Il est dix-huit heures et dix-sept minutes et la Maison de la Jeunesse du quartier résonne de toutes ses salles, remplies de tous les enfants qui y dansent, pianotent, trompettent, dessinent, chantent, miment, karatent, judoent, et courent quand ils arrivent en retard.
jeudi 26 juillet 2018
dimanche 20 mai 2018
mercredi 9 mai 2018
D'une saison l'autre
En mai, le ciel, qui d'un bleu infini depuis six mois rayonne du matin au soir l'ardente chaleur du soleil tropical, décide d'un coup de changer d'atours, et de se draper de toutes les nuances de gris, pour faire dégringoler les trombes amoncelées tout soudain dans les strates célestes. Ça s'appelle la mousson, et c'est le royaume des pluies diluviennes pour les six mois suivants.
De la fenêtre de la maison, ça donne un truc comme tel.
jeudi 19 avril 2018
T'as un tuyau ?
L’idée est venue par inadvertance, et la moisson s'est faite assez vite. C'est qu'il y a multitude d’échoppes de matériaux de constructions sur les routes des usines...
lundi 19 mars 2018
Les hélicos domestiques
La traque a été longue, très longue. Mais d'un plafond à l'autre, la collecte des pales s'est résolument faite, pour être ensuite rassemblée en une sérigraphie.
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mardi 20 février 2018
An Island Lodge
C'est un havre au bord du premier des neufs dragons du delta. Le Mékong, paresseusement, charrie vers le large péniches et cargos, jacinthes et racines.
Dans cette auberge sous la brise marine, on se repose au bruissement de l'eau. On regarde la lumière du jour peindre le ciel de tous les azurs. Et quand vient le soir, à la clarté des lanternes, on s'allonge pour soupirer sur l’immobilité du monde, en quelques palmes découpées.
lundi 19 février 2018
lundi 1 janvier 2018
dimanche 17 décembre 2017
Đi chơi ở Hà Nội #3
- Hey !
Je suis en train
de regarder des canards patauger près des branches d’un saule. C’est un dernier
petit tour photographique avant de rentrer à l’hôtel, et je profite du temps
clair de cet après-midi de décembre, dans la vieille capitale, pour dénicher
des coins à oiseaux. J’observe donc ceux-là, qui font trempette dans une eau
limoneuse, entre deux jacinthes flottantes.
- Hey ! Hey !
Toi, là !
Je dois être le
seul quidam sur ce quai, à me pencher vers l’onde, appareil aux aguets. Aussi,
je me retourne, surpris. Je cherche l’origine de cet appel intempestif. Les
canards en profitent pour disparaître sous des racines.
- Toi, oui !
Viens !
Ah. C’est bien de
moi qu’il s’agit. Et l’énergumène qui me hèle est à moitié caché derrière une fenêtre
ouverte, au rez-de-chaussée d’un restaurant indien. Voyant que je l’ai vu, il
reprend la mastication de sa galette et me fait de grands signes de sa main
libre. J’hésite une seconde. Je n’ai pas d’appétit à cette heure, et, quand
bien même, je préfère un phở à un naan. Mais devant ses gesticulations répétitives
et enthousiastes, je me rapproche, jusqu’à m’accouder sur le cadre de l’ouverture.
Il finit une bonne bouchée, et, sitôt capable d’articuler, se lance.
- Bel engin !
Reflex, hein ?... Dix-huit soixante-dix millimètres... Ouverture maxi à trois
point cinq… Nikon, non ? Moi, chuis plutôt Canon, mais chacun fait c’qui
veut… Ecoute mec. Y a un truc pas loin, c’est de la bombe. J’viens juste d’arriver
ici, et j’suis tombé là-dessus, mec, et j’te jure, tu vas pas l’croire. Là-bas.
Tu vois ? La bâche bleue ?
Je suis son doigt,
qui désigne l’extrémité d’une presqu’île, juste en face. Pas de moindre oiseau à
l’horizon, mais une grosse tache bleue, devant la mosaïque des maisons qui débordent
sur les rives.
- Non, non, mais ça,
c’est les chiottes. C’est ce qui se passe derrière ! Et là, mec, prépare
ton artillerie ! Chais pas quel est ton réseau, Facebook, Instagram, Snapchat, Twitter ou un autre , mais tu vas moissonner grave. Des like à n’en
plus finir. C’est limite du Pulitzer ! Là, tu passes par cette passerelle,
un peu plus loin, et tu te glisses discretos dans la foule. Tu feras tache, c’est
sûr, mais avec ta gueule de blanc-bec et
ta tignasse peroxydée, tu diras que t’es en reportage ! Pour National
Geographic ou un truc dans le genre ! Ouais, tu vois ? De la balle !
