samedi 1 octobre 2005

Septembre embastillé

C'est un étrange travail que l'introspection, le retour sur soi et sur ce qui a été vécu. On en garde des bribes, des morceaux épars qu'il faut bien – pour la lisibilité d'un texte – raccommoder le mieux possible. Alors on cherche encore le liant qui faisait de tous ces instants une douce continuité, celle du temps de la vie telle qu'elle s'est déroulée au fil des jours.

Ce mois de septembre, c'était Lyon, donc. Donc Lyon, c'était le retour au bercail, ce petit appartement de la rue Édouard Herriot, si calme dans ses hauteurs qu'il en paraissait détaché de la ville. Seulement des cloches qui, d'heure en heure, battait la mesure, fenêtres ouvertes, sur cet été qui allait bien finir. On a dépaqueté, une main un peu émue, ces cadeaux venus de loin : des vêtements de soie bariolée, des objets oblongs pour tapoter un dos douloureux, ces menues choses achetées sans trop savoir pourquoi, et qui, bien plus tard, prennent un court instant une importance hors de propos. Mais c'est cela, le retour : on éparpille autour de soi tout en s'enracinant dans le quotidien. Ca laisse un goût étrange, comme une saveur lointaine et familière, que l'on se surprend à déguster sans le laisser paraître.

De la ville je retrouve ces façades tirées au cordeau, ces immeubles centenaires en rang d'oignons, ces rues trop tranquilles passé neuf heures du soir. L'humanité ici se cache bien derrière toutes sortes de cloisons. Et si cela étonne, c'est un bonheur fugace : on est encore curieux, l'oeil encore un peu neuf, et il faut en profiter. Les promenades sans but sont une merveilleuse occupation, avant de replonger dans ce qui éteint le regard : les aller-retours routiniers de la-ou-l'on-dort à la-ou-l'on-travaille, ces déplacements sans objet qui ruinent l'appétit des sens.

Ouste, ouste, sortons encore ! Il fait encore beau dehors.


Plusieurs semaines ont passé. Yen me taraude : elle souhaite profiter à tout prix de ses quelques jours de congé pour assouvir sa soif de découvertes. Ou aller ? On écrit de courtes missives aux amis des quatre coins de nos carnets respectifs. Ca ne répond pas beaucoup, et c'est bien normal : c'est la période de rentrée, et à quoi bon répondre à des appels au voyage ? Ce silence, loin de nous décourager, nous galvanise : n'importe où, alors, puisque personne ne nous attend nulle part. C'est d'Italie dont rêve Yen. Ou d'Espagne. Enfin, d'un peu de cette méditerranée où l'on cause haut et fort. On fait des plans, on note, on tergiverse. Mais c'est un misérable papelard qui vient tout foutre en l'air. La carte de séjour de Yen arrive bientôt à expiration, et nous ne pouvons prendre le risque de traverser les frontières. Qu'à cela ne tienne : il paraît que la France est un beau pays. Allons nous en assurer, en optant pour quelques monuments illustres.

D'abord, bien sûr, c'est à Paris que tout commence. La fin de septembre est bien douce, et nous profitons de l'escale pour entrer sous les voûtes du Grand Palais qui viennent, après une quinzaine d'années de travaux, de se faire resserrer les boulons : l'endroit est immense, et, malgré l'affluence des curieux, bien vide. C'est, j'imagine, le but recherché : prenez une grande galerie, un hall, un stade, entassez tout ce que vous trouvez de quidams en tout genre, et levez les yeux. Un grand volume, un espace vierge, de quoi vous rapetisser assez pour vous en faire oublier la foule. On quitte cette grande carcasse un peu sur notre faim : tout ce métal et ce verre, oui, mais Paris en est plein. Allons plutôt du côté de la Loire. On y trouvera, au fil de l'eau, du minéral. Pierres taillées et toits de tuile. Du tangible, pour du monumental, ça vous pose une tour, un château, une église. Et, de ce côté-là, la France du Val de Loire a beaucoup à offrir.

On s'endort à Maison-Laffitte au bourdonnement du RER, en rêvant à ces lendemains champêtres. C'est sûr, il y aura davantage d'ébahissements.

