vendredi 28 avril 2006

Sienne, Volterra, San Gimignano


Conduite, toujours, par-dela le Chianti, nous arrivons a Sienne, cauchemar du pilote fatigue. Il nous faudra errer dans ces ruelles pour, excedes par ce sentiment d'egarement, decider de sortir de la ville et dormir quelques heures dans la voiture. On avise les abords d'une basilique, qui a cette heure parait bien tranquille.
C'est sans compter sur l'irruption d'un moine qui, incredule, nous voit nous installer tant bien que mal dans notre vehicule :
- A trei en la machina ?
- Si...
- No posso.
Et de nous ouvrir la porte d'un cloitre ou nous pourrons nous reposer decemment.

Bonne nuit episcopale, donc.

Et au periple de se poursuivre : la Toscane a tant a offrir. Apres-midi entre soleil et averses a Volterra et San Gimignano, avant de piquer vers l'Ombrie, ou Perouse nous attend ce soir.



jeudi 27 avril 2006

Via Ghibellina

Donc, tout cela est très vieux. Des légendes étrusques et des mythes romains. Des chrétiens qui, par papauté, interviennent assez tôt.
Florence était il y a fort longtemps sous férule carolingienne, avant de basculer vers une indépendance bien plus profitable. Au XIIIe siècles, les cites-Etats de Pisa, Siena, Perugia et surtout Florentia s'enrichissent grâce au commerce, notamment des textiles, et aux activités bancaires.
Florence s'impose. Importante cité – l'une des plus prospères d'Europe. Et puis, ce sont les machinations politiques qui tourbillonnent et deux camps se dessinent : les gibelins, partisans de l'influence impériale, et les guelfes, alliés de la papauté. Tous dissimulent fort mal leurs querelles familiales, l'ambition personnelle et l'antagonisme de classe. Foin de noblesse idéologique, et l'on s'étripe par milliers. Les guelfes florentins tiennent Pise, Sienne et Arezzo.
Les cites ombriennes prennent aussi leur indépendance, et se servent des mêmes prétextes pour mener leurs guerres mercenaires. Elles se brûlent à ce jeu et se soumettent les unes après les autres au Pape. Une seule résistera : Pérouse.
En 1348, la peste noire ravage la péninsule. Florence est gravement touchée, et perd un gros tiers de sa population. Deux de ses plus grandes banques sont en faillite. Foin des catastrophes, et l'on retourne aux affaires. Trois ans plus tard, on s'empare de Prato et l'on achète Arezzo. On finit même par soumettre Pise.
1434. Il Vecchio, Cosimo de' Medici, chef d'une riche famille de banquier, prend le contrôle des territoires florentins, donnant le coup d'envoi du long et puissant règne de la dynastie des Médicis. Protecteur des arts, Cosme l'Ancien, favorise la révolution humaniste.
Que vive le Rinascimento !


On multiplie les universités et l'on se soucie moins de théologie. De l'est viennent de mystérieuses histoires de l'autre empire romain. Byzance s'éteint et ses trésors antiques parviennent jusqu'ici, en d'incessants voyages d'érudits orientaux. On tient concile en 1439, et les byzantins mi-goguenards, mi-fuyards, savent qu'ils peuvent se réfugier à Florence si les Turcs envahissent tout. Dans ces bagages venus de l'est, c'est toute l'antiquité qui resurgit, et l'art classique se voit capturé par le génie (sans disciplus simplex).
Petit-fils de Cosme, Lorenzo il Magnifico poursuit l'oeuvre de l'aïeul en étendant l'influence de la ville et en maintenant la suprématie dans le domaine artistique.

Entre-temps, l'Ombrie est décidément papale.

Etrange retour des choses. Excédée par tant d'excès et d'opulence, la population florentine chasse le Médicis et le remplace par un austère dominicain, Girolano Savonarola. Celui-ci, d'un bon coup de poignet, instaure sa république puritaine. Il ne tiendra pas long. Il brûle pour hérésie en 1498. On se dispute un peu la ville, mais les Espagnols ont du crédit. Ils soutiennent Julien, Médicis encore. Médicis qui partent de nouveau, sous les huées, en 1527. Ils repassent par-là en 1530, mais ne restent pas. 1537. Cosme Ier – pourquoi pas – arrive au pouvoir. Florence est un peu exsangue, face aux autres Etats-nations qui ont émergé sur la scène européenne. Ce souverain-là entend bien consolider le rôle de Florence dans une Italie en morceaux. En 1555, Florence se réjouit : Sienne, enfin, est tombée. Florence contrôle dorénavant toute la Toscane – mis à part Lucca et ses modestes possessions – et le pape consacre l'occasion : Cosme Ier est grand-duc de Toscane.


