Moi je voulais pas, non, je voulais pas. Mais un jour ils sont venus et me l’ont donné, avec l’air de dire que si j’y allais pas, que si j’allais pas la visser sur son lampadaire, alors il m’en cuirait. Ils me font peur, vous savez, ils me font vraiment peur, avec leurs ombres qui viennent même aux plus brillantes heures de midi, ils s’immiscent en costume de nuit sur les carreaux de mon sol et de mes murs, ils me susurrent des menaces à peine voilées, comme quoi si l’ampoule n’est pas allumée à la nuit, là, alors ils viendront me prendre et me noyer, alors moi je les écoute et je fais ce qu’ils me disent, vous voyez, et je me débrouille pour nager le plus silencieusement possible aux dernières lueurs du jour, je me glisse hors de l’eau sans un bruit, je marche sur la pointe des pieds sur la terre un peu boueuse, j’évite les branches et les feuilles mortes, je ne regarde rien d’autre que le lampadaire et sa douille solitaire et je visse l’ampoule et je décarre comme j’étais venu, sans me retourner. La nuit, le lampadaire brille tout seul, là-bas. Je préfère pas trop regarder dans cette direction, vous comprenez, mais j’entends des chuchotements étranges dans les arbres. Des sortes d’appel, des supplications. J’arrive à m’endormir quand même, en me bouchant les oreilles. Et le matin rebelote, il faut encore nager jusque là-bas, encore se mouvoir à la dérobée, dévisser l’ampoule, revenir ici. C’est comme ça, c’est la règle, c’est ce qu’ils m’ont ordonné de faire sinon on me noie, et j’y crois, oui, j’y crois parce que je ne suis pas le premier à qui on a demandé ça, j’ai vu les autres maisons abandonnées le long des berges, et puis je suis le seul ici, le dernier à vivre au bord du lac, à pécher et à m’occuper de l’ampoule. Il n’y a personne d’autre, sauf vous, là, vous qui êtes arrivé tout-à-coup, et si j’étais à votre place je ne resterai pas ici, vous savez, parce que si je me noie, alors ils viendront vous chercher, vous pouvez en être sûr, et ils vous siffleront le même chantage, la même rengaine, et ce sera votre tour d’y aller et croyez-moi vous le voulez pas, non, vous le voulez pas.

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