A la gare Montparnasse, on se faufile dans un parking souterrain pour en ressortir carrossé. C'est une petite voiture bleue, toute proprette, qui nous conduira vers Orléans. On a fait provision de biscuits et d'eau, on a même fait l'achat d'un de ces guides Michelins bardé d'étoiles. Celui-là nous enjoint à quitter, dés la sortie d'Orléans, l'autoroute pour des sentiers plus étroits. On obtempère de sitôt, à l'affût du moindre panonceau nous indiquant la route de Chambord.

Le château de Chambord, voilà une manière bien peu modeste de débuter notre périple : on y arrive à travers une forêt domaniale qu'une chasse à courre aurait beau jeu de parcourir. Puis, par une trouée dans le feuillage, on devine une construction toute blanche aux confins d'une prairie qu'un Apache ne désavouerait pas. Il faut encore rouler – au pas – pour s'approcher des bâtiments. Là, une auberge de charme au bord d'un canal, quelques saules pour faire bonne mesure, un relais pour le voyageur gastronomique que les pierres affament. Nous voici à pied d'oeuvre. Une marche d'approche, des clochers en surplomb, de vastes tour rondes à contourner, bref, une expédition pour franchir un seuil démultiplié : c'est au fond de la courette d'honneur, par-delà les écuries, que l'on pénètre enfin dans le corps du château et que se dresse, priapique, la colonne centrale des escaliers en double-hélices, qui ont fait la gloire des architectes royaux à qui De Vinci murmurait bien des choses.

D'étage en étage, on constate tout de même que Chambord est une coquille bien vide ; seuls quelques pièces sont tendues d'étoffes que – j'imagine – d'innombrables tapissières ont cousus à la lueur de chandelles de mauvais suif. Et puis, de temps à autres, une chambre royale – un lit à baldaquin plus haut que long, une balustrade ouvragée et rehaussée d'or, un lutrin, quelques sièges presque curules – dont l'antichambre, aux murs couverts de trophées de chasse, rappelle l'étrangeté de ces anciens régimes.



On parcourt d'un pas tranquille les ailes, puis les toits. Là, c'est un fameux spectacle, et le vent et les nuages y sont probablement pour quelque chose.
Mais il y a du Taj Mahal dans cette dentelle de clochetons, un côté mille-et-une-nuit blésois dont l'exotisme surprend beaucoup.

Sur la vaste pelouse en face de l'édifice, des transat en quadrilles où l'on se plie à regarder encore cette imposante maison royale où le monarque, d'ailleurs, ne venait pas souvent coucher.

Au sortir de ce domaine, on bifurque sur de petites routes sinueuses et bordées de fermes, de hameaux, d'églises, et, bien sûr, de ces petits châteaux posés ça et là au détour des futaies. Celui-là s'appelle Villesavin, c'est une bicoque par rapport au reste des châteaux fameux d'alentour. Un bâtiment principal encadre une cour dont la vasque centrale, une Venus vétuste et sa conque, a bien vu l'eau couler. Une demoiselle en gros pull qui faisait office de garde-barrière, de préposé au guichet, et de guide, nous invita à en apprendre plus sur cette drôle de demeure, à la toiture mi-branlante mi-pimpante.


Les châtelains, qui l'achetèrent quelques dizaines d'années auparavant, se pliaient de bonne grâce à cette vie soumise à la restauration d'un patrimoine menacé. Ils habitaient dans l'aile est, laissant tout le reste du bâti à la visite des quelques touristes flâneurs qui s'aventuraient jusque là. Alors on y eut droit, à cette visite, que notre guide prit à bras le corps. Remontant ses manches, elle nous fit parcourir cet étrange intérieur, à la cuisine carrelée, un peu pentue, à la cheminée noire, large et haute, traversée du tournebroche émoussé, à la salle à manger dont la table, inamovible, était du bon travail de Menuisier Royal, aux deux salons, tendus de toiles bleu passé, aux coins amollies, aux meubles d'un Louis dix et quelque, que les habitants du lieu, subrepticement, venaient occuper, la nuit tombée, pour quelque souper fin. Plein de ces petits secrets d'une vieille baraque : des bouches de chauffage dissimulées dans les plinthes, des passe-plats insoupçonnables planqués derrière un tableau, des oeils-de-boeuf et des marches grinçantes. On sortit de là la tête pleine de ces commentaires historico-pratiques, et nous allâmes nous rincer les yeux sur la collection « unique au monde » des globes de mariage que la châtelaine avait pompeusement baptisée « Musée des costumes de mariage » car on y voyait, figés dans des poses surannées, des mannequins de cire en pleine activité maritale.