Curieux personnage, despote brutal et mécène des arts et des sciences. On lui doit les Uffizi qui regroupent l'ensemble des services gouvernementaux dans un bâtiment unique, plus facile à contrôler. Par ailleurs, il acquiert le Palazzo Pitti où il s'installe avec sa famille.
De la mort de Cosme Ier à celle du rustre dissolu Jean-Gaston de Médicis en 1737, les descendants de l'illustre famille continuent de régner sur la Toscane. Une longue période de déclin s'annonce. Quant à l'Ombrie, on l'oublie.
A Florence, la filiation de Cosme s'organise. Francois et Ferdinand Ier réussissent à maintenir les troubles. Ils construisent des hôpitaux et parviennent parfois à soulager la pauvreté. Plus tard, Cosme II accueille Galilée pour qu'il puisse poursuivre ses recherches sous protection.
Sous Cosme III, c'est austère, antisémite et bigot. Et ça dure, de 1642 à 1723. Baisse de la population, hausse des impôts. On attend de Jean-Gaston un sursaut, qui ne vient pas, et voilà la triste fin de la dynastie des Médicis, à sa mort en 1737. Six ans plus tard, c'est au tour de sa soeur Anna Maria, qui lègue tous les biens et collections d'art de la famille au grand duché de Toscane, à la condition qu'ils ne quittent jamais Florence.


Par la suite, l'Histoire s'édulcore. C'est l'Autriche qui mène la danse, avant que Napoléon ne débarque. Le Premier consul en fait la capitale du nouveau « royaume d'Etrurie », placé sous l'autorité bourbonne. Puis c'est la soeur, Elisa, qui en est grande duchesse. Puis encore la maison de Lorraine, avec le grand-duc Ferdinand III, fort populaire auprès des florentins. La Toscane est attirante : Shelley et Byron y font un tour, avant que tout n'accélère. 1840 : première ligne de chemin de fer longue distance (Florence – Pise – Livourne) et première liaison télégraphique (Florence – Pise). En 1847, Leopold II réunit Lucca au grand-duché, mettant fin à des siècles d'indépendance de la ville.


Les tensions s'exacerbent dans la péninsule italienne et l'on réclame la fondation d'un Etat italien. Des manifestations massives provoquent le départ de Leopold II en 1859. En 1865, Florence devient la première capitale de la nouvelle Italie indépendante, avant de passer la main en 1870. C'est que Rome a quelques prétentions, maintenant qu'elle s'est libérée de la tutelle papale. On vient de toutes parts contempler les charmes de la région. Les Britanniques sont envoûtés, et s'installent à Florence y goûter la douceur de vivre. On a là E. M. Forster, D. H. Lawrence et Oscar Wilde. En 1915, l'entrée en guerre de l'Italie a d'abord peu d'effet sur la Toscane et l'Ombrie, éloignées du front. Elles paient tout de même, et comme tout le pays, un lourd tribut humain. Ça ne s'arrange pas. En 1917, la situation n'est guère encourageante et l'on subit un rude hiver, d'autant plus qu'on n'a plus rien pour se chauffer. Le désarroi politique qui suit la fin des hostilités est inévitable. Dès 1920, les Chemises Noires de Benito Mussolini sont implantées à Florence qui devient, en moins de deux ans, un fief fasciste. La Toscane concentre l'un des plus forts taux de membres actifs inscrits au Parti. La violence fasciste prend de telles proportions dans la ville que Mussolini fait rappeler à l'ordre la section locale et met un frein au massacre.
Un nouvelle tragédie commence lorsque « Il Duce » décide d'entrer en guerre aux côtés de l'Allemagne. Presque aussitôt, des groupes de résistants commencent à opérer en Toscane ; les montagnes et les collines des environs servent souvent de cadre aux attaques des partisans et aux représailles allemandes. Pendant ce temps, les bombardements alliés endommagent sérieusement des villes côtieres comme Piombino et Livourne. Pise est aussi gravement touchée, comme en témoigne le Camposanto, alors que les raids aériens sur Florence restent, en comparaison, relativement limités.
Juin 1944. Les troupes de la France libre occupent l'île d'Elbe. Les forces alliées se rapprochent des lignes allemandes près de Florence. Le haut commandement allemand décide donc de faire sauter tous les ponts de la ville. Un seul sera épargné, le Ponte Vecchio. On prétend qu'Hitler serait derrière tout cela. Les Alliés pénètrent finalement dans la ville, alors que tombent Pise et Lucca. Il faudra attendre avril 1945 pour repousser les Allemands au-delà du Pô, et pour que l'Italie retrouve la paix.

