samedi 13 août 2005

Solives et madriers

On la voit de loin, dans la plaine écrasée de chaleur. Elle pointe ses corniches octogonales en autant de pointes acérés qui picorent l'horizon alentour. On se rapproche, un peu craintif, devant ce monument. C'est une si vieille pagode. Toujours debout, malgré un tremblement de terre, il y a quelques années, qui a menacé tout l'édifice. Des artisans sont alors intervenus et ont repris les anciens gestes d'assemblages des pieces et des coins de bois. Car on ne badine pas avec l'imbrication, ici. C'est de bois, et de bois seulement qu'il s'agit. Le reste, des clous ! Point de ces petites punaises au métal trop aisément corrodé.

Vieille pagode - Mu Ta - qui, avec sa centaine de mètres de haut, est probablement la plus élévée des constructions en bois. Il faudrait se rendre à Nara, au Japon, pour trouver un autre édifice de cette démesure.

Quelques heures à se trouver écrasé devant cela, avant de repartir.


Sur la route


La route : ce fil ténu qui assure la continuité d'un parcours. Ce ruban qui se déroule à sa propre cadence, qu'on veuille se presser ou ralentir l'allure. Une ligne sur une carte. Un rail, une voie, peut être.
La route nous faisait descendre le Shanxi. Du Shanxi au Shaanxi - c'est le "a" du pas à pas - et nous descendions la province avec, comme étapes, des monastères, des pagodes, des monts sacrés où l'on prie la vie qui passe.
La route s'étirait dans "la Chine du loess", celle, burinée, érodée, qui s'étend des steppes mongoles aux abords du Fleuve Jaune, là où, jadis, la plaine acceuillait le berceau de l'Empire, en sa capitale, Chang'An, aujourd'hui disparue sous les limons du temps.

Suspendu

Xuankong Si, le monastère suspendu, apparaît au détour d'une route montagneuse qui serpente dans les gorges du Jinlong. Plaqué contre la paroi rocheuse, comme en surimpression sur la pierre ocre de la falaise, il donne cette impression un peu mythique que l'on éprouve à la vue d'un spectacle extra-ordinaire. C'est de la Chine ancienne dont on parle, celle des moines itinérants, des ermites, des dynasties qui se succèdent comme de lointaines syllabes Song, Yuan ou Tang. Ce monastère-là a dressé ses fragiles piliers il y a 1400 ans et il contemple, toujours vaillant, le cours tumultueux du Jilong qui coule en contrebas.



Il est, aujourd'hui, pris d'assaut, et c'est miracle si il tient encore contre sa fidèle paroi. Hordes de touristes aux pieds lourds y font une courte visite, histoire d'éprouver les frêles corridors qui joignent ensemble les pavillons. On se presse encore, tantôt hardi, tantôt tremblant sous les coups du vertige, on joue des coudes, on s'extasie. Il y a bien sûr de quoi. Mais le site va à coup sûr en pâtir un jour. Alors on regardera le monastère de loin, d'en bas, comme aux temps anciens où ne s'y reposaient que ces moines fameux qui couraient les routes pour transmettre leurs prières.

Fo


Le pèlerinage qui conduisit de fameux moines chinois des terres arides de la Chine du nord au berceau du bouddhisme par delà les montagnes de l'Himalaya était - j'imagine - de ceux dont on revient illuminé.
On trouve encore, de l'autel votif planqué dans un coin, à la plus monumentale statue d'un Maitreya, cette curieuse façon qu'a eu le Bouddhisme de se glisser entre les interstices de toutes croyances pour en réhausser la pratique : on peut s'amuser de ce sourire mi-serein, mi-goguenard du Bouddha qui se joue bien de l'orthodoxie. Qu'en a-t-il à faire, lorsque des moines éclairés portent son enseignement aux confins des Empires, sans pour autant bousculer ce qui tenait lieu de rites et de liturgie ? Il n'a pas à convaincre de la rédemption de fautes commises, ni de la crainte d'un jugement infernal. Il est assis dans la pierre, depuis bien longtemps, et ce sourire témoigne de ce détachement devant l'aridité des cultes.


