jeudi 14 août 2025

Ces nuits-là

« Hé ! »
Il me secoue sans ménagement, tire la couverture à lui et s’allonge sur le lit qui couine de fatigue. Une heure et quart. On avait dit à la demie, mais il ronfle déjà. Ou fait semblant. Le vent dehors fait flapper la toile du dôme, et le bois des solives grince et caquète. Je me lève péniblement, j’enfile mes godillots, mes gants, mon manteau, assis devant le poêle qui chuinte ses dernières braises. La paire de jumelles est pendue au clou, juste à côté de la bâche qui fait office de porte. Je me faufile à l’extérieur et le froid m’enveloppe. La nuit est claire, la lune bien ronde et le ciel sans nuage. Tout autour, les sommets et les cols dessinent leurs roides contours sur la voûte étoilée, hachurés çà et là de névés filandreux. Il a laissé le tabouret au coin de la plateforme, un peu à l’écart, mais à couvert, là où l’on peut embrasser du regard tout le massif. Les fusées de détresse sont à portée de main, mais j’ignore si elles seront utiles si jamais on aperçoit les Épieurs. Ils sont, d’après les anciens du village, si agiles et silencieux qu’on ne les voit que trop tard, alors qu’ils sont déjà sur vous. Personne ne sait si c’est vrai, mais il y a des raisons de craindre le pire. On n’a plus de nouvelles des vallées du bas pays depuis plusieurs saisons. Les quelques guides qui parviennent encore jusqu’à nos pâturages restent taiseux sur ce qu’ils ont vu. On fait le guet depuis les dômes des hauteurs, par binômes, de jour comme de nuit, sans savoir et sans trop réfléchir. La ligne de crête vers le sud est celle que je surveille le plus. C’est le passage le plus abrupt, le plus à même de progresser de crevasses en anfractuosités, et je me surprends souvent à y voir des ombres mouvantes et incertaines. Mon quart, comme tous les quarts, égrène des pensées tour à tour soucieuses et combatives. Qu’elles viennent, ces mystérieuses créatures venues d’on ne sait où. Qu’on sache enfin ce pour quoi nous sommes aux aguets en vain depuis des mois !

L’aube n’est pas pour tout de suite, je me calfeutre comme je peux, sans faire plus de bruit que la plainte du vent. L’engourdissement, l’ennui, la lassitude ; je me fais violence pour ne pas fermer l’œil. Soudain, un son plus strident que de coutume me tire de ma torpeur. Je scrute aux binoculaires les silhouettes des rochers, les coulures de neige, les couloirs ruisselants. Là ! Là, deux points de lumières jaunes, qui percent le ciel encore noir. Je me dresse d’un bond. Quoi faire ? Je regarde encore. Pas de doute. C’est là, sur le col de la Croix que ces deux yeux étincelants fixent l’horizon. Trois fusées attrapées au vol, je saute depuis la plateforme, me faufile sous la pierre plate où nous gardons nos réserves et notre équipement. Piolet, pitons, cordes, crampons, et je crapahute, ventre à terre, de cachette en cachette, sous les buis, les blocs, les éboulis. Je monte, je m’approche. Les deux lueurs là-haut restent figées contre le ciel obscur. Je les vois qui s’éteignent soudain par intermittences, Un code ? Un message ? Du renfort ? Je me recroqueville dans un renfoncement. J’attends, le souffle court. La peur me paralyse. Quand bien même parviendrai-je jusqu’au col, que je sois en mesure de jauger cette inexplicable apparition, que pourrai-je bien accomplir de plus là-haut ? Mon regard se perd et tombe sur notre vallée bien-aimée, encore endormie dans son cocon de nuit. Ma vallée, mon village, dont j’ai juré protection – jusqu’à mon sacrifice si besoin. Mon cœur se calme, mon esprit s’éclaircit. Il est de mon devoir de poursuivre l’ascension. Il y a un éperon sur ma droite que je pourrai gravir pour me rendre sur une vire, et, de là, me glisser sous une barre rocheuse juste en dessous de la crête. Aurai-je la ressource nécessaire pour prendre cette sentinelle à revers ? Peut-être. Assez d’atermoiement. Les prises sont bonnes, la grimpe sans accrocs. Je me retrouve vite sur un replat, d’où je peux m’élancer et savoir enfin ce qui nous menace.


Il me faut franchir le col pour rester camouflé. Je me blottis, je me prépare, je saute. 
Je rebondis. Je m’effondre, les quatre fers en l’air. Je fais un boucan du diable, alors que mon barda fait la culbute contre la pierre, et je reste là, interdit, stupéfait, étendu de tout mon long en biglant les étoiles. C’est foutu, j’ai failli. Qu’on m’anéantisse, vite, proprement, que la nuit m’engloutisse et m’absolve.
Rien. Juste le vent qui siffle et mon cœur qui sourd. 
Je me relève, hagard, désemparé. Qu’ai-je bien pu percuter dans mon impétuosité ? Je tends un bras indécis qui se heurte à un mur invisible. Une barrière intangible qui semble faire rempart le long de l’arête, sans aspérité ni reflet d’aucune sorte. 
La forme est toujours là, à quelque distance, mais je ne parviens toujours pas à en distinguer les contours. À hauteur de tête, deux veilleuses qui perpétuent ce clignotement indéchiffrable, sous les lamentations des rafales qui jouent à me déséquilibrer. Je m’avance, un pas mal assuré devant l’autre, touchant sans y croire ce mur inexistant de ma main gauche. Je la vois, elle est là, elle se dérobe. Ce n’est pas une figure, c’est un miroir qui accueille mon reflet, avec deux points qui luisent à la place de mes yeux incrédules. Ils ne clignent plus. Ils attendent.
Mon bras se dresse comme se dresse le bras de mon image. Je veux savoir, je veux connaître, je 

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