Quant à l'histoire de 1945 à nos jours, ma foi, c'est ce que nos parents nous racontent toujours...

Façades de Florence : Palazzi

mercredi 26 avril 2006

Lucky Lucca


Halte rapide, brève escale. Lucca, sur la route de Florence, dissimule derrière ses remparts de nombreux trésors. On est quitte pour une marche dans ses ruelles, avant de rentrer plus avant dans la Toscane.

Torre Pendente

Lorsqu'en 1173, l'architecte Romano Pisano entreprit les travaux de construction en marbre du campanile de la cathédrale romane de Pise, il pensait avec les ambitions vénitiennes : il voyait par dessus l'épaule de Saint-Marc. Du monumental ? On contrôlait la Corse et la Sardaigne, et Gênes et Florence se tenaient à distance.
Du monumental.

Il ne se doutait probablement pas de l'instabilité du terrain..C'est que, situé à peine 2m au-dessus du niveau de la mer (où nous avons dormi Yen et moi, soit écrit en passant, dans cette ZX Citroën grise et passablement écornée, don de mon grand père et leg de mon oncle Pascal pour une durée indéterminée ; et la mer, donc, n'est pas loin de Pise) le sous-sol du Campo dei Miracoli n'offre pas le terrain idéal pour établir les fondations d'un édifice d'une telle hauteur. Mélange instable de couches de sable et d'argile, fragile.
Pisano venait tout juste d'entamer la construction quand le terrain commença à s'affaisser sous les fondations du côté sud. Cinq ans plus tard, au moment où les travaux furent interrompus, seuls trois étages étaient terminés, et la tour naissante avait déjà très nettement un petit air penché.
Un siècle plus tard. 1272. Une nouvelle équipe d'artisans et de maçons s'attaqua au problème. Ils tentèrent de consolider les fondations, sans réussir pour autant à redresser la tour. Ils décidèrent alors de reprendre les travaux et de compenser l'inclinaison en construisant tout droit, à la verticale, à partir des étages inférieurs, ce qui donnait une courbe légère, mais sensible, en forme de banane. Le clocheton prit place au sommet de la tour en 1370.
Jusqu'au XVIIIe siècle, la tour est restée stable et son inclinaison n'a pas semblé s'accentuer.


Durant les siècles suivants, la courbe ne résolut plus rien.

La tour pencha d'un millimètre de plus chaque année.
Millésime 1993 : 4,47m d'aplomb à la verticale, un petit cinq degrés. Tout de même.

Outre les problèmes liés à la position du sol, la structure elle-même est fragile. C'est un cylindre de marbre, avec, pour liant, un mélange de blocaille et de mortier, inégalement reparti.
On se concerte, et on ferme le site en 1990. Des ingénieurs prennent le soin de placer 1000 tonnes de lingots de plomb au pied de la base nord de la tour, pour compenser au sud. On cercle d'acier le deuxième étage pour éviter qu'il ne se dérobe.
Millésime 1995 : 4,495m. Tout de même.

En 1999, on pensa à des ancres hydrauliques qui viendrait supporter le troisième étage. Puis, méticuleusement, les ingénieurs retirèrent de la terre, avec parcimonie, sous les fondations nord.
70 tonnes de terre extraites plus tard, la base de la tour a retrouvé le niveau qu'elle avait au XVIIIe siècle.

Des experts disent : « On en a pour 300 ans, minimum. »

mardi 25 avril 2006

Autostrade

Juste pour la curiosite.
De Vintimiglia a Massa, quelle autoroute !
Donc, petits renseignements, que je suis alle chercher la (merci wiki).

Autostrade SpA est une société privée italienne qui construit et gère la plupart des autoroutes italiennes. C'est la société numéro 1 en Europe dans ce domaine.