Ceux que nous avons vus aux abords de Datong étaient là depuis bien longtemps, dans leurs cavités des Grottes de la Crête nuageuse (Yungang Shiku). Ils sont en tout plus de cinquante mille, des minuscules Boddhisatvas aux figures énormes et tutélaires du Bouddhisme Mahayana, et défient le vent et la pluie depuis quatorze siècles. Certains d'entre eux ont ainsi perdu face et profil, rongés par ce climat rude du plateau de la Mongolie Intérieure. D'autres sont encore rutilants, exhibant dans ce geste délicat de l'avant bras et du poignet, des formes et des couleurs inaltérées.

Le tourisme de masse est bien sûr parvenu jusqu'ici (il nous poursuivra d'ailleurs tout au long de la route, car nos étapes sont dors et déjà inscrites au panthéon des choses-à-voir-et-à-faire-en-Chine) et c'est avec un sentiment mi-amusé mi-désabusé que l'on assiste à la cohue des groupes et des familles qui se pressent au pied de ces sages statues pour, vite, tirer un portrait et s'interroger sur l'âge de ces vieilles pierres auquel on ne prête plus qu'une déférence un peu forcée.




jeudi 4 août 2005

Sur un nouveau départ.

Encore une liaison ferroviaire qui va me prendre la nuit. Départ tout à l'heure pour Da Tong, dans la province du Shanxi, pour un petit tour dans des contrées plus reculées, plus arides et désertiques. De quoi, peut être, apercevoir un bout de muraille de Chine perdu dans les dunes, à moins que le sable ait déjà tout recouvert.

Départ tout à l'heure pour quelques jours pendant lesquels point de consigne : on va en faire à sa tête, on va absorber un peu de pays, on tentera plus tard de témoigner, le moins mal possible, de ce qui a été fait.
D'ici là, joyeuses chaleurs estivales !!!

mardi 2 août 2005

Bingmayong


On peut conjecturer sur les circonstances exactes de l'événement, d'autant plus que les sources sont rares. On peut aussi - alors - tenter de remplir les blancs par un petit recours à l'imaginaire.

Il faisait certainement très chaud, cet été-là. On avait planté ce qu'il fallait de maïs et de blé, mais on était inquiet pour les récoltes futures. C'est que, même si on nous avait longtemps sermonné sur la valeur du travail au champs, sur le rôle essentiel du paysan, on nous laissait bien tranquille dés que l'effort ou le doute se faisait trop lourd à porter. On était en 1974 - Mao mourrait dans les deux ans, fin de règne du Père sénile mais encore dangereux - et le pays se remettait sur les rails de la normalité économique et sociale. Deng Xiao Ping venait de prendre les commandes et tentait de rassurer : on en avait besoin, après les tumultueuses et désastreuses années de Révolution culturelle. D'ailleurs, ici, dans le Shaanxi, pas très loin de Xi'an, on pouvait trouver encore de ces exaltés qui récitaient les slogans révolutionnaires à pleins poumons en vitupérant contre tout ce qui n'était pas Mao... On en avait encore peur, de ces derniers Gardes Rouges, ou de ce qui en restait...
Pour trouver de quoi arroser les champs, il nous fallait creuser. On savait bien que l'eau c'est dans le dessous des choses, et qu'avec un peu de chance, on n'aurait pas à chercher longtemps. C'était l'été, on était abruti de chaleur, et on n'a pas saisi tout de suite ce qui nous est arrivé.

On creusait encore, peut être jusqu'à quatre ou cinq mètres. On remontait la terre avec de pauvres seaux hors d'état. On était en bordure d'une tombe impériale, celle de Qin Shihuang, dont le nom, à l'époque, nous était inconnu. On voyait seulement un tumulus sous les herbes hautes, un talus que d'autres paysans auraient pu faire autrefois.

C'est en remontant un des seaux que l'on a trouvé. C'était une tête en argile, de la taille d'une tête humaine. Elle était expressive, plus expressive que les peintures révolutionnaires qui ornaient les murs du village. Elle était vieille. On s'est tous arrêté pour la regarder. Et pour savoir quoi en tirer. D'un côté, si la Révolution Culturelle était finie, on n'avait rien à craindre. Ce n'était plus dangereux de rouvrir l'histoire ancienne et impériale. D'un autre côté, on ne savait pas à qui s'adresser pour savoir si cette tête avait de la valeur. Mieux valait donc partir pour Xi'an. Là, ils avaient beaucoup de vieilles choses. Ils sauraient nous conseiller.