Y a toute la pègre du Nord Vietnam réunie ! Ça parie à tire-larigot dans ce coin, du
lourd ! Fonce !
Là-dessus, il mâchouille
encore et me regarde en hochant la tête. Je prends congé. Je suis son conseil.
Je traverse un
petit pont, par-dessus des eaux lourdes. Très vite, il y a affluence. Il n’a pas
menti : l’endroit devient bondé de tronches patibulaires, anorak, vestes de cuir
et rases tonsures. C’est du couillu partout. Et les premiers attroupements
vibrent de cris surexcités. Je me glisse dans la foule, pour enfin distinguer l’objet
de ces bruyantes cohues.
Des coqs. Des
combats de coqs. Je suis tout étonné de voir que la pratique perdure. Il me
semblait que les autorités, dans tout le pays, avaient interdit cette coutume. Pas
tant pour le côté cruel d’un gallinacée qui crève sous les picorements d’un autre,
mais pour endiguer l'afflux de paris sauvages. Faut croire donc qu’on laisse
faire, pour le plus grand plaisir des groupies endimanchés qui vitupèrent d’une
arène à une autre.
J’avise un moine
de passage, tête lisse et tunique grise, sur le bien-fondé de la manifestation.
Et lui me certifie que tout ce monde s’amuse, coqs compris.
- Il n’y a plus de
mise à mort, voyez ? Chaque volaille a sa chance, et s’il est trop blessé
pour continuer le combat, on le déclare forfait. Comme ça, on reste dans les
clous, tout en respectant nos traditions. C’est notre pagode Ngũ Xã qui
organise depuis toujours ces pugilats, et on ne va pas abandonner ce folkore ! Le
grand gagnant se réincarnera en dragon, ou en abbé, pour protéger notre communauté !
Tel est notre legs, sur notre petite île…
J’opine, je
mitraille. D’arènes en arènes, sur des tapis multicolores, les coqs se toisent
et s’attaquent. Les plus estropiés sont vite retirés, pour des soins de
jouvences, avant de retrouver leur cage. Les vivats, et les billets, changent
vite au gré des rencontres.
Ce n’est que lorsqu’un
groupe de jeunes loufiats entreprenants s’en prend à mon attirail et mes roubignolles que je sais qu’il me
faut déguerpir - ma crête est mise à prix - pour retrouver des rues plus calmes.
C’est bon, j’ai eu mon compte de photos de plumes.
Je garderai les miennes.
Je garderai les miennes.
Et j’écrirai un
billet, qui ne sera pas lu.
Đi chơi ở Hà Nội #1
T’as mal aux
cheveux. Tu te réveilles ensuqué, et il te faut quelques secondes pour te
souvenir de la chambre où tu te trouves. Ah oui, Hà Nội. L’hôtel. La chambre
aveugle, lit double, le robinet qui goutte. Tu regardes le réveil. Huit heures
vingt. Courte nuit. Tu restes au lit quelques minutes encore. Faudra prendre
une aspirine, mais là, sans bouger, ça va. Ça s’est vraiment bien passé hier.
La salle n’était pas pleine, mais le public était chaud. Très bonne
représentation, peut-être la meilleure. Et la dernière aussi. Et puis après,
resto, fiesta, picole, picole, et un dernier verre ou deux encore, pas loin du
lac de la Tortue, dans le quartier des 36, là où les bars ne ferment pas. T’es
rentré en marchant de traviole, content, fourbu. T’as dû te dessaper vite fait,
et boum, au pieu. Un sommeil sans rêve, et maintenant une bonne gueule de bois.
La journée s’annonce bonne.
Tu te douches,
eau chaude, eau froide, eau chaude, et ça atténue un peu le mal de bu. Tu
t’habilles, et rassembles tes affaires. Un dernier tour de clef, et tu libères
la chambre. Tu descends, la réceptionniste te reconnaît, tu demandes si tu peux
laisser ton sac ici, tu reviendras le chercher vers midi, elle opine, et tu
sors. Il fait beau, un peu frisquet. Tu as déjà mis ton appareil photo en
bandoulière. Tu jettes un œil à la petite carte déjà froissée de la veille,
pour reprendre tes repères. Tu es à un jet de pierre de la voie de chemin de
fer, et la gare semble être un bon point de départ pour une errance diurne dans
la ville. Au premier carrefour, tu t’arrêtes pour un café glacé, que tu avales
en trois lampées.
La gare de Hà Nội,
tu y étais déjà descendu. C’était il y a vingt ans, et tu venais de Chine, pour
découvrir un Vietnam fantasmé, tout de chapeaux coniques portés par des filles
en bicyclette, sur fond d’affiches de marteaux et faucilles. Tout juste
débarqué du train, tu étais allé te perdre le long des larges rues qui mènent
vers le fleuve rouge, et tu avais aimé ça. La clameur des vendeurs de rue, le
vrombissement des motocyclettes, la langueur des vieux affalés sur les bancs
publics, les eaux apaisantes des étangs. Tu étais resté quelques jours
seulement, puis tu étais reparti. Il y avait d’autres pays en Asie qui
attendaient ta venue.