On dit adieu à notre guide qui nous ouvrit le passage, un oeil sur sa guérite. Ce petit château, cabane de chantier pendant la construction de Chambord, nous fut une étape un peu mélancolique, et nous embrayâmes l'âme un peu empesantie par ces murs lézardés.

Cheverny, c'est d'une autre allure. C'est lourd et confit, posé bien à plat devant son allée de gravier. On ne peut s'empêcher d'évoquer Haddock et de surprendre Nestor nous attendant, un plateau sous le bras, pour le rhum d'usage. Point trop n'en faut. C'est un château bourgeois, tout tapissé, tout meublé, tout décoré d'aise. On ne dépasse pas les cordons de la visite, on suit la file des visiteurs, on prend quelques timides photos d'un bouquet de fleur sur une table bien mise. La lumière est laiteuse, c'est une fin d'après-midi d'albâtre. On doit encore se rendre à Blois pour y dormir, et nous ne tardons pas trop à esquiver les frères Loiseau.


Blois, le soir, c'est un peu déroutant. Nous n'avons qu'une vague idée de l'emplacement de l'auberge de jeunesse. On tourne sur nous-mêmes plusieurs fois. On appelle au téléphone. On nous dit de sortir de la ville et de suivre la Loire. L'auberge est une maison monacale, perchée sur l'une des berges, sous la férule d'une matrone qui nous considère gravement. On dormira séparément dans des dortoirs de colonie de vacances. Il y a là un Allemand volubile et un Mexicain fatigué. Deux touristes chinoises babillent plus loin, et Yen s'installe dans un des lits près de la porte. On dormira du sommeil du juste, pas le choix.

Blois, le matin, c'est assez engageant. Voilà un château un peu noyé, bâti sur la longueur, au gré des dynasties et des humeurs du temps. Le regard peut embrasser quatre siècles d'architecture d'apparat, et il en prend pour son argent. On peut fouiller – le regard a aussi sa cupidité – et s'absorber de longues minutes dans une contemplation pas tranquille. Puis, un peu hagard, on s'introduit dans l'une des ailes, un peu au hasard, pour voir l'envers du décor. Le duc de Guise, assassiné dans ces murs, est l'une des figures les plus célébrées ; et l'on médite fort à propos sur ces châteaux intrigants où l'on conspirait sous les fraises, l'épée au côté, pour des lendemains incertains.

On déambule un peu dans cette cite cossue, histoire de pénétrer dans une cathédrale bien vide, jouxtée d'un jardin en terrasse d'où l'on peut contempler les toits des demeures blésoises – de sombres pentes d'ardoises – et la Loire en contrebas, qu'un pont vient enjamber en de solides arches. Il y a aussi, derrière un monumental couvent aux fenêtres fermées, une église Saint Nicolas dont les tours clochetées évoquent Prague et ses clochers pointus. Là encore, des encensoirs mais point de gens. On parcourt les travées le nez en l'air, comme pour mieux défier la pesanteur du lieu. Et puis l'on repart sans cérémonie, parce que nos journées se doivent d'être visiteuses, et que des châteaux, il y en a à la pelle, et qu'on ne voudrait tout de même pas s'en priver.

Plus loin, c'est Amboise. C'est lourd et aérien à la fois ; la citadelle est moyenâgeuse, guerrière dans ses remparts, et elle a d'ailleurs brûlé quelquefois. Au-dessus, c'est le château, posé là, avec bien sûr, isolée du reste, la chapelle où repose De Vinci, qu'on devine assez content d'être là. C'est encore faste et tendu de belles tapisseries. Il y a des trônes aussi, car on y célébrait parfois de majestueux Etats-généraux, dans ces salles aux arches d'albâtre. Mais ce qui surprend le plus, ce sont ces solides tours rondes, dont la rampe en colimaçons préfigure les plus périlleux de nos parkings modernes. Et dire qu'on s'y engouffrait en carrosse !


De Chenonceau je ne pourrai être très disert : c'est le Cher, la galerie, les jardins. La cuisine aussi, et toutes ces casseroles de cuivre qu'un marmiton en aurait le tournis. Chenonceau, c'est un rêve de femme renaissante. Et cela inspire. On y retournera peut être tantôt, plus vieux, pour y respirer encore cette quiétude princière.