Là s'arrête l'épisode. J'aime à penser à ce moment d'incertitude, lorsque l'on ne sait pas encore ce qu'on a sous les pieds.


Bingmayong aujourd'hui est l'un des plus grand musée de Chine. Pensez !, trois fosses dont deux sont aussi grandes qu'un terrain de football, entourées de bâtiments annexes qui accueillent expositions permanentes et temporaires. Un site archéologique qui, plus de trente ans après sa découverte, n'a pas encore été complètement fouillé. Cette armée aux pieds d'argiles est effectivement une découverte majeure pour le patrimoine mondial de l'humanité. Elle témoigne d'un triomphe du figuratif et du symbolique, d'une performance technique, d'une assise autoritaire ; de tout, en somme, ce que l'Empire du Milieu savait faire avant tout le monde.

samedi 30 juillet 2005

Pan-ô-rama

Vue d'un toit, toit de jour,
jour bien clair, clair-obscur,

bien sûr...

Vue, donc, de Xi'an,
par une journée claire :
Côté clair, côté mur.
L'autre, l'obscur,
c'est l'Ouest où la soie
s'est perdue.


Photo,
montage,
trucs, clichés, à montrer
là-bas.

C'est si loin.

Pagodes





C
à et là, au sommet d'un pic karstique, en bord de mer, d'un promontoire, au beau milieu d'une place, d'un désert ardent ou d'une plaine fertile, on trouve une pagode. C'est souvent un petit monument, se rapprochant davantage du cairn, contre lequel le pèlerin se repose, avant de psalmodier quelques phrases, dont on ne saurait dire si elles concernent une grande piété ou le repas du soir.








La pagode est monument pieux ; c'est aussi une balise dont on pouvait se servir pour admirer le ciel. Là où l'on érigeait - en Amérique latine et centrale, en Afrique septentrionale, dans la péninsule indochinoise - de formidables pyramides à degrés, la Chine préférait ces constructions crénelées, érectiles, et tout aussi évocatrices d'une cosmologie de niveaux successifs, corniche après corniche, vers un au-delà partagé.

C'est en lisant l'ouvrage de Paul Théroux, La Chine à petite vapeur, que j'en ai su davantage sur ce mot étrange. Paul Théroux voyage. En train. En Chine. En 1986. Il fait de nombreuses rencontres durant ses nombreux trajets qui le mènent d'un bout à l'autre de l'Empire. Il témoigne de tout cela, train après train, rencontre après rencontre. Là, c'est Manuel, un Portugais de Macao qui se rend a Canton pour le plaisir de s'y rendre. On aperçoit, au crépuscule, une pagode se détacher sur un fond de montagnes. Manuel :
"Pagode est un mot portugais [...]. Nous disons pagode en portugais - ça signifie bruit. Je suppose qu'ils associaient le bruit à ces édifices. Mandarin est aussi un mot portugais, de mandar, être en charge ; et le mot japonais arrigato (merci) vient de obrigado."

Ce n'est point la pagode vietnamienne, toute en toits de tuiles et en salles obscures, où de mystérieux moines bouddhistes vivent de prières et d'aumônes.
...

Mais à quel bruit le mot peut-il faire allusion ?

Au souffle, bien sûr, celui qui du chuchotement, du murmure, du sussurement, du sifflement, évoque cet air, si connu, du vent qui entre et qui sort, et qui sourd, long soupir qui fait battre le coeur...




Et qu'ainsi souffle le vent contre la pagode.



samedi 23 juillet 2005

Façades de Xi'an

Le dragon peut s'introduire partout, de même que tous les cambrioleurs malavisés (sont-ils, parfois, bien avisés ?).


Le dragon n'est pas toujours le bienvenu dans le logis familial. Pour le dissuader (et, accessoirement, les cambrioleurs éventuels), on peut clore toutes les issues par de formidables grilles - portes et fenêtres bardées d'innombrables barreaux : si cela évoque un esprit carcéral, c'est probablement autant pour séparer l'intér- de l'extérieur ; qui, des deux espaces, est celui de l'emprisonnement ?
Je ne saurai dire, ici, à l'expression de ces appartements cloîtrés...