Il y a plus de
bruit maintenant. Plus de trafic, plus d’immeubles. Le soleil tape plus fort.
Tu te dis qu’il faudrait peut-être te balader dans des coins moins exposés. Tu
continues, toujours en longeant la voie, en quête du premier passage à niveau,
vers la droite. Par-là, d’après ton plan, les quartiers semblent plus tortueux.
Tu devrais pouvoir te perdre à nouveau.
Tu prends des
photos, au gré de ta marche. Tu t’arrêtes souvent, finalement, pour guetter tes
sujets. Ça prend du temps, d’être à l’affût, et discret, et poli aussi. Passée
la rue Khâm Thiên, tu t’engages dans un lacis de venelles, ces ngô labyrinthiques
qui tissent leur toile de voisinage en voisinage. Tu t’orientes comme tu peux,
et tu demandes souvent ton chemin. Oui, il y a bien un lac par-là, le Văn
Chương, avec ses pêcheurs et ses jets d’eau. Plus loin, c’est le vacarme de la
circulation sur l’avenue Tôn Đức Thắng qui reprend ses droits, et tu fais un
peu la gueule, rapport à ta lancinante migraine. Tu repiques vers le nord, car
tu sais qu’il y a, un peu plus loin sur ta droite, le Temple de la Littérature
qui, s’il sera probablement pris d’assaut par la gent estudiantine, offrira
tout de même un répit à la cacophonie ambiante.
Dont acte. Toutes
ses cours sont pleines. C’est jour de remise de diplôme et d’envolées de
toques. Tuniques exigées, pour célébrations mandarinales. Tu te mêles à la
foule des spectateurs attendris, et tu captures au passage deux ou trois
portraits.
Avec ça de pris, tu poursuis ta balade, toujours vers le nord. Le
bric à brac des ngô laisse place nette au quartier des résidences coloniales. C’est
cossu et cosy. Tu vois devant toi s’ouvrir la perspective de l’esplanade du Mausolée
de Bác Hồ, que tu contournes. Tu lui as déjà offert tes condoléances la dernière
fois, et tu le laisses en paix. Tu obliques à gauche, et, au jugé, tu t’enfiles
dans une rue sinueuse, qui s’arrête net au portail d’un parc. Tu ne sais pas
trop, dans ce coin bardé d’uniformes, si tu peux aller plus avant, mais tu
avises une guérite où l’on vend des billets. Alors, pour quelques milliers de đồng,
on te laisse pénétrer dans le Jardin Botanique. Là, les arbres sont très vieux
et très hauts. Tu choisis un banc au bord de l’eau, omniprésente dans cette
ville un brin lacustre, et tu laisses ton regard se poser longtemps sur les
reflets qui changent. Ton ciboulot semble apprécier l’exercice. Tu fermes les
yeux. Tu laisses couler.
Tu te souviens de
ces moments passés alors. Au bord d’un autre lac, sûrement. Mais pas si loin d’ici.
Elle voulait juste te faire découvrir sa ville, depuis le vieux centre jusqu’aux
faubourgs campagnards. Elle conduisait sa Honda Cub prudemment, sans embardée
ni coup de klaxon, louvoyant entre les bus et les cyclos. Elle avait bien aimé
tes histoires sans queue ni tête, et aussi tes silences. Tes yeux ouverts et
tes paupières fermées. Elle t’avait dit au revoir sur le quai, et vous êtes devenus
étrangers de nouveau. Tu te souviens, c’est tout, et tu décides de te lever, de
sortir de ce parc, et de revenir vers l’hôtel.
Tu te retrouves
un peu plus loin à la croisée de Thụy Khuê et Thanh Niên, là où la digue sépare
les eaux de l’Ouest et de Trúc Bạch. Tu t’y engages pour aller voir les pagodons
du temple Trấn Quốc, histoire de psalmodier quelques prières. C’est que, tu ne
sais jamais quand tu pourras revenir marcher dans les rues de Hà Nội, seul ou
bien accompagné, et tu préfères jeter un souhait là où les flots s’étendent.
C’est, tu penses,
une confiante manière de clore ce chapitre.
dimanche 5 novembre 2017
Le Japon de Minka et Maiya
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mardi 31 octobre 2017
鸛の物語 エピローグ
Dans la voiture qui nous ramène à l’aéroport, c’est l’ambiance. Au volant, ventripotent,
le daron conduit tout en sobriété, en bougonnant dans sa barbe.