Le groupe Autostrade se positionne à la première place en Europe parmi les concessionnaires de construction et de gestion d'autoroutes à péage et des services connexes de mobilité. En Italie, environ 4 millions de voyageurs transitent sur son réseau (8 % de la population) qui s'étend sur 3 408 km.


En 1950, l'IRI fonde la société Autostrade Concessioni e Costruzioni S.p.A.,

En 1956, première convention entre Autostrade et Anas pour la construction de la principale artère italienne, entre nord et sud, l'Autoroute du Soleil (A1, Milan-Naples)

En 1963, Autostrade lance le premier “Eurobond” émis en Europe

En 1964, inuaguration de l'Autoroute du Soleil

En 1982, se constitie le groupe Autostrade, qui gère un réseau de plus de 2 600 km

En 1987, Autostrade Concessioni e Costruzioni S.p.A. est côtée à la Bourse (Borsa Italiana S.p.A.), dans le Mib30

En 1990, la société introduit le premier système de péage dynamique au monde, le Telepass, qui compte aujourd'hui 4 millions d'usagers (50 % du marché européen)

En 1992, Autostrade participe au premier projet d'autoroutes à péage du Royaume-Uni, la M6 Toll de Birmingham (entrée en service en 2003),

En 1995, Autostrade réalise la première autoroute à péage financée avec des ressources privées aux États-Unis, la Dulles Greenway, en Virginie.

En 1999, Autostrade est privatisée.

En 2002, Autostrade s'adjuge la concession décennale du gouvernement autrichien pour la construction et la gestion du premier système de paiement multilane (plusieurs voies) free-flow (sans arrêt) pour les 2 000 km de routes et d'autoroutes. Les seuls autres cas de multilane existent à Toronto et à Melbourne sur une échelle nettement plus limitée (moins de 100 km). Le système fonctionne depuis le 1er janvier 2004.

Un Prince papote-t-il ?

Monaco ruisselle.
Il fait bien sûr beau sur la principauté. Notre véhicule, qui nous stigmatise d'emblée comme des parias qui viennent là pour y rôtir gratis, a tôt fait de se retrouver au quatrième sous-sol d'un parking où même les murs portent des éraflures de marque.
Sitôt à pied d'oeuvre, on flâne. Il n'y a visiblement que cela à faire. D'abord, le palais princier sur sa butte, puis la cathédrale où reposent les couronnes. Rainier a retrouvé Grace, mais il n'y a plus de place dans le chœur pour y accueillir une autre dépouille : les prochains souverains se feront enterrer ailleurs.
On se dirige ensuite vers le casino, où les bolides rouges et noirs vrombissent de concert, sur le palier de l'Hôtel de Paris. On entre, subrepticement, dans le bâtiment où se jouent les fortunes. La nôtre, finalement, sera d'être refoulé à l'entrée. C'est qu'il est si difficile d'apercevoir ce qui se trame derrière le décor monégasque. Que font les gens d'ici ? Travaillent-ils ? Ont-ils la peau tannée par une oisiveté ultraviolette ? Se reposent-ils de leur vacance à vie ?
Mystère.

Et nous reprenons la route, parce que c'est d'Italie dont nous voudrions voir les secrets.

lundi 24 avril 2006

Dormir sur ses deux oreilles a Menton

Et donc, sis au surplomb du bourg frontalier, une auberge de jeunesse à l'accueil douceureux. Une pizza avalée en bord de panorama. Une bonne nuit de sommeil qui augure d'un voyage apaisé. Jour premier, voilà la fin qui s'annonce. Bah, et les autres qui vont se suivre, comment seront-ils ?

De beaux rêves, faites, faites.

A Nice walk of fame


Nice, ou Brice et Yen déambulent un temps.
Une fin d'après midi venteuse et sous le soleil.
La vieille ville, bien sûr. Et une promenade galets aux pieds.


Cannes, premier jour.