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vendredi 22 juillet 2005

Xiu xi xiu xi






Journée réparatrice, peut être, passée sans trop de marches. Point de remparts franchis, d'omnibus pris ; avachi plutôt, à ruminer de futurs projets. Et quelques clichés sur lesquels je me suis penché pour en tirer un cadrage : de quoi illustrer l'écrit, le mangé, le regard à travers une fenêtre grillagée.





Demain ? Mais demain, de sortie !








Bonne nuit !





Extension du domaine de la Ville

Xi'an a une double représentation. Il y a le Xi'an "dans les murs" et le Xi'an "hors les murs". De la première on peut s'étendre sur son organisation très géométrique. Sur la seconde les mots manquent pour distinguer l'envers de l'endroit. On a peine à croire que tout cela était contenu il y a quelques dizaines d'années encore. C'est maintenant une agglomération débordante, aux tours et détours infinis, aux quatre point cardinaux.
L'appartement de mon amie Nathalie est sis porte Ouest, "hors les murs". Quelques pas et l'on peut voir cette porte de l'Ouest, où par de grandes galeries on peut pénétrer dans la ville. Je m'y faufile jour après jour, prétextant un futile projet : puisque de quadrilatères il s'agit, autant les parcourir les uns après les autres, carte en main, pour méthodiquement explorer la cité bout à bout. D'autant que la toponymie n'est pas en reste : ce ne sont qu'avenues aux doux noms de "Grande rue de l'Ouest", " Deuxieme rue Ouest-Sud", "Troisième rue Sud-Ouest", "Grande rue du Sud", "Cinquième rue Sud-Est", bref, un Manhattan ceint de murailles. Hors les murs est une autre histoire, où les artères ont le désagréable privilège de tourner d'une direction à une autre. Là, on se perd au fil de la marche. Mais on finit toujours par se retrouver devant de hauts murs, et, si la vigie n'est plus là, la boussole mentale reprend le dessus.
Ce soir nous nous sommes arrêtés à l'auberge de jeunesse "dans les murs". Cosmopolite à souhait, voilà de nombreuses conversations qui se nouent en d'autant de dialectes : c'est du chinois ou pas, peu importe. Bières aidant, on se fait coulant : l'heure tardive nous rappelle au retour.




Taxi aux couleurs verte et blanche, au chauffeur obtu : c'est que pour lui aussi, c'est du chinois, mais on finit toujours par retourner à bon port. D'où j'écris ces lignes tardives avant de prendre un peu de repos. Il me reste bien des pâtés de maisons à explorer ces jours suivants ! Avant, bien sûr, de m'aventurer dans cet "hors les murs" aux montagnes si proches...

mardi 19 juillet 2005

Droit de cité

Xi'an est, littéralement, surchargée d'histoire. Pas une rue, pas un carrefour, pas un bâtiment qui ne soit l'émanation d'événements d'importance pour l'Empire, tout centralisé qu'il était en ces temps reculés. Et, vu de très haut, et de très loin dans le temps, on peut distinguer ce qui faisait l'orgueil, la puissance et la gloire de cette cité millénaire. C'est que, à l'image de ce que la culture gréco-latine a nommé cité, nous voilà bien en face du même phénomène d'organisation urbain : muraille périphérique, cardo et decumanus découpant la ville en autant de quartiers parallélépipédiques, angles droits et gestion sociale de l'espace. On retrouve ce souci de la forme urbaine d'Herculanum à Kyoto, chaque fois que la cité avait un pouvoir politique à défendre et à faire prospérer. C'est que, sans trop d'amalgame, on associe l'espace physique, sa droiture et sa rigueur à la géométrie morale du pouvoir en place : solide et d'une grande rectitude. Impérial.

