lundi 20 juillet 2026

Villagiature

 
11 avril 1928, Dalat, Indochine française
 
« Dat Alliis Laetitiam Aliis Temperiem », me répétait-il à l’envi d’un air satisfait, tandis que nous nous tenions côte à côte au sommet de cette colline piquetée de pins parfumés. Satisfait, il avait de quoi l’être. Un peu en contrebas, le chantier de sa villa touchait à sa fin. Il ne restait plus que les enduits à appliquer sur les persiennes et les chiens assis. Sa silhouette de bastide méridionale avait de quoi surprendre au milieu des montagnes luxuriantes de la cordillère annamitique, mais elle ne dépareillait pas dans ce bourg fondé ex-nihilo voilà plus d’une trentaine d’années, suite à l’exploration des hautes terres de Lang Bian par Alexandre Yersin, et dont l’attrait n’avait fait que croître au sein de la colonie. Ainsi, en balayant du regard ce paysage feuillu pouvait-on distinguer à travers les branchages la charpente pointue du couvent des Sœurs de Saint Vincent de Paul et, un peu plus loin, la ligne droite et nette de la digue qui contenait l’eau du Grand Lac.

« J’ai acheté tout le domaine, depuis la rivière Cam Ly jusqu’à la rue Henri Maître et la rue Mossard. Je compte bien en faire un nouveau quartier, un peu à l’écart, pour y accueillir mes vétérans, ces vieux marsouins roublards, les quelques-uns de la Coloniale qui baroudent encore en Indochine. D’ailleurs, les plans d’une résidence avec quelques appartements sont déjà à l’étude… Ce que j’ai dans la tête, c’est de faire construire une dizaine de villas, toutes bien séparées, et toutes alimentées par ma petite centrale hydro-électrique. On pourrait grignoter un peu sur les parcelles de ma ferme si besoin. J’ai assez de terres arables avec la plantation et les pâtures de la laiterie. » 

O’Neil se tut et considéra la pinède d’un air rêveur. Il avisa une souche sur laquelle il s’assit et reprit la parole, d’une voix suave, presque fluette. 

« Ça fait plus de vingt ans que j’ai quitté la marine, que j’ai remisé mon épée, mon bâchi et mon uniforme et que je suis monté sur ce plateau brumeux, pluvieux, loin de la mer, loin de tout. J’étais encore jeune, plein de fougue et de sève ! J’avais déjà roulé ma bosse, j’avais vu Gibraltar et les côtes d’Algérie, les falaises de calcaire, les lagunes et les caps couverts d’oliviers, qui n’avaient rien à voir avec ma Bretagne natale. Et puis on m’a muté, d’un trait de plume, en Extrême-Orient, et je me suis retrouvé chef administrateur du port de Chin-Van-Tao à quelques encâblures de Tien-Tsin. C’est là, parmi les foules d’aigrefins, de marchands et de portefaix chinois, coréens et nippons, que je me suis instruit au commerce des huiles, des grains, des épices, des racines et des bulbes, et qu’une idée s’est mise à germer dans un coin de ma tête, une idée tout à fait étrangère à mes vagues horizons de gris et de bleus, mais une idée somme toute proche des hélices, des cardans et des turbines à vapeur. Elle a trotté un moment, cette idée, avant que je ne me mette en réserve, et que je débarque à Saigon pour y chercher du vert et de la terre rouge et noire. Je l’ai cherchée un moment, cette terre, d’abord le long des côtes pour finalement me tourner vers les hauteurs. Je l’ai trouvée ici, en suivant Yersin et ses mulets, et j’ai su tout de suite qu’on pourrait y faire bonnes récoltes. Le café d’abord, puis le poivre et le thé. Les eucalyptus, les cerisiers, citronniers et mandariniers n’ont pas tardé à porter de beaux fruits, et les mimosas, les hortensias et les orchidées à éclore… Comme quoi, comme toujours, il suffisait d’entêtement, d’huile de coude et de chevaux vapeurs. Ce que je n’avais pas prévu, c’est cette saloperie qui me bouffe et me ronge, que j’ai dû contracter comme tant d’autres alors que je pataugeais dans les mangroves et les rizières, cette fièvre qui ne vous quitte plus et qui vous assomme sans crier gare. Je ressens son emprise qui croît, qui gonfle et me hante, je la connais bien maintenant, elle ne me lâchera pas, mais je souhaite seulement m’inspirer, expirer encore suffisamment pour voir ce domaine devenir tel que je l’avais rêvé, une cité paisible et dérobée, à l’abri du monde et de ses turpitudes ».

Le crépuscule tombait maintenant, les rayons éclairaient les troncs d’une lumière chaude. On est restés là, silencieux, complices, sous la brise de cette fin d’avril, avant de redescendre un peu vers le lit de la rivière pour contempler les jacinthes d’eau. On avait encore de quoi dire. On avait encore le temps. Peut-être.      

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