Façades de Nice

mardi 4 avril 2006

Train Bleu

Écrire à l'aide d'un ordinateur portable dans un train : voilà qui ne m'était jamais arrivé. J'ai en tête ce personnage des Poupées Russes, interprété par Romain Duris, qui partage son temps entre Paris et Londres et qui écrit tout un roman dans les toilettes de l'Eurostar. Je n'en ferai pas tant ; seulement quelques lignes pour le plaisir de taper un clavier, bercé par le roulement du train. Pas de quoi pavoiser : je ne fais qu'un aller simple pour Paris, suite à un projet longtemps remis à plus tard. Je vois d'ailleurs au temps qu'il fait par ici qu'on se rapproche de la destination : il pleut, comme toujours lorsqu'on arrive dans la capitale. C'est à croire que les TGV n'arrivent en gare que ruisselants, essoufflés par l'effort de monter à Paris.



J'ai à y faire, mais je ne sais pas encore par quoi commencer. Cela va être, tout d'abord, la cohue métropolitaine, le dédale des couloirs émaillés, les portillons coincés, les correspondances hasardeuses. Ensuite, une réunion arrosée avec quelques amis, pour dresser un plan d'action des jours qui vont suivre. Enregistrer de la musique du côté des Gobelins, rédiger un mémoire sino-nippo-coréen à proximité de Saint-Denis, visiter des chantiers avec un scénariste catastrophe, et davantage encore.
Pour l'heure, c'est la fenêtre : des bois encore frileux de l'hiver finissant, puis la plaine de la Beauce. Défilement bien rapide, dans ce train où peu de passagers daignent encore jeter un œil par delà les carreaux. On préfère lire en somnolant, tout en répondant de temps à autre aux injonctions du téléphone. On empile des magazines qu'on a eu vaguement le temps de survoler. Certains s'ennuient, peut-être.
J'ai quitté Yen à la gare de Nîmes. Nous commençons à savoir sourire de ces quais de gare qui parfois nous séparent. C'est à celui ou celle qui sera dans le train, et à l'autre qui le voit partir. C'est à cette main agitée dans le vide, qui se souvient encore des étreintes passées, et qui s'impatiente déjà de celles à venir. Yen est restée à Nîmes pour études. Ah, ces chères études, auxquelles je me raccroche pour la forme. Mais c'est à croire que je n'écris plus pour l'université. À moins qu'elle ne se satisfasse de ces morceaux épars et romanesques qui ne constituent en aucun cas une trame solide, un corpus, un traité, un essai. Tout au plus des parts d'errance, des extraits publiés sur internet, bits and pieces comme on me l'a dit parfois.

Et pourtant. Pourtant il y en aurait à écrire, sur ces problèmes de langues auxquels je feins de m'intéresser. Mais on verra plus tard.

vendredi 31 mars 2006

En Biais

Encore une île. Celle-là est née de l'union de l’île Saint-Pierre des Embiez et de l'île de la Tour Fondue. Un bout de terre en rade du Brusc, du côté de Sanary. Un tas de phyllade sur lequel poussent vignes et végétation basse, battues par les vents que la mer prend soin de bien faire souffler.
Il paraît que ce sont les Grecs qui ont mouillé les premiers, pour coloniser la côte. Ont suivi les Romains, bien sûr. Et puis plus tard, les moines de Saint Victor de Six-Fours vinrent exploiter les salines des Embiez, et construisirent un port, en 1068.

C'est un coin calme, qui ne se fait point trop connaître. Le dix-neuvième siècle voit s'exciter les puissances, et un fort voit le jour, dont la construction prendra fin, après 30 ans de travaux, en 1867.
C'est Bonaparte qui gouverne et qui fait le siège de Toulon.
C'est Napoléon III qui y installe des bouches à feu.
C'est en fait la mer des Tartares.
On désarme en 1885, un peu dépité. Et l'île s'assoupit encore, malgré quelques Italiens qui passent au large, jusqu'à ce qu'un homme alambiqué l'achète en 1958.

Cet homme a des visions. Il bâtit a tour de bras, et l'on se précipite aux Embiez y parquer son yatch, entre deux apéritifs.

C'est dans ce même port qu'en 2006 un ferry débarque, sur lequel traînent, un peu désinvoltes, nos deux compères. Ils sont un peu à la bourre, parce qu'ils ont raté le précédent ferry et qu'ils l'ont eu un peu mauvaise. Surtout qu'ils étaient déjà là. Mais bon, avec une ou deux cannettes de bière tout s'est arrangé. Ils débarquent donc, au crépuscule, pour aller vérifier que les Ricardiens se poilent comme il faut. C'est que c'est ce soir la Grande Venue. Tous sont la pour s'assurer qu'il faut boire pour le croire. Et qu'il faut inonder le monde pour écoper le pèze.