lundi 18 juillet 2005

Périple au milieu de l'Empire

Le 14 juillet les ressortissants de nationalité française - où qu'ils soient - s'agglomèrent en parties fines où l'on serait bien en peine de ne pas trouver, parmi les convives rassemblés pour l'occasion, de ces mages droit sortis de l'imaginaire collectif qui ont dans leur besace qui une bouteille de vin rouge, qui un fromage fait, qui une terrine de foie de volaille. Et l'on célèbre ces agapes à coup de santé crié vers le ciel, lorsque l'ivresse n'en est qu'à ses débuts.
C'était un soir comme celui-là qu'il me fallait dire au-revoir à cette ville de Dalian, toute embrumée encore - je commence à la soupçonner d'une trop grande timidité à force de se farder de ce brouillard quotidien - et n'offrant plus alors que ses quais pour un embarquement prochain. J'avais encore fait mes bagages à la va-comme-je-te-pousse, entre l'aurore et l'aube, et j'attendais l'oeil presque clos, de pouvoir trouver un siège dans ce drôle de bateau qui allait m'amener de l'autre côté du détroit, dans un autre port du nom de Yen tai. Drôle de bateau parce que je ne sais plus comment nommer ces machines dont la coque ne touche presque plus l'eau à force de propulsion digne d'un aéronef. Et c'est bien d'un vrombissement de boeing qu'il s'agit lorsque l'engin file à toute allure, plus vite qu'un Jésus parcourant le cent mètre.
De Yen tai point de souvenirs, sinon celui d'un tricycle à moteur pris dés l'accostage pour se rendre à la gare routière où un bus pourrait me prendre jusqu'à Qing dao, - Ah, Tsing tao - but du voyage de ce jour.
Quelques trois heures de mauvais sommeil plus tard, premiers pas dans cette ville au nom si célèbre en Asie, et jusque sur les tables de tous les restaurants asiatiques de par le monde, de par sa bière brassée il y a bien longtemps par les colons germaniques, venus jusqu'ici pour ne pas laisser les Hollandais faire tout le traffic sous leur barbe. Qing dao parcouru en une seule et heureuse après midi d'une course éperdue, avec l'aide d'un guide tout attentionné pour me faire faire le tour le plus stakhanoviste de ce que la ville avait à offrir : places de la Chine moderne, de béton, de verre et d'acier, déjà vue maintes fois sous d'autres cieux chinois ; plages de sables où s'égaient la populace ; monuments cossus bâtis par les Teutons, à l'apogée de leur présence là voilà plus d'un siècle : palais de gouverneur mégalomane, caserne d'une soldatesque à la pierre martiale, demeures vastes et froides aux nombreux pignons chers aux riches coloniaux, église roide d'un protestantisme si éloigné de ses racines...
Crépuscule aidant, nous voici mon guide-ami et moi-même au restaurant avec quelques-uns de ses amis, et de son grand frère : repas de bière et de poissons - comme de bien entendu - où l'on convient à coup de verres cul-secs qu'on est les meilleurs camarades du monde. Et d'aller s'en jeter une autre encore, dans l'une de ces innombrables usines qui parsèment la ville, où le frère à de quoi faire encore aux heures tardives. Visite d'un atelier de confection, où des centaines de petites mains s'activent sous la lueur blafarde de néons qui ne s'éteignent peut-être jamais. Je pouvais à ce moment-là souhaiter prendre un peu de repos, car un train m'attendait en gare le lendemain à l'aube. Point trop n'en fallait, de ce repos-là, que je pouvais prendre en cours de route. Non, ce qu'il fallait pour clore les festivités du jour, c'était du chant et de la binouze. On s'en fut donc gaiement au karaoké pour brailler tous en coeur...


Je n'ai point manqué mon train du lendemain-à-l'aube, parce que j'avais à me rendre assez vite au centre du pays y voir une amie depuis longtemps perdue dans ces contrées-là. Le train s'ébranla à l'heure dite, bien tôt, et me laissa tout pantois à la fenêtre pour contempler l'oeil un peu vitreux Qing dao disparaître. Puis je m'en vins m'allonger sur ces couchettes dures qui sont le bonheur d'un voyage ferroviaire dans le pays chinois, parce qu'on peut s'y vautrer pour s'assoupir sans peine, sous la brise vrombissante d'un ventilateur anté-diluvien. Ce que je ne manquai pas de faire tout au long du trajet, une journée complète au rythme lancinant du tac-tac des trains de mon enfance.

Xi'an au petit matin, c'est encore une cohue bon-enfant. Je me faufile à travers les taxis en maraude, pour récupérer un bus plein comme un oeuf. Ce sera la dernière étape. Après cela, je serai arrivé, assez fourbu, pour poser mon barda.