On est tous les deux sur la banquette arrière, encore éberlués de la
veille. Lui, il m’en veut sévère, et ça va prendre un moment avant le redoux.
Et notre quatrième larron, enfin libre et à découvert, anime l’habitacle depuis
la place du mort d’une volubilité toute incongrue.
« Ah là là, mes agneaux, tirez pas cette tronche !… Souvenez-vous,
on s’est bien entendu toutes ces années, sur la place, à Panam, pis vous saviez
mes penchants ! Et bon, la retraite, l’air du large. Du neuf. Des îles du Japon,
j’en avais entendu causer en long en large, à force de me cogner le blanchiment
des gargotes derrière l’avenue de l’Opéra. Et je m’étais dit, sur la fin, qu’il
valait mieux finir au plus près du soleil. J’ai pris mes cliques, mes plaques, mes
poinçons, et je me suis collé à une jolie mousmé débrouillarde, pour
financiariser mes vieux jours. Sur place, la coquine m’a suggéré les billets de
mille, d’abord. Facile. Du mille Yen, ça s’écoule peinard. Quand j’ai voulu
faire le cinq mille, ça s’est un peu braqué, mais on l’a joué prudent. Magnanime,
même. Et mon grand-œuvre, ça a été le deux mille, le billet futile, maudit et quasi-inutilisable.
Affaire d’amour-propre mal placé, faut avouer. Pis voilà. Le Japon, c’est pas
comme chez nous, où tu graisses quelque pattes, tu récites deux trois Notre-Père pour garder
conscience propre et tu vas à confesse pour purger l’ciboulot. Non. Ici, les
dieux te matent et viennent te voir direct si y a embrouille. Je crois que
c’est de là que tout est parti. J’ai pas fait gaffe, forcément, et je savais
pas que je piétinais quelques divines plates-bandes. Le vrai coup de semonce,
c’est quand un mec a frappé à la porte de la maison, une vieille maison isolée
du côté d’Ibaraki – forcément, vu le bruit d’une rotative – sur la Hankyu. Il
portait beau, genre aristo, haut de forme, gants et cape et tout. J’aurais dû
sentir le traquenard. Et là, sans un mot, pouf, il me subtilise. Je me retrouve
à Namba, dans un bureau top classe. Assis dans un Chesterfield, un Mitsuhirato tout
petiot me parle en onctueux français, façon Neuilly. Il s’enquiert du marché
des devises. Il me soumet une ponction sur mon bizness. La proposition est
exorbitante. Et non-négociable. Alors, pour me dédommager, je lui filoute un
chouette petit bâtonnet en ivoire qui traîne là, sur une étagère. On se serre
la pince, et je me retrouve à Shinsaibashi, au milieu de la foule, sans savoir
que je viens d’entuber un immortel. Faut me comprendre. J’ai mon sens des
affaires aussi. Bref. Je comprends ma connerie rapido. Mon chez-moi devient l’objet
de visites peu courtoises. Ma lorette prend le large. Je sais que j’ai merdé.
Et c’est là que je pense à vous. Juste le temps de filer à la poste du coin, et
pfuit, on m’escamote. On me fout en cage, dans un coin bien feuillu. J’y croupis,
pis d’un coup on me libère. Je descends une colline tout ce qu’il y a de
pittoresque, et je vous retrouve là, avec mon petit escroc céleste, et vous vous inclinez
en salamalecs tout bien urbains. Faudra m’expliquer comment vous vous êtes dépatouillés,
hein ? Et aussi me dire si je peux rester par ici. J’ai des liasses qui m’attendent… »
Le pont qui mène de Honshū au terminal international est toujours aussi incroyablement
long. La voiture s’engage sur la rampe, puis pile devant le panneau des départs.
D’un coup de manivelle, la portière s’ouvre.
On reste assis un instant en
silence.
Enfin, je tapote sur l’épaule de notre chauffeur.
« Dites… Faut qu’on se boive quelques Nikka Taketsuru ensemble la prochaine
fois. Du 17 ans. Ou 21. Tous les trois… Si Keiko est d’accord. »
Il ne tourne pas la tête, mais son regard, dans le rétroviseur, trahit un imperceptible sourire d’approbation.
鸛の物語 十七
Ōmiya, ou ce qu’il en reste. Que dalle. Heian Jingu, itou. S’ensuit Nijo-jo, forteresse de Nobunaga,
que je visite au pas de course.
Oualou. Des nèfles. Des clous !
Je trimbale ma lassitude et mon désespoir grandissant jusqu’aux berges de la rivière Kamo. Restent quoi ?
Tous les temples le long du chemin des philosophes ? Et après ?