L'hôte, Paul Ricard, est déjà mort et repose pas trop loin, près des embruns, au-delà du fort Saint-Pierre qu'il a converti en musée océanographique, au cours de ses années fastes qui l'ont vu conquérir le monde. Il peut trinquer aussi, ce soir, parce que les affaires s'arrosent.
Les Ricardiens en goguettes sont bien traités : expo import export, repas gala, open bar et after after. Barreaux de chaise et shakers nœud-pap. Hôtesses galantes et voiturette de golf. Ils causent en gliche et se tapent l'épaule. Ils s'y plaisent, aux Embiez. Ils viennent d'un peu partout, vont et s'en vont au fil des ferries, toute la nuit.

Nos deux compères, vérification faite, escortent la patronne vers un lit salutaire, sur le continent. Elle a accosté voilà trois jours et a fait monter ses chapiteaux, assistée d'un vieux sage en chaise roulante, bardé de talkie-walkies. Ces deux-là ont eu l'œil et l'oreille à tout, et sont un peu éteints. Ils ont guetté la tempête mais le vent a décidé de la jouer cool, et les ripailles ont eu lieu comme prévu. Dispersés à cette heure, les Ricardiens se saoulent tranquille tandis que nos compères, maintenant trois, rentrent à quai.

C'est qu'il est tard, encore, et qu'on a toujours de la route à faire. Alors on laisse l'île à ses agapes marchandes, et on retourne vers sa Provence, la gorge sèche, et le foie un peu en biais.

mercredi 22 mars 2006

A fair in HK


On ne risque plus d'atterrir à Hong Kong, on s'y pose. Une grande île artificielle sortie de l'eau faite pour cela. Et puis, sorti de l'aéronef un aéroport tentaculaire. De longs halls de verre, d'acier, de moquette. Une douane aux douaniers sévères et stricts. Une navette ferroviaire vous conduit de cet endroit vaste et horizontal, au travers de côtes montagneuses et de groupes de tours épars, de ponts audacieux, et d'un port infini, vers Central d'où tout commence.

La forêt de gratte-ciels a conquis les versants du Victoria Peak. Un taxi nous amène assez haut et nous dépose au seuil d'un vieil et humble immeuble, serti d'un parking à sa base et de deux ascenseurs, pour les étages pairs et impairs. On logera là, dans un appartement, au septième étage de la Yin Yee Mansion, 63 Robinson Road. Mieux que le meilleur des hôtels, un chez-soi pour quelques jours, pour s'approprier les lieux d'allers en retours incessants.


C'est haut. Le quartier est peuplé de cols blancs occidentaux, et de familles chinoises. Pour y monter et en descendre, la ville nous invite à prendre la plus longue série d'escaliers roulants qui soit. Ces escaliers-là descendent le matin et remontent dès midi. On prend vite le pli et la cadence. On hèle des taxis au passage, pour se rendre ici et là, parce que nous avons à faire. Hong Kong est un lieu où le monde a à faire. On s'y entasse en de somptueuses tours, en de crasseuses mansions, en métros et tramways, au tout venant. Le port est là qui distribue ses containers au gré des cargos, tandis que fourmillent les employés dans des bureaux secrets, dont les entrées se trouvent en haut des monte-charges. La ville circule sur autoponts, dans les tunnels et sur des routes sinueuses. Elle a poussé partout où cela lui semblait raisonnable, à en perdre raison.