Dalian 15 juillet - Xi'an 17 juillet

lundi 11 juillet 2005

Navigation

Aujourd'hui encore me voila evoquant l'anniversaire d'un evenement historique. Ou plutot, l'un des premiers de toute une serie qui marqua a jamais le commerce international.
C'est un 11 juillet, donc, mais il y a tout de meme 600 ans. Fichtre. Une lointaine date ou, de Liujiagang, un port de l'embouchure du Changjiang à Taicang, Zheng He larga les amarres nombreuses de ses nombreux vaisseaux. Il entama alors le premier de ses voyages qui le menerent dans l'archipel indonesien, en Afrique orientale, et meme en Amerique alors qu'Amerigo Vespucci n'etait peut etre pas encore ne. Decouvertes, donc, de nombreuses routes qui allaient etre empruntees jusqu'a maintenant, entre plusieurs continents.
On chuchote meme que les cartes du celebre navigateur arriverent jusqu'en europe ou de fougueux et ambitieux Columbus projeterent de s'y frotter.
L'honneur est peut etre sauf et notre ami Colomb peut reposer en paix.
Mais voila tout de meme encore un mythe brise sous les coups de butoir d'une histoire bien lointaine... Ah ces Chinois !

vendredi 8 juillet 2005

Le pont de Marco Polo

Le 7 juillet est une date de triste memoire. Elle va commemorer, une fois de plus, le debut d'une periode de crainte.
Le 7 juillet 1937 commencait, pas tres loin d'ici, l'invasion japonaise en Chine.
Les troupes nippones traverserent le pont de Marco Polo (Lugouqiao), proche de Pekin, et ce fut l'etincelle. La poudriere sauta d'un bout a l'autre de l'Asie pendant les huit annees suivantes, jusqu'a la defaite de l'armee imperiale japonaise, sous les coups des Chinois, des Soviets et des Americains.
Beaucoup de bruit, ici, sur cette date historique : c'est que le voisin nippon n'a pas bonne presse ces derniers temps. Alors on galvanise le quidam a coup d'expositions-souvenir ou tout est bon pour stigmatiser la perfidie adverse.
Ce jeu-la me fait un peu peur ; je ne souhaite pas l'exarcerbation de sentiments patriotiques, tant ils sont sources d'actions regrettables.
Esperons une Asie tout aussi unie que l'Europe dont je reve... Et ce n'est pas d'une constitution qu'il s'agit !

mercredi 6 juillet 2005

Xing Hai : L'etoile de mer

On pourrait se sentir coupable de ne pas ecrire sur un tel monument. J'y suis retourne hier au crepuscule, et l'impression que j'en ai eue a oblitere la premiere - mauvaise - que j'avais ressentie lorsque nous nous y etions rendus, mes collegues et moi-meme, juste apres mon arrivee dans la ville.
On en parle comme d'une piece architecturale majeure dont tous les habitants de la province seraient fiers. C'est vrai qu'ils debarquent par cars entiers pour parcourir, en lente cadence, la travee centrale qui mene du Centre a la Peripherie et, juste en face, a la mer. Long parcours un peu repetitif, mais c'est justement cela qu'il faut venir chercher ici : le sentiment aigre-doux d'un ennui motive.
Xing Hai est le nom donne a cette place. Place n'est peut etre pas le bon mot, mais c'est celui que tout le monde utilise. Disons que la municipalite a voulu, dans sa grande modestie, niveler et creer ex nihilo, sur un coin de plaine en friche proche de la cote, une esplanade a la mesure de ses ambitions. C'est devenu, bon gre mal gre "la plus grande place d'Asie". Et je suis sur, pour l'avoir encore parcourue hier, que cela n'est pas usurpe.
Simplement, cela ne correspond pas a la representation mentale que je me fais d'une place : ce n'est pas un espace delimite par le bati. Ce n'est pas l'expression humaine de l'horizontalite par la pierre. C'est plutot une vaste plaine herbeuse, entrecoupee de voies a sens uniques ou s'embouteillent les cars de touristes. Tout autour, ce que les promoteurs immobiliers reussissent le mieux a faire : des tours d'une cinquantaine d'etages pour logements fonctionnels et couteux. Plus loin, un monumental Centre de Conference et d'Exposition. Et, derriere tout ce fatras, la ligne de crete des collines alentours.
L'effet est certes la, mais il me laisse un arriere-gout d'approximation. C'est une tres grande place. Si grande, peut etre, qu'elle en a perdu ses propres frontieres. C'est un grand champs bien ordonne, ou l'on marche en cadence.