Cramer le Pavillon d’Or en fumant une dernière cigarette ? Plein les
pattes. Je m’assieds devant les flots qui cascadent en fracas. Bientôt, un
grand échassier vient se poser dans le courant, bientôt suivi par un autre,
plus petit. Ces deux-là se mettent dos à dos, et restent là, dans le courant,
statufiés. Je les regarde. J’oublie peu à peu la raison de mes errances, le
fondement de ma solitude, le motif de ma présence.
Et puis, passée une période sans mesure, ils prennent leur envol. Je les
suis d’un œil mi-clos, allongé sur l’herbe, bercé par la douce chaleur du
soleil et le grondement sourd du torrent. Et, alors qu’ils tournoient lentement
à mon zénith, je me lève d’un bond. Ils piquent alors vers l’ouest, par-delà le
京都御苑, et de nouveau naviguent en cercles. Comme je ne suis
plus à un signe près, je m’élance à leur poursuite, direction 丸太町.
Pas de doute, ils m’attendent, et reprennent leur course vers l’ouest. Rapide
dépliage de ma carte, qui peluche grave aux déchirures, pour tenter de lire un
cap. Pour les nids et les coins à poissons, on a Arashiyama, de l’autre côté de
la ville, ou alors, juste un peu avant, l’étang de Hirosawa. Je n’ose prendre
un bus de peur de les prendre à revers. Je marche, je trotte, je galope
parfois. J’ai le souffle court, vite, et je dois boire, beaucoup. Souvent.
On passe de quartier en quartier, d’intersection en intersection.
丸太町. Feux rouges, et la signalisation qui tintinnabule. 左馬松町. Un chat bâille sur un perron. 聚楽廻中町. Le barbier du coin me
hèle au passage. 西ノ京鹿垣町. Un café ferme son rideau. 西ノ京円町. Seven Eleven ! 花園藪ノ下町. Le vieux garde d’une
banque me regarde, sourcilleux. 花園寺ノ前町. Le toit d’un temple se devine au-dessus d’une
palissade de parpaings. 花園宮ノ上町. Un pont sur le canal, et des canards qui cancanent. 御室岡ノ裾町. Le passage à niveau du tramway carillonne la fermeture des barrières. 宇多野長尾町. L’école du coin relâche une flopée
de petits chapeaux jaunes. 鳴滝音戸山町. La pharmacienne en
blouse blanche, qui prend sa pause adossée à la vitrine, est très mignonne. 山越西町. La brelle rouge du postier pétarade en tournant dans une ruelle.
Pour sûr, c’est l’étang leur port d’attache. Je les vois qui descendent, à
proximité d’une île sur le versant ouest. Ma carte encore, qui s’effiloche,
désigne l’endroit. La surprise, alors, n’en est plus une.
Quand je m’approche du petit temple qui abrite sa statue, je sais déjà qu’elle
est là, qui patiente. Elle paraît si vieille et si fourbue ! Mais, sitôt
que je suis en vue, elle m’appelle d’une voix si fraîche et si printanière que,
des nues, je tombe.
- C’est comme ça que tu arrives ? À genoux, et tout seul et tout penaud ?
Tu pourrais quand même faire un effort ! Tu sais que je ne sauve personne
qui ne le mérite ! Au moins un tout petit peu ! Allez, debout !
- 観世音様…
- Oh ! Me fais pas le coup des appellations ! On y passerait la
journée !
- Mais…
- Pas de mais ! Quoi ? Tu pensais que je me montrerais toujours
toute jeunette et proprette aux yeux du monde ? Boudiou ! Déjà, mes
poteaux hindous avaient du mal avec Avalokitasvara, la bien fripée, de retour
du Samsara pour donner un coup de pouce aux jeunes novices, alors tu
penses ! En venant par ici, on m’a collé bien des noms, Chenrezig, Guan Yin, Gwun Yam, Gwan-eum, Kuan
Im, alors ton Kanzeon, ouais, pourquoi pas ? Ca fait nippon, la classe. Mais
bon, chuis pas d’ici, et les aut’la, les kami ils me l’ont bien fait
comprendre ! Pour autant… Ils ont toujours
le chic pour foutre un boxon pas possible, et t’es la pour réparer leurs
conneries. Donc…
- …
- Vais pas te faire un dessin. Ok, ma spécialité, c’est la miséricorde. Et
tu me fais pitié. T’as visiblement besoin d’un p’tit coup d’pouce. Là, tu vois,
là-bas ? Y a un vieux palace. Tu l’as pas visité ? C’est là que tu
trouveras ta clef. Et pour finir le job, t’auras besoin de ça.
Elle retire de sa coiffe une épingle, si fine, si effilée, qu’on n’en voit
pas l’extrémité.
