
Elles sont bleues le plus souvent. Mais parfois vertes aussi. Plus rarement, on les trouve en rouge ou en jaune. Ça dépend des usines. Ça dépend du pays d'origine.
S'il on en vient à creuser la question, à se demander s'il y a une signification particulière à l'usage de ces couleurs, on ne trouve aucune réponse satisfaisante. Rien de systématique. C'est une simple manière pour les scieries de sceller leurs planches brutes, sitôt découpes faites, pour les empêcher de se fendre. Cela permet aussi de les identifier, par espèces ou par lots.
Mais, répétons-le, rien de systématique. Du bleu, surtout. Ou bien une autre couleur, au gré de la commande.
De quoi égayer, en tout cas, les hangars de stockage où attendent, empilés, tous ces morceaux de bois.
Libellés :
Binh Duong,
Compophoto,
Scieries en séries,
Vietnam
dimanche 17 février 2019
vendredi 15 février 2019
Ces images immergées
Sur la plage.
Le poste est là.
Il reçoit, vague par vague, au fur du ressac
le signal de l'immersion.
le signal de l'immersion.
Alors on suit le flux des flots.
Tout le programme.
Tout.
mardi 5 février 2019
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