vendredi 1 juillet 2005

Tele-Visuel

J'ai, dans ma chambre universitaire, un gros poste de television. Grand ecran, a un metre de mon lit, que j'allume de temps a autre pour tromper la solitude, pour ouvrir la "fenetre-sur-le-monde" chinois, pour me distraire et regarder ces films en DVD qu'on vend a la sauvette pour une bouchee de pain.
Il y a dans le panel des chaines - exclusivement chinoises - que je recois, une qui retient toute mon attention : chaine nationale diffusee partout, et qui l'incommensurable avantage d'etre en anglais, langue que je puis suivre plus aisement que le staccato mandarinal.

Quelques observations, donc, sur cet organe des medias au service de l'ideologie en vogue a Pekin : D'abord, et c'est ce qui frappe le plus, cette chaine oscille toujours entre reportages exotiques de bon aloi et emissions plus "serieuses" ou l'on parle porte-feuille. Mais, a y regarder de plus pres, on s'apercoit que c'est bien du porte-feuille dont il est pratiquement toujours question. Je n'ai jamais entendu le mot "investment" aussi souvent que lorsque j'allume cette boite a image. C'est qu'elle se donne les moyens de ses ambitions, cette Chine a plusieurs vitesses : et quoi de mieux que ces messages publicitaires annoncant en rafale la tenue d'une "Trade fair" dans telle ou telle province, montrant un jeune expatrie ravi s'installant dans un de ces "compounds" ou il pourra faire fructifier sa nouvelle vie d'entrepeneur audacieux, et ces bulletins d'informations illustrant a coup de phrases chocs les radieuses statistiques du ministere de l'economie.
Ah, La Chine-de-la-tele ! Miraculeuse, vous dis-je !

Ce matin, avant de me rendre a mon cours, j'allume. Je tombe sur un petit reportage sur les ressortissants etrangers qui ont eu la chance d'obtenir leur "green card" (calquee sur le modele americain de la carte de resident permanent). Interview de tres riches expatries, president ou vice-directeur de grosses entreprises de BTP ou du secteur bancaire, tres heureux de posseder un tel sesame. S'ensuit une discussion avec une charmante chinoise du bureau de l'immigration, qui precise les termes de la transaction. Ne peuvent postuler a l'obtention de cette carte que :
1. les etrangers travaillant dans une entreprise d'etat chinoise depuis plus de 5 ans
2. les etrangers travaillant dana une entreprise etrangere depuis plus de 7 ans
3. les etrangers qui ont investi plus de 5 millions de dollars en Chine
4. les etrangers qui ont rendu un service "special" a la nation chinoise (sic)

Bien. Je dois pour ma part m'occuper de proroger mon visa etudiant. Les demarches devraient etre plus informelles.

mercredi 29 juin 2005

Vertus du virtuel ?

Un fait divers, arrive il y a quelques semaines, souleve un coin de voile etrange : A Shanghai-la-debridee, un chinois d'une trentaine d'annee en a assassine un autre, sous le pretexte que celui-la avait vendu sans consentement un item virtuel d'un jeu de role informatique pour la somme de 7200 RMB, soit environ 720 euros. L'item en question : une arme magique d'un grand pouvoir dans un de ces univers ludiques et virtuels dans lesquels sont plonges des millions de joueurs a travers le monde.
Outre le probleme pose par cet etrange marchandage qui oblitere la difference fondamentale entre realite et virtualite, et la conclusion facheuse que cela entraine parfois, je m'interroge maintenant, chaque fois que je me rends ici, dans ce cafe internet toujours ouvert, sur l'activite incessante de ces dizaines de joueurs - et joueuses - colles a leur ecran jusqu'a l'aube.
C'est qu'ils sont tres absorbes par leur tache, oublieux de l'heure (comme je le suis parfois), du manque de sommeil et des cigarettes.
Je m'interroge : c'est que, sous des dehors ludiques, ces jeux deviennent une activite professionnelle a part entiere, puisque peut a present echanger contre espece sonnantes et trebuchantes ces heures passees dans ces univers fantastiques. Pour un personnage que l'on a dorlote pour en faire un champion, pour une arme, une cape d'invisibilite, un anneau...
Ce pourrait il que dans cet espace garni d'ordinateurs toujours allumes je sois temoin d'un travail acharne de la part de tous ces etudiants qui semblent en goguette ?