- C’est cadeau. T’as vu mes zoziaux, non ? Un héron, et un patapon. Regarde-les,
comme ils contorsionnent leur long cou à la recherche de l’asticot suprême. Toi
aussi, joue du jabot, use ta tête. Le moment venu, tu sauras quoi faire. Allez,
salut !
Là-dessus, elle se volatilise.
Ne subsiste qu’une statue au rictus impénétrable, abritée par un temple
moussu.
Je suis, d’après ma carte, sur l’île de Kannon. Là-bas, toujours vers
l’ouest, c’est le大覚寺.
Je cours à perdre haleine. Je rattrape un tout petit peu le soleil.
A l’entrée, on me dit que j’ai du bol, mais faut que je me magne. Ne reste
que dix minutes avant la fermeture.
Le Daikaku-ji est un vieil ensemble de temples bouddhistes, qui a auparavant
servi de résidence à d’anciens empereurs de la dynastie des Saga, désormais oubliée.
L’endroit est paisible, entre coursives de bois qui grincent et pavillons de
papiers.
Je glisse en chaussettes de plateforme en plateforme, de salle en salle,
et, enfin, je la trouve.
La peinture recouvre une porte amovible, un fusuma tendu de toile blanche. C’est
une cigogne. Qui pose zinzin, cou par-dessous tête, en quête de becquetée. Pour
s’en approcher, il me faut être discret. À cette heure, l’endroit est presque
désert, mais des bonzes passent de temps à autre pour surveiller leurs trésors.
J’enjambe la balustrade, et franchis à pas de loup les quelques tatamis qui me
séparent de mon pactole. Je caresse l’image de l’oiseau, en quête d’aspérité. Mes
doigts glissent le long de son cou, de son bec, qui pointe vers le sol. Là. Muni
de l’épingle de ma bienfaitrice, j’opère une courte incision sur le blanc du
tableau.
Enfin.
Un étui, tout semblable à l’autre, tombe sans bruit dans ma main. Je
l’ouvre, et en extrait un sceau de jade. Dessus, une silhouette gravée. Longues
pattes, long cou courbé, bec pointu.
- Attrapez-le ! Saisissez-le !
Une multitude de costumes noirs et de robes safran pénètre par toutes les
issues, et m’entoure, et m’immobilise. Je suis fait. C’est pas bien surprenant.
Passent alors de longues et monotones minutes. La scène, figée, attend son
acmé.
Des glissements se font entendre. Et le Vieux, tout vibrant d’allégresse, apparaît
et écarte son monde d’un auguste geste. Il bavouille quelques instructions à un
factotum au crâne rasé, puis, tout sourire édenté, lève un doigt squelettique,
qu’il plie. À ce signal, on me transporte jusqu’à lui, puis on me jette à ses
pieds. Le tatami sent le chaume fumé. Ses socquettes sont immaculées.
- L’objet, je vous prie.
On me l’arrache des mains.
Son exultation est limite décevante. Il claque la langue, puis brandit le
sceau, qu’il observe sur toutes ses facettes.
Je tente un « grue ? héron ? cigogne,
peut-être ? », mais il m’ignore superbement. Nul tremblement de sourcil ou de barbichette. Son homme de main réapparaît,
avec mon étui sur un plateau laqué, qu’il dépose à terre. Simultanément, comme
un seul homme, toute l’assemblée s’accroupit. L’heure est au cérémonial.
- Ainsi s’achève notre poursuite. Au Daikakuji. Bien sûr, le Daikakuji… Vous
nous avez, je dois l’admettre à contrecœur, été très utile. Le clan Maeda saura
s’en souvenir, ainsi que la secte Shingon. Comme rétribution, vous risquez cependant
d’être un peu déçu. C’est noyade, ou immolation. Oui, je sais, c’est rustique, mais
je vous avais prévenu. Nous ne sommes pas très sophistiqués. On fait avec les traditions
et les moyens du bord. Cela dit, vous pouvez nous adresser vos dernières
volontés. Où disperser les cendres, dans quelle mer pourrir. Insigne honneur, dois-je
le rappeler, pour un gaijin, de mourir ici.
Apparemment, je dois me prononcer. Là, tout de suite.
Le bourreau qui vient prendre obséquieusement mes dernières paroles est remarquablement
familier. Même vêtu comme un corbaque, je le reconnaîtrais entre mille. Mais je
n’ai plus – dommage – de grolle à lui décocher
dans sa fiole. Qu’il n’a plus confite de satisfaction, mais plutôt d’une
anxiété de mauvaise foi.
Il me lance, salace, des œillades lourdes de sens, et vient se poster juste
derrière moi. Il me pousse alors brusquement en avant, pour une prosternation
forcée. Il en profite alors pour me murmurer à l’oreille.
« L’épingle. À trois. Le jade pour toi. Trace héron, en kanji. »
Il me redresse. Et tapote sur mon talon, une fois, deux, trois.
