Il revint fort satisfait de ce périple en Annam qui, de Hué à Phan Thiet, lui permit d’établir une cartographie détaillée de ces ruines mystérieuses éparpillées le long des côtes au relief tour à tour sablonneux et hérissé, ruines dont les crénelures de briques encore intactes après tant de siècles de déshérence apparaissaient çà et là, tantôt au faîte d’une colline ou dans des vallons couverts de végétation impénétrable. Assis à son bureau, au milieu d’une belle pièce carrée et bien ventilée au premier étage de la mairie de Haiphong, il se prit à rêver à cette thèse qu’il se promettait d’écrire derechef pour raconter l’histoire tumultueuse d’un peuple disparu, dont la culture devait être aussi flamboyante que celle des Khmers, des Pagans ou du royaume lointain de Sriwijaya. Ce devait être, conjecturait-il, une civilisation aux racines hindouistes, organisée autour d’une figure centrale et toute-puissante, un monarque absolu dont le trône devait être situé dans une cité dont il ne restait désormais plus rien, mis à part quelques temples moussus en lisière de la lagune de Thi Nai, aux abords de Qui Nhon. On devait y prier Shiva et Baghavati, dont les esquisses de sculptures couvraient de nombreuses pages de ses carnets de voyage, sur lesquelles il avait aussi griffonné des têtes de naga et de Ganesh, entre deux paragraphes écrits en pattes de mouche dont il ne parvenait qu’avec opiniâtreté à en extraire le sens. Cela ne l’empêchait pas de rêver, les yeux levés sur le ventilateur plafonnier, à une chaire de l’Académie des Sciences Orientales ou même, comme son père, à la plus prestigieuse Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, au sein de laquelle il aurait tant à dire. Mais pour l’heure, en cette triste année 1917, Georges Maspero portait chapeau et traînait guêtres dans ce morne Protectorat du Tonkin, de Haiphong à Hanoi, professant ici et là de doctes conseils sur les langues annamitiques et passant le plus clair de son temps entre les archives diocésaines rattachées à la cathédrale Saint-Joseph et son bureau aéré et tranquille dans lequel il pouvait ratiociner à loisir. De la fenêtre il pouvait apercevoir les voiles en éventails des petites embarcations qui faisaient trafic autour de la baie d’Along, parfois enrubannées de la fumée des paquebots. Ses pensées revinrent se plonger dans cette baie paisible et parfumée un peu au large de Qui Nhon qu’il avait une fois voulu traverser en sampan depuis la pointe de Phuoc Mai jusqu’au petit port de Thi Nai, dont il avait compilé les illustres visiteurs, depuis l’amiral Zheng He cinglant de ses côtes chinoises et mouillant là avec sa flotte de jonques gigantesques en direction de Malacca au mitan du 15e siècle, jusqu’aux caraques portugaises ou bataves jetant une ancre salvatrice pour s’abriter des tempêtes à quelques encâblures de ce que les Jésuites d’alors désignaient, vers 1760, sous le nom de Pulo Cambi, et qui devait être déjà un avant-poste militaire de ces Viêts redoutables et enfiévrés de conquêtes et de gloire. Il se revoyait fouler cette plage de sable fin et, au soir, suivre du regard les nuées du crépuscule sur les crêtes montagneuses qui évoquait le rougeoiement du brasier qui avait dévoré Vijaya cinq siècles auparavant, consumant en volutes fantastiques la cité du dernier grand seigneur Cham, monarque aussi craint qu’un Tamerlan ou qu’un Xerxès et dont la fin avait dû être aussi violente que cruelle. Que de belles pages à écrire pour narrer tout cela ! Retracer l’origine, l’expansion, l’apogée puis la chute du Champa, et faire ainsi découvrir au monde d’occident une nouvelle facette des mystères insondables de ces contrées asiatiques au sein desquelles il cultivait tant de passionnantes recherches !

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