On dîne et dort à Tour.



On se lève de bonne heure. On collationne sous une véranda où causent des VRP à la clope matinale. Ils partent vite et on en fait autant. Il paraît que le temps est au beau. Et nous avons des parterres de fleurs à venir contempler : Villandry et ses jardins, ou je laisse à la photo le soin de peindre ce décor.



La suite ? Nous y sommes. Azay-le-rideau et les nénuphars. Le soleil tape. On se sent un peu abruti, et notre oeil se fait paresseux. C'est qu'on en a vu, des plafonds à caissons, des loggias, des fenêtres à chenaux, des tapisseries mythologico-franchouillardes. A ce point-la, il faut être un peu somnambule, errer parmi les salons, se laisser bercer par les capitons d'un mobilier bien massif.

On avale un steak-frite pour se rassénérer. Ces valeurs culinaires-là rappellent à l'ordre le voyageur engourdi, que les pommes et terre et la viande de boeuf ragaillardissent.

Enfin, nous arrivons à Ussé, château que ses propriétaires tiennent à belle-au-bois-dormantiser. Oh, il a de l'allure, avec ses tours rondes et son chemin de ronde. Il s'élève haut dans le ciel et se répand à flanc de colline. Il y a là d'autres mannequins à qui l'on a dit de raconter les principaux épisodes du conte de Perrault. Ils en sont tout figés de conviction, roi, reine, sorcière, princesse et prince charmant. C'en est un peu trop. Nous les laissons à leur destin, et parcourons les autres dépendances. Puis, rassasiés, nous prenons la route du retour : on voudrait bien passer par Vendôme et Chartres, pour d'autres pierres historiques, mais l'itinéraire en décide autrement ; il nous perd le long du Loir, et nous voyons, penauds, le crépuscule tomber. Alors, déterminés, nous rattrapons cette autoroute orléanaise ou nous payons l'octroi, pour retourner à Paris. On nous y attend du côté des Gobelins, où ce sera fête. Le lendemain on attaquera Versailles, comme pour assommer nos sens déjà bien brouillés.


Quelques jours plus tard, rendus à Lyon pour y passer de calmes journées, je vois Yen tout occupée à son départ prochain. C'est qu'octobre sera nîmois ou ne sera pas, et nous avons un déménagement de plus sur les bras. Alors, cartons après cartons, nous empaquetons à qui mieux mieux. Yen gagne le trophée de la plus grosse valise, mais j'ai la malle la plus lourde. Nous sommes quitte.

Et nous voyons octobre poindre, le pas sur le palier.


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mercredi 31 août 2005

Lyon, donc.

Du retour en France, de ce retour en tranches de globe parcourues contre la montre, je garde de belles images, de ces instants volés à un mauvais sommeil, un peu voilés par de si lourdes paupières. C’est d’abord une fuite de la capitale chinoise, encore embrumée aux abords de l’aube, encore si faussement calme aux matines du jour. D’une navette qui se conduit d’elle même à l’aéoroport, où m’attendent ces cohortes de guides si zélés que cela me tire un instant de mes premières torpeurs (c’est aussi, pour avoir à le préciser, que je n’ai pas encore dormi, depuis bientôt une trentaine d’heures). Mon mandarin s’étant considérablement rodé à ce type d’accueil, je me faufile entre les guichets, je glisse mes meilleurs raccourcis de faux sinologue, et je me retrouve bien vite à embarquer. Je me fais alors grâce du décollage, pour ne me réveiller que quelques heures plus tard, lorsque d’une voix scandisuave on nous annonce une descente dans les pluies de Finlande.
Brève escale à Helsinki-Vantaa, aérodrôme des forêts sans limites, propre comme un sou neuf, où l’on ne fume ni ne boit que par parcimonie dans ce décor épuré. J’y regarde un ciel bien lourd : une palette de gris bien plus riche que tous les ciels laiteux des grandes métropoles chinoises. J’y renifle un air plus polaire aussi, plus léger et incommensurablement plus sec. Je regarde ces familles de quatre têtes blondes. J’embarque encore, de manière plus furtive. Là, c’est un aéronef de taille plus réduite, au fuselage plus oblong. Il perce ces couches de nuages pour retrouver le bleu. Et ce bleu ne nous quittera plus, il tombera de trente mille pied jusqu’à terre, pour nous laisser contempler les terres brunes du Danemark, de l’Allemagne et de la France. On s’imaginerai presque voir la courbe de la planète. On nous apprend une belle arrivée dans l’azur parisien ; et, foi d’aiguilleur occasionnel de nombreux cieux orientaux, je n’ai jamais vu la capitale de cette hauteur là, avec autant d’acuité. C’est à peine si l’on pouvait lire les plaques de ses larges avenues.
Puis le sol a forcé l’appareil à se poser ; l’invite du bitume et le débarquement ; une douane inexistante ; un RER bien vide ; des couloirs de métro aux écailles bien connues ; une Gare de Lyon où ne se pressent que quelques bagages épars, quand la nuit est tombée ; un TGV aux passagers dispersés et somnolents ; Perrache, enfin, à minuit sonnante, où l’on court sur le quai pour embrasser Yen, Yen qui est là pour m’embrasser aussi. On rentre à pied d’un pas léger pour se conter nos aventures. Et l’on dort bien peu parce qu’on en a de ces mots que les regards enveloppent. Lyon, donc. Lyon, donc, où l’on séjournera pour un mois de septembre bien chargé...