Je suis projeté en direction du Vieux, tout absorbé dans la contemplation
de son butin. Sa garde tente de faire barrage, mais j’ai déjà mis la main sur
le morceau de jade. L’épingle jaillit de ma manche, et j’y inscris trait par
trait le signe du héron.
鷺
Juste à côté, mon co-conspirateur semble procéder de même, avec un stylet
sur l’ivoire. Son kanji, mais je ne saurai en être sûr, semble désigner cette
mystérieuse et invisible cigogne.
鸛
L’assemblée se ressaisit. Tous bondissent et s’entassent pour entraver nos
gestes et nous écarter du boss.
Cohue confuse.
Mêlée générale qui geint, qui jure, gémit, blêmit.
Le Vieux fulmine, crache, grogne et cherche à s’emparer des hanko. Sa
poigne est étonnamment vigoureuse, et ses doigts noueux griffent et pincent. Il
réussit à les reconquérir, l’un après l’autre, main gauche et main droite.
C’est alors que nous poussons de concert les deux sceaux l’un contre l’autre.
Le Vieux, malgré sa rage, comprend la manœuvre. Il hurle et se débat. Le bras
de fer tourne irrévocablement à l’étau. Les sceaux se touchent presque, et les
silhouettes gravées se mettent à huer. Ça chuinte, étincelle, fume, vibrionne. Soudain,
c’est le contact. Le Vieux disparaît dans un vortex de vapeur brûlante, secoué
d’un mugissement de tous les diables.
Des éclairs fusent, et tout explose.
Je reviens à moi.
De la pièce il ne reste que quelques tatamis calcinés et des piliers foudroyés
et noircis. Les fusuma ont tous cramé. Tout autour, la brume est lourde de
chairs brûlées. Du Vieux, il ne reste qu’un cratère fumant. Je suis indemne,
mis à part quelques blessures sans gravité. J’ai toujours été superficiel.
Faut encore que je trouve à me rhabiller un peu. Je me relève
douloureusement. J’emprunte un falzar ici, une veste là, parmi les corps épars.
Et, titubant, je me fais la malle.
Le temple est en émoi. Je parviens à sortir au milieu du tumulte.
Sans plus de cérémonie, je m’éloigne.
Un peu loin, je hèle un tacot.
« À Fushimi, vite. J’ai rendez-vous.»
鸛の物語 十六
Seul contre tous.
くそ !
Mes chances sont minces.
Je me retrouve au bas de
la montagne à l’orée du jour. Ma lanterne s’est éteinte. Le sanctuaire, désert,
est atone sous la lumière de l’aube. Je m’assois un instant, et mon regard,
hagard, se pose par mégarde sur l’une de mes pompes, retournée, ratatinée, à l’image de ma situation. Je tente de me remémorer les événements des
dernières heures, mais mon esprit s’embrume. Il me faudrait un ou deux whiskies…
À cette idée, je me relève péniblement, et me mets en quête de l’hôtel le plus
proche, où je trouverai mini-bar, douche, et téléphone.
L’établissement est propret, discret, et remarquablement diligent. À mon
arrivée, le réceptionniste n’accuse que le battement d’un cil pour se
ressaisir. Qu’il ait en face de lui un pouilleux ébouriffé, crotté et égratigné
de pied en cap, n’entame en rien son professionnalisme. Il s’enquiert tout de
même de l’absence de tout bagage, ce à quoi je rétorque qu’il me faudrait
pronto une nouvelle garde-robe, citadin chic, que je payerai rubis sur l’ongle.
- Hai.
Et une paire de bonnes chaussures de marche. Du 43. Et demi.
- Hai.
Et une carte détaillée de la ville.
- Hai.
Passées ces formalités, nous nous saluons, « domo », puis il
me précède jusqu’à ma chambre, proprette, discrète, et remarquablement impersonnelle.
Nous nous resaluons, « domo », en échange de quelques biftons, « domo »,
et la porte se referme.
Au frigo, deux mignonettes de Black Label n’attendent qu’un décapsulage compulsif,
avant qu’un godet ne prenne le relai. Puis la cabine de douche fait son office,
long et brûlant, avant qu’un peignoir ne m’enrobe. La brume se dissipe.
Le bigo, à mon chevet, ravive de curieux flash-back.
Keiko.
Keiko est en nuisette, à cette heure. Keiko est chez elle, à Kanazawa.
Keiko se réveille, Keiko se pelotonne dans son lit, Keiko s’étire, Keiko se
lève. J’attends un peu, qu’elle éclaircisse ses pensées. Je n’y tiens plus, et
décroche le combiné. Elle répond, bien sûr, à la première sonnerie.