Nous avons à faire, et ne perdons pas de temps. C. et M.-L. ont un catalogue à remettre à jour. Il leur faut rencontrer des fournisseurs de boîtes. Sans encombre, nous allons, de Mid-levels à Kwai Chung, de Kwai Chung à Kowloon City, de Tsim Sha Tsui à Lan Kwai Fong. On se fie à d'amusantes cartes de visite, pour explorer les faubourgs. Du matin au soir, nous regardons des boîtes, nous les soupesons, nous les jugeons et nous en imaginons d'autres, alors qu'autour de la table nos interlocuteurs papotent du cantonnais de cuisine.
P., lui, n'a pas trop de souci. Les boîtes, ce n'est pas son affaire, même s'il vient de temps en temps voir où en sont celles des autres. Alors il s'assoit avec nous et écoute, tranquillement, ces palabres de boîtes où se mêlent sabirs français, anglais, mandarin et cantonnais, dans une ambiance studieuse d'atelier de confection. Parfois, il s'endort, au milieu de négociations houleuses où l'on parle gros sous. Mais il est surtout là pour constater que ce monde-là existe. Que Hong Kong est davantage qu'une chimère asiatique, sortie de l'eau il n'y a que deux siècles.
Lorsque l'on rentre, la journée finie, dans notre rue de Robinson, nous nous attablons toujours un instant à la terrasse du Phoenix, « the last bar of Mid-levels escalator ». On y a nos habitudes. C'est une pinthe chacun, une demie pinthe pour les dames. La bière est brassée dans le coin, et elle est très british. Quelques cacahuètes pour assaisonner nos délires du moment, lorsque l'on confie ses impressions du jour. Hong Kong s'occupant de brasser les affaires, nous brassons avec elle nos conversations nocturnes.
De rendez-vous en rendez-vous, de show-rooms en bureaux, de taxis en ferries, nous conquérons la ville. Costumés, nous entrons dans ces tours où d'un geste sûr, nous pointons dans les ascenseurs les boutons des soixantièmes étages. C'est une escapade que P. apprécie : contempler le Victoria Harbour de haut, à travers ces fenêtres immenses et ces couloirs de marbre. Ça évoque bien sûr, de loin en loin, ces boîtes qui composent notre ordinaire.

Pour s'en défaire, rien de mieux qu'une excursion à Macao. Là, c'est du syncrétisme catholico-tao-casino sur fond de mer de Chine. Le sang écarlate n'y coule plus autant, mais on sent la sueur perler du front de ces joueurs barjots qui occupent les salons VIP du Lisboa Hotel. Bruit des jetons sur les feutrines, des exclamations de dépit ou de surprise, valse des croupiers aux petites heures de la nuit, passages discrets et froufroutants des balais sur la moquette usée d'un casino qui ne ferme jamais.
Mais l'enfer du jeu s'américanise : l'ambiance un peu sordide va faire place au strass que Vegas exporte à coup de grands complexes. On gagne sur la mer pour y bâtir de sublimes façades. Et l'on ne devrait pas se pencher trop avant pour voir l'envers du décor. Macao, pour le joueur, se parcourt de nuit, quand seule la brillance des néons permet de lire les cartes.


Pour moi ce sont d'autres retrouvailles. Ces sont des ruelles suintantes et des escaliers dérobés. C'est la couleur blafarde du jour et l'horizon encagé des immeubles chinois. Ce sont tous ces vieux compagnons philippins avec qui l'on partageait bières et pains fourrés à la sortie du service, avec pour décor la façade de São Paul et le Monte Fort. Et c'est aussi le calme de cette petite place aux confins de Coloane, avec ses vieilles arcades de stuc jaune et blanc, où l'on déguste à grandes tablées ces fruits de mer qui font la réputation du Nga Tim Cafe.


Excursion bien rapide avant de reprendre la tournée de Hong Kong. Les affaires reprennent, toutes réunies dans un même bâtiment. Tout ce que la planète compte de joailliers cosmopolites. C'est là, dans le Hong Kong Convention and Exhibition Centre, à Wanchai. C'est la foire : ici, des perles du Japon, là, les nouvelles collections italiennes. Plus haut, les bijoutiers de Dubaï se font concurrence tandis qu'en face, placides, les Coréens polissent leurs vitrines. On ne compte plus les étages, les halls, les escalators. On se cause à coup de grosses commandes. Tout ce monde joue au commerce avec le plus grand sérieux, sur fond de Victoria Harbour, pour parer les dames du monde de bijoux inclassables. M.-L. et C., sévères professionnelles, arpentent ces allées d'un pas preste et assuré. Elles ont dans l'œil l'acier et l'argent, et quelques fantaisies pour le fond de commerce. Elles visitent et commandent, commandent et visitent, d'une même cadence tranquille de qui sait quand s'arrête la journée. P. est là aussi, et compte et recompte dans sa tête l'ampleur des tractations. C'est que, des tables de baccarat de Macao au pierres précieuses qui changent de main à Hong Kong, on ne chiffre plus les sommes qui se jouent dans cette drôle de Chine qui n'en est pas encore une. On préfère d'ailleurs se dire à quoi bon. Et l'on rentre en taxi vers ces hauteurs huppées qui nous tiennent lieu de logis.