lundi 29 août 2005

La barbe !

D'une face à l'autre, d'un soir au matin.




dimanche 28 août 2005

Thé au beurre

Prenez un Yak.


Faites-en du beurre.


Faites bouillir de l’eau. Ebouillantez la théière.

Prenez une mesure de thé noir, versez l’eau et le beurre.

Attendez la fonte et buvez chaud.


Contemplez les plateaux du Tibet si proche...

samedi 27 août 2005

Da Fo

Haitong devait être fou. Un moine fou, dans l'histoire du Bouddhisme, ça ne manque pas. Ce qu'ils laissent après eux se retrouvent parfois. Lui, Haitong, voulait bâtir une statue de Bouddha à la mesure de sa foi et des périls des eaux qui noyaient souvent les passeurs d'alors. Il fit engager des ouvriers, leva des fonds, et se mit à l'oeuvre. 90 ans plus tard (on est en 793 ap. JC), voilà la falaise rognée, scupltée, mise à l'épreuve de sa foi à elle aussi.








Il faut croire que cela a marché. Nous sommes bien plus tard, bien moins pieux, mais le Bouddha d'ici veille, aux abords de Le shan. Le Sichuan semble une terre davantage promise à présent.

Quand au Tibet, on s'en approche !







En passant par Chongqing

C'était, il y a encore quelques années, une ville. Une ville pauvre et industrielle, qui vivait au gré des courants du Yangzi et de la Jialing. Ville de confluence aussi, entre les hautes terres du Sichuan et la plaine qui s'étendaient par delà les trois gorges.

Ce n'est plus une ville : c'est devenu une autre expression de l'entassement urbain, faisant fi des distances, des reliefs, de la densité qu'on peut concentrer aux bords des rivières (Chongqing agglomération : 32 millions d'habitants). C'est - en un sens - un lieu chinois en soi : un très bon exemple de la métropole de l'Empire. Tout cela parce que, il y de cela 8 ans, le gouvernement central - celui de là-haut, de Pékin - a décidé de développer un pôle d'attraction qui entraînerait les provinces alentour dans la pente du mieux-vivre. Il a donc tranché dans les frontières, extrait Chongqing de la province du Sichuan pour en faire la capitale d'une province qui porterait son nom, et arrosé d'autant de tonnes de béton que de subventions.


Le résultat est là.
J'aime et je n'aime pas Chongqing - ambivalence souvent éprouvée sur ces terres-là - mais j'y vis de journées denses et brumeuses. Je préfère tout de même m'en séparer vite, de peur de s'y trouver englué.

Allons !, remontons les courants, c'est le Tibet là-bas.

dimanche 14 août 2005

Xi'an deux minutes d'arrêt

Départ imminent pour d'autres cieux : train 2334 pour Chongqing, quelques quinze heures de trajet sur un siège bien peu mou. Aya, encore l'un de ces petits voyages dont le souvenir sera agréable. D'ici là, je prends un dernier repos à la maison avant de sauter dans un bus pour aller à la gare.

Serai donc absent une dizaine de jours. Au menu, Chongqing et Chendu, dans le Sichuan. De quoi rehausser de piment la fin du séjour dans l'Empire.