Je m'interroge...

lundi 27 juin 2005

Bruin et brun

... Brumes...
Il y a toujours du mystere lorsque la brume s'y met. On se reveille un matin, et on a beau cligner des yeux en tirant les rideaux, on ne voit plus rien de ce qui faisait le paysage de la veille. On cherche alors dans de jeunes souvenirs ou pourrait bien etre passee cette ville qu'on avait sous les yeux, on imagine, ca et la, un immeuble, le trace d'une rue, les arbres d'un parc. On entend bien sur les echos de l'activite urbaine ; ca klaxonne toujours, et plus encore, ca ronfle de ce ronflement de la ville. Au loin, une corne mugit dans l'opacite.
La brume est ici un phenomene chronique et imprevisible : d'un clair matin on se retrouve enveloppe tout a coup quand sonnent les carillons de midi. Cela vient subrepticement, par derriere, la ou valonnent les collines. Une fois la ville disparue, il faut attendre le lendemain pour retrouver la limpidite du ciel.
La brume est en Chine ce que l'azur est a la Lombardie : entendez, ce qui a inspire les peintres et poetes au dela de toute mesure. La ou les peintres du risorgimiento reprenait les classiques pour en extraire les principes de la perspective, les peintres d'Extreme-Orient attendaient de celle-la qu'elle s'estompe dans les vapeurs. Alors l'on pouvait distinguer des esquisses de montagnes, des bouts de toit aceres dans le neant, des eaux qui serpentent et se perdent. Le tout sur un fond uniformement blanc, uniformement plat, comme le sont les rouleaux sur lesquels ils peignaient. De la cet a-plat meticuleusement detaille qui a fait la gloire de la peinture asiatique.

Plus prosaique, une ballade en foret faite le week end dernier, en fin d'apres midi, le long de la cote. C'est que, sitot quitte la ville, on se retrouve vite au milieu de nulle part, surtout lorsque la brume s'y met. C'etait une route cotiere entre collines et falaises, avec de temps en temps le ressac comme respiration : c'est plutot rassurant, on se sent alors moins seul, et l'on sait que, quoiqu'elle fasse, la route menera forcement vers un hameau, un port, une plage, un endroit d'ou l'on pourra rentrer.
Ce fut chose faite apres plusieurs heures de marche, pendant lesquelles j'etais heureux d'etre faussement perdu. De l'aventure a la journee...

jeudi 9 juin 2005

Tran-s-ports

Dans le temps et dans l'espace : j'avais gardé quelques souvenirs des Tramways nippons, surtout ceux de Nagasaki qui résument à eux seuls l'histoire du tram au Japon. Des voitures peintes de couleurs sombres, aux formes arrondies, le caténaire rond lui aussi, qui étincelle parfois, un boucan du tonnerre, et le roulement sur de vieux rails qui éventrent la chaussée.
M'y voici encore, dans ces vieux tram de l'autre siècle, à moins qu'il en faille deux. Trois lignes se distribuent la ville : la 201 et la 202 quittent la gare de part et d'autre. L'une le long du port, vieux carrosses vibrant vert-sapin, à l'habitacle tout de bois verni, pilotés par de jeunes femmes aux gants rapiécés : la manette de cuivre à gauche, celle des freins à droite. On cabriole dans les rues face à la mer. Enfin, de ce qui reste de la mer apres un port industriel, entrepots, raffineries et tuyaux, grues et containers.
L'autre - bleu-roi - s'engage dans les grands boulevards de l'intérieur des terres. On monte et on descend, un coup à droite un coup à gauche, dans cette carapace de métal hurlant. On s'entasse le long des cloisons de plastique, empoignant de cerceau, au gré des démarrages et ralentissements poussifs. J'aime. Je ne saurai dire pourquoi.
J'ai parcouru ces lignes en long en large. Puis j'ai vu qu'il y en avait une troisième, mais celle-la a moins pour plaire : c'est un tramway de notre siècle, le 21e. Tout gris et lisse, sans grincements et vibrations d'aucune sorte. On glisse sur des rails isolés du reste. On n'est plus dans ces rues brouillonnantes, mais à côté, en porte-à-faux. J'aime moins. Je saurai dire pourquoi.