lundi 11 août 2025

Avec mes chaussures rouge

Je sais bien que m’avais prévenue, que ça allait monter sec et qu’il nous faudrait nous lever aux aurores, bien se vêtir et mieux se chausser, descendre au village pour faire quelques provisions, remplir nos gourdes à la fontaine et ajuster nos sacs. Que la première heure serait fraîche sous les sapins et qu’on irait à mon rythme, parce que c’est quand même la première fois que tu m’emmènes en randonnée pour toute une journée, et que je n’ai pas l’habitude de l’air de la montagne. Alors j’ai mis un pied devant l’autre et on a commencé à monter, et j’ai eu soif assez vite mais tu m’as dit de ne pas boire trop, que ça allait me couper les jambes, alors je me suis assise sur une pierre et tu m’as dit que ça aussi, c’était une mauvaise idée, mais que le principal était d’en profiter. Du vent dans les branches, du soleil qui perce les branchages et joue au peintre avec les racines, les mousses et les lichens, du sourd grondement du torrent en contrebas. J’étais bien, j’aurais pu rester là longtemps je crois, mais tu m’as intimé l’ordre de me relever et de continuer l’ascension. On a continué à monter, pas trop vite, et les chalets du village ont rapetissé jusqu’à n’être plus que des petites boites sur de la feutrine. D’un coup il a fait bien plus chaud, j’ai retiré mon chandail et mon bonnet que j’ai mis dans mon sac. J’ai respiré profondément, l’air était pur et sentait la sève. Les sapins n’étaient plus aussi nombreux, et le sentier commençait à être plus étroit, plus sinueux et plus raide aussi. Tu m’as montré les buissons ras qui poussaient sur la pente, et tu as cueilli une myrtille, ronde et aubergine. Je me suis penchée et j’en ai vu plein, que j’ai ramassées et goutées avec gourmandise. J’ai eu encore soif bien sûr, et cette fois tu m’as juste regardé en souriant, mais ma gourde était déjà presque vide. Nous n’étions pas encore à la moitié du chemin mais la matinée était déjà bien entamée. On pouvait voir la barre rocheuse qui nous surplombait, au-dessus de laquelle nous devions nous rendre pour arriver aux lacs dont tu m’avais si souvent parlé. Alors j’ai repris la marche, j’ai senti mon cœur à mes tempes et j’ai gravi, gravi, gravi, de lacets en lacets jusqu’à un grand cairn qui marquait enfin un replat. De là, la vue était époustouflante sur les aiguilles en face de nous, et les glaciers, et les forêts, et les champs, et les villages tout en bas, si petits qu’ils paraissaient comme brodés sur une étoffe d’un vert profond. Le chemin serpentait sur des talus d’ardoises, et j’avais l’impression d’être plus légère, que mes foulées étaient plus amples. On avançait bien, à flanc de montagne, et le vent nous fouettait parfois le visage ou le dos, sans qu’on sache d’où il pouvait bien venir. Enfin, de l’autre côté d’une butte, on a vu la surface miroitante d’un premier lac, aux berges d’herbe rase et de pierres brunes. On l’a contourné pour en trouver un autre plus petit, plus sauvage encore, dont on ne pouvait pas voir le fond, malgré son eau si claire. On a vite trouvé un coin pour s’abriter du vent et du soleil, et tu as commencé à déballer nos victuailles pour un pique-nique. J’étais encore tout essoufflée, et j’ai regardé l’eau du lac, et les quelques rochers pas loin qui affleuraient à sa surface. Alors, l’envie m’a pris de m’y baigner, j’ai ôté mon short et mon t-shirt, tu m’as vue, un peu abasourdi, en maillot de bain, et j’ai plongé ma main dans l’eau bien froide. L’eau était si froide, j’y suis allée d’un coup, tout mon corps un peu tétanisé d’abord, puis détendu, insensible, et j’ai nagé un peu. Tu m’as rejoint en caleçon, pas trop sûr de toi, et tu as poussé un grand « ooof » quand tu as basculé dans l’eau froide, et nous avons nagé quelques minutes ensemble, et tu es ressorti pour trouver un rayon de soleil sur une pierre chaude. Je suis sortie moi aussi, un peu tremblante, mais heureuse, et comme toi je me suis mise au soleil, sur la même pierre chaude, et j’ai fermé les yeux. On s’est séché du mieux qu’on a pu, et puis tu m’as préparé un sandwich avec du pain complet, du beurre, du jambon de pays et du fromage de Savoie. J’avais si faim, je l’ai mangé à grosses bouchées, et je t’en ai demandé un autre, que tu m’as donné avec un peu de tomate et un gros cornichon. Repue, je me suis adossée à toi et mon regard s’est perdu sur le paysage, encore une fois, et on est resté silencieux un bon moment. On était arrivé, on était au bord de ton lac, et même s’il fallait bien qu’on descende plus tard, on avait le temps, on avait le soleil, les nuages et le vent.

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