Rapport à faire sitôt rentré, aux alentours du 24.

Toujours plus au sud...

Sise à une centaine de kilomètre au sud de la capitale de la province du Shanxi, la petite bourgade de Pingyao surprend. Enfin, c'est un étonnement mêlé d'une certaine circonspection, parce qu'à voir toute cette vieille Chine - un peu trop bien préservée, peut être, pour attirer le touriste friand de représentations authentiques - on se prend au jeu tout en admettant la duplicité de la fabrique. Bah, peu importe !, car Pingyao recèle de bien étranges et merveilleux sites historiques.

C'est une petite ville autrefois si prospère qu'elle était le refuge de ces sociétés d'art martiaux qui vendaient leurs services au plus offrant pour garantir à d'opulentes cargaisons un passage sauf à travers la province. On y trouve de ces fastueuses maison de banquiers, toutes minérales, ordonnancée de cours successives où ne pénétraient que les plus riches invités. Plusieurs corps de bâtiments en forment les compartiments, surplombés de lourds toits incurvés de tuiles grises.

Ces maisons ont été réaménagées en pensions, hôtels, musées, boutiques, tout ce que le négoce du tourisme sait si bien mettre en place.


Pingyao, c'est encore une ville ceinte. Pas comme Xi'an et ses murailles cyclopéennes, non, mais comme une Carcassonne extrême-orientale, toute faussement médiévale et pourtant si évocatrice d'une Chine désormais disparue.

Se rendre à Lijiang, - au Yunnan - peut être, pour y admirer de semblables ruelles pavées, ces toits ornementés de dragons, cet air de Chine mandarinale.

samedi 13 août 2005

Mont aux cinq terrasses

Nous voilà, après plusieurs heures de bus, à Wutai shan, haut lieu du Bouddhisme chinois. C'est l'une des quatre montagnes sacrées de la Chine bouddhiste ; et de faire halte ici, pour un pèlerin - qu'il soit Chinois ou Tibétain - est une étape importante sur la voie d'un certain accomplissement. Pour notre part, c'est une traversée dans la brume ; celle, opaque, des cols à travers lesquels notre moyen de transport circule ; l'autre, mystérieuse, qui nous confronte à nos propres croyances. C'est que le Bouddhisme est d'une perméabilité toute indienne, tout en détour sur ce que le Croyant, ou le Païen, pense connaître de lui-même et du rapport qu'il entretient, de proche ne proche ou de loin en loin, avec les rites qu'il a appris a reconnaître.



On en est là, à grimper de formidables escaliers qui, six cents mètres plus haut nous délivre une vue sur une bien sainte vallée : c'est la petite ville de Taihuai où s'amoncellent les monastères, palier par palier, jusqu'à mi-pente. Plus loin, et plus haut, ce sont les sommets - les cinq terrasses - qui ont par le passé barré l'accès à ce lieu secret. Heureusement, d'ailleurs, car sans cela, les Gardes Rouges auraient pillé sans vergogne l'endroit pour n'en laisser que l'envers, et ce lieu de pélerinage n'aurait plus été que la ruine d'un culte qui revit à nouveau.

Qui revit aussi par cet attrait bien nouveau du tourisme à la chinoise ; on connaît cela par Lourdes sous nos latitudes. C'est ici le même dévoiement, un peu bon enfant, un peu canaille... et ce ne sont pas les moines qui, sous le pourpre de leurs habits, viendraient me contredire.

Je ne m'étendrai pas trop sur la succession des temples et sur leurs cultes respectifs. Je vous laisse juge, cher lecteur, au vu de quelques clichés pris à la va-vite, parce que l'appareil photo n'a que peu de place dans de tels lieux.






Solives et madriers

On la voit de loin, dans la plaine écrasée de chaleur. Elle pointe ses corniches octogonales en autant de pointes acérés qui picorent l'horizon alentour. On se rapproche, un peu craintif, devant ce monument. C'est une si vieille pagode. Toujours debout, malgré un tremblement de terre, il y a quelques années, qui a menacé tout l'édifice. Des artisans sont alors intervenus et ont repris les anciens gestes d'assemblages des pieces et des coins de bois. Car on ne badine pas avec l'imbrication, ici. C'est de bois, et de bois seulement qu'il s'agit. Le reste, des clous ! Point de ces petites punaises au métal trop aisément corrodé.