Notre conversation, de primesautière et enjouée, devient, au fil de mon
récit, sérieuse et grave. Le compte-rendu n’est pas optimiste, mais après tant
de rebondissements, nous avons au moins la certitude de savoir la fin
prochaine. Quelle qu’elle soit.
- Il me faut l’expertise de ton paternel pour avoir ne serait-ce que le
début d’une idée, pour débusquer la planque ultime. Pourrais-tu lui en toucher
un mot ? Je suis à l’hôtel « Le Dauphin », à Fushimi, oui,
chambre 802. Je vais fermer les écoutilles en attendant mon costume et son
appel. Dis-lui que je lui paye tous les single malts qu’il souhaite, jusqu’à ce
que cuite s’ensuive, s’il me sort de mon ornière.
Elle rit, brièvement. Elle acquiesce. Elle dit au revoir. Elle raccroche. Je
m’allonge. Je m’endors. Je ne rêve pas, heureusement.
Une sonnerie stridente me tire de ma léthargie. Le soleil, par ma lucarne, darde
des rayons de grasse matinée. Je décroche et le flot, aussitôt, me submerge.
« Vous l’aviez ! Vous l’aviez, là, et vous n’en pipiez mot !
Vous l’aviez, là, juste sous la table, et j’aurais pu le voir, rien qu’un
instant ! Rien qu’un instant le voir, et au lieu de ça vous me laissez ébahi
devant une vulgaire photo, et dégoiser sur les empereurs, et les kami, et les
calamités que ceux-là provoquent en représailles des actions de ceux-ci, et je
parle, et on picole, et je parle, et tout ce temps il était là, juste là, et
vous m’avez caché ça ! Et maintenant vous ne l’avez plus, et le monde est
en péril, parce que vous avez voulu la jouer incognito, perso, et moi, je fais
quoi, je vous donne ma fille en pâture, et elle, elle se retrouve assommée, groggy
sur le bitume, et juste après la voilà qui se met à jouer les walkyries pour
vous tirer d’une cave où vous méritiez de croupir pour m’avoir menti !
Vous l’aviez ! Pourquoi me l’avoir caché ? Pourquoi m’avoir mené en
bateau, pour que vous mène tout droit dans la gueule du loup, et qu’ensuite il
faille vous sortir de là, puisque vous l’aviez ?! Et vous l’aviez parce
qu’Inari vous l’a confié ? Inari ? En chair et en os ? Et je
dois avaler ça ? Avec tous les meilleurs scotch ? Et qu’en plus Inari,
donc, dans son illustre bienveillance, vous laisse vous balader ici et là avec
le fruit de son forfait ? むかつく! Vous me faites chier, et
je ne sais pas ce qui me retient de. Et toi, tu me demandes, comme ça, où
aller, et pour chercher quoi ? De quoi te remplir les poches ? Pour
que tu me caches encore quelque chose ? Tu me caches encore quelque chose,
hein ? »
Il soupire. Je ferme ma gueule. Ça dure un temps.
« じゃあ… えっと… Tu vas maintenant, et juste pour aujourd’hui, et parce
que je suis coulant, visiter quelques bicoques impériales. D’après ce que m’a raconté
Keiko, notre façonneur a trouvé refuge pas loin de là où tu te trouves, chez
les plus gros rupins de la cour, rapport aux services rendus et à son état
mental. M’est avis que tu devrais commencer par la baraque Katsura. Tu
appelles, tu dis que tu viens voir les jardins. On te laisse entrer. Tu fais le
tour rapido, et tu explores les 書院, les salles d’études.
Elles sont célèbres et ont vu passer du monde. Mettons que tu ne trouves rien, tu
poursuis. Direction la villa Shugakuin, plus à l’est. Pareil, tu appelles
avant, tu dis que tu viens pour admirer les ginkgos et les morceaux de gravier.
Tu folâtres dans le parc, en horticulteur zen et avisé, et tu pénètres dans le bâtiment
principal. Paraît qu’il y a de beaux gribouillages de Ganku, dont « Les
trois sages rieurs de Kokei ». Observe. Mate aux alentours, flaire, fais
marcher ton ciboulot. Toujours rien ? On continue. Mais quand tu sors,
regarde discrètement autour de toi. Si tu remarques qu’on te file, c’est que tu
suis le bon bout. Perds pas ton temps non plus. Relace des chaussures, et
trace. Tu dois maintenant te rendre au palais Sentō. Là encore, montre
patte blanche, balade-toi, et explore les maisons de thé Seika-tei et Yushin-tei. De chouettes cahutes, parfaites
pour y passer des jours tranquilles, loin de toute agitation. Ah. Chou blanc ?
はて… Te décourage pas. Assied-toi un instant. Fume une
clope. T’as encore de la route à faire. Prochain arrêt…
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