Vieille pagode - Mu Ta - qui, avec sa centaine de mètres de haut, est probablement la plus élévée des constructions en bois. Il faudrait se rendre à Nara, au Japon, pour trouver un autre édifice de cette démesure.

Quelques heures à se trouver écrasé devant cela, avant de repartir.


Sur la route


La route : ce fil ténu qui assure la continuité d'un parcours. Ce ruban qui se déroule à sa propre cadence, qu'on veuille se presser ou ralentir l'allure. Une ligne sur une carte. Un rail, une voie, peut être.
La route nous faisait descendre le Shanxi. Du Shanxi au Shaanxi - c'est le "a" du pas à pas - et nous descendions la province avec, comme étapes, des monastères, des pagodes, des monts sacrés où l'on prie la vie qui passe.
La route s'étirait dans "la Chine du loess", celle, burinée, érodée, qui s'étend des steppes mongoles aux abords du Fleuve Jaune, là où, jadis, la plaine acceuillait le berceau de l'Empire, en sa capitale, Chang'An, aujourd'hui disparue sous les limons du temps.

Suspendu

Xuankong Si, le monastère suspendu, apparaît au détour d'une route montagneuse qui serpente dans les gorges du Jinlong. Plaqué contre la paroi rocheuse, comme en surimpression sur la pierre ocre de la falaise, il donne cette impression un peu mythique que l'on éprouve à la vue d'un spectacle extra-ordinaire. C'est de la Chine ancienne dont on parle, celle des moines itinérants, des ermites, des dynasties qui se succèdent comme de lointaines syllabes Song, Yuan ou Tang. Ce monastère-là a dressé ses fragiles piliers il y a 1400 ans et il contemple, toujours vaillant, le cours tumultueux du Jilong qui coule en contrebas.



Il est, aujourd'hui, pris d'assaut, et c'est miracle si il tient encore contre sa fidèle paroi. Hordes de touristes aux pieds lourds y font une courte visite, histoire d'éprouver les frêles corridors qui joignent ensemble les pavillons. On se presse encore, tantôt hardi, tantôt tremblant sous les coups du vertige, on joue des coudes, on s'extasie. Il y a bien sûr de quoi. Mais le site va à coup sûr en pâtir un jour. Alors on regardera le monastère de loin, d'en bas, comme aux temps anciens où ne s'y reposaient que ces moines fameux qui couraient les routes pour transmettre leurs prières.

Fo


Le pèlerinage qui conduisit de fameux moines chinois des terres arides de la Chine du nord au berceau du bouddhisme par delà les montagnes de l'Himalaya était - j'imagine - de ceux dont on revient illuminé.
On trouve encore, de l'autel votif planqué dans un coin, à la plus monumentale statue d'un Maitreya, cette curieuse façon qu'a eu le Bouddhisme de se glisser entre les interstices de toutes croyances pour en réhausser la pratique : on peut s'amuser de ce sourire mi-serein, mi-goguenard du Bouddha qui se joue bien de l'orthodoxie. Qu'en a-t-il à faire, lorsque des moines éclairés portent son enseignement aux confins des Empires, sans pour autant bousculer ce qui tenait lieu de rites et de liturgie ? Il n'a pas à convaincre de la rédemption de fautes commises, ni de la crainte d'un jugement infernal. Il est assis dans la pierre, depuis bien longtemps, et ce sourire témoigne de ce détachement devant l'aridité des cultes.


Ceux que nous avons vus aux abords de Datong étaient là depuis bien longtemps, dans leurs cavités des Grottes de la Crête nuageuse (Yungang Shiku). Ils sont en tout plus de cinquante mille, des minuscules Boddhisatvas aux figures énormes et tutélaires du Bouddhisme Mahayana, et défient le vent et la pluie depuis quatorze siècles. Certains d'entre eux ont ainsi perdu face et profil, rongés par ce climat rude du plateau de la Mongolie Intérieure. D'autres sont encore rutilants, exhibant dans ce geste délicat de l'avant bras et du poignet, des formes et des couleurs inaltérées.

Le tourisme de masse est bien sûr parvenu jusqu'ici (il nous poursuivra d'ailleurs tout au long de la route, car nos étapes sont dors et déjà inscrites au panthéon des choses-à-voir-et-à-faire-en-Chine) et c'est avec un sentiment mi-amusé mi-désabusé que l'on assiste à la cohue des groupes et des familles qui se pressent au pied de ces sages statues pour, vite, tirer un portrait et s'interroger sur l'âge de ces vieilles pierres auquel on ne prête plus qu'une déférence un peu forcée.




jeudi 4 août 2005

Sur un nouveau départ.

Encore une liaison ferroviaire qui va me prendre la nuit. Départ tout à l'heure pour Da Tong, dans la province du Shanxi, pour un petit tour dans des contrées plus reculées, plus arides et désertiques. De quoi, peut être, apercevoir un bout de muraille de Chine perdu dans les dunes, à moins que le sable ait déjà tout recouvert.

Départ tout à l'heure pour quelques jours pendant lesquels point de consigne : on va en faire à sa tête, on va absorber un peu de pays, on tentera plus tard de témoigner, le moins mal possible, de ce qui a été fait.
D'ici là, joyeuses chaleurs estivales !!!

mardi 2 août 2005

Bingmayong


On peut conjecturer sur les circonstances exactes de l'événement, d'autant plus que les sources sont rares. On peut aussi - alors - tenter de remplir les blancs par un petit recours à l'imaginaire.

Il faisait certainement très chaud, cet été-là. On avait planté ce qu'il fallait de maïs et de blé, mais on était inquiet pour les récoltes futures. C'est que, même si on nous avait longtemps sermonné sur la valeur du travail au champs, sur le rôle essentiel du paysan, on nous laissait bien tranquille dés que l'effort ou le doute se faisait trop lourd à porter. On était en 1974 - Mao mourrait dans les deux ans, fin de règne du Père sénile mais encore dangereux - et le pays se remettait sur les rails de la normalité économique et sociale. Deng Xiao Ping venait de prendre les commandes et tentait de rassurer : on en avait besoin, après les tumultueuses et désastreuses années de Révolution culturelle. D'ailleurs, ici, dans le Shaanxi, pas très loin de Xi'an, on pouvait trouver encore de ces exaltés qui récitaient les slogans révolutionnaires à pleins poumons en vitupérant contre tout ce qui n'était pas Mao... On en avait encore peur, de ces derniers Gardes Rouges, ou de ce qui en restait...
Pour trouver de quoi arroser les champs, il nous fallait creuser. On savait bien que l'eau c'est dans le dessous des choses, et qu'avec un peu de chance, on n'aurait pas à chercher longtemps. C'était l'été, on était abruti de chaleur, et on n'a pas saisi tout de suite ce qui nous est arrivé.

On creusait encore, peut être jusqu'à quatre ou cinq mètres. On remontait la terre avec de pauvres seaux hors d'état. On était en bordure d'une tombe impériale, celle de Qin Shihuang, dont le nom, à l'époque, nous était inconnu. On voyait seulement un tumulus sous les herbes hautes, un talus que d'autres paysans auraient pu faire autrefois.

C'est en remontant un des seaux que l'on a trouvé. C'était une tête en argile, de la taille d'une tête humaine. Elle était expressive, plus expressive que les peintures révolutionnaires qui ornaient les murs du village. Elle était vieille. On s'est tous arrêté pour la regarder. Et pour savoir quoi en tirer. D'un côté, si la Révolution Culturelle était finie, on n'avait rien à craindre. Ce n'était plus dangereux de rouvrir l'histoire ancienne et impériale. D'un autre côté, on ne savait pas à qui s'adresser pour savoir si cette tête avait de la valeur. Mieux valait donc partir pour Xi'an. Là, ils avaient beaucoup de vieilles choses. Ils sauraient nous conseiller.





Là s'arrête l'épisode. J'aime à penser à ce moment d'incertitude, lorsque l'on ne sait pas encore ce qu'on a sous les pieds.


Bingmayong aujourd'hui est l'un des plus grand musée de Chine. Pensez !, trois fosses dont deux sont aussi grandes qu'un terrain de football, entourées de bâtiments annexes qui accueillent expositions permanentes et temporaires. Un site archéologique qui, plus de trente ans après sa découverte, n'a pas encore été complètement fouillé. Cette armée aux pieds d'argiles est effectivement une découverte majeure pour le patrimoine mondial de l'humanité. Elle témoigne d'un triomphe du figuratif et du symbolique, d'une performance technique, d'une assise autoritaire ; de tout, en somme, ce que l'Empire du Milieu savait faire avant tout le monde.