Pour finir, c'est à Canton que P. fait son baptême chinois. Piètre décalage, car la ville n'offre plus cette douceur de vivre coloniale que les Britanniques encensaient jusqu'à Londres.
C'est une cite d'autoroutes, de tours d'habitation, d'un grand fatras d'échoppes où l'on trouve de tout, au détour de vieux quartiers qui n'ont pas encore disparu. On descend au White Swan Hotel, au bord de la rivière des Perles. Moins prestigieux que le Peninsula de Hong Kong, il a vu tout de même quelques bonnes têtes y dormir pour une nuit de Chine, câline et cantonnaise. P. doit par contre se réveiller tôt, parce qu'il doit parler pinard avec un homme du cru, à quelques pas de là, dans un immeuble décati de la Shamian Dajie. Je l'y laisse en compagnie de C., qui tient à entendre aussi ce qu'il va se dire comme vérités vineuses à propos de cette Chine où l'on ne se fait pas encore aux usages du taste-vin. Plus tard on en causera, parce qu'on retiendra surtout que, pour peu que l'on présente bien, on peut tout vendre en Chine sans trop se faire duper.


Quoique.

vendredi 17 mars 2006

63 Robinson Road



Roulent les Perles

Fonder une ville sur la rivière des Perles ! La faire prospérer sous la férule de vieux royaumes éteints... La faire rayonner et connaître de par le monde ! Elle s'appelle par ici Panzu, Guangzhou par-là ! On entend même son nom en Perse, ou l'on rêve de Sin-Kalan.
Et de rêve en curiosité, voilà ces Persans qui saccagent la ville le 30 octobre 758. Date bien précise, parce que les Chinois tiennent leurs livres à jour. Pour preuve, c'était le jour de Guisi, du neuvième mois lunaire de la première année de l'ère Qianyuan de l'empereur Suzong de la dynastie Tang.
Les Persans pillent, ce qui n'entame pas la renommée de la ville, qui parvient tout de même, et bien plus tard, aux oreilles des Portugais installés depuis peu à Goa.
Là, on trafique et on évangélise beaucoup.
Ces Portugais aiment faire coup double, et essaimer de comptoirs à bonnes paroles. Ils voguent le long des côtes d'Annam, de Hainan et posent le pied, en 1557, sur une péninsule à la jetée des Perles. Il y a là quelques hameaux de pêcheurs dont les ancêtres ont toujours vécu sous la protection d'A-Ma, une jeune fille fantôme. Et un temple où l'on invoque son esprit, pour apaiser la mer et remplir ses filets. Les Portugais notent : Templo de A-Ma, et baptisent l'endroit Amacao.
Les affaires continuent sous les meilleures auspices, mais c'est en Europe que cela tourne mal. Les Habsbourgs d'Espagne ont conquis le trône Portugais. Macao, si loin, ne reconnaît rien. Elle a bien des démêlés avec les Hollandais qui canardent de temps à autre, mais elle ne défend que sa couronne. En 1640, les Habsbourgs sont chassés, et l'on gratifie Macao l'extrême-orientale de Cidade do (Santo) Nome de Deus de Macau, Não há outra mais Leal. La loyauté commerciale ou celle des soutanes.
Ça colonise à tout crin et l'on se bouscule à l'embouchure des Perles. Les premiers, Portugais et Hollandais, sont toujours là et se frittent maintenant avec les Espagnols, les Français et les Anglais. On convoite cette soie, ce thé, ces épices que les Perses avaient sentis en leur temps. On a des canonières à présent, et des arquebuses. Les Anglais obtiennent concession et la British East India Compagny s'installe à Guangzhou, suivis par les Français dont l'oreille, peu amène en dialectes indigènes, convertit ce nom de ville trop asiatique en Canton. C'est plus commode et l'on s'entend mieux parler. Les Cantonais sont un peu furieux de se faire bousculer de la sorte par tout ces hommes poilus qui professent par les armes, les croix, et un usage par trop narcotique de l'opium. L'empereur Qianlong se fâche et cantonnent tous ces étrangers, en 1760, dans un district de la ville, pour mieux surveiller ces perfides colonisateurs. Las, les Anglais, s'accrochent à ces marchés lointains. Acheter aux Chinois, c'est bien, mais leur vendre cet opium venu d'Inde, c'est encore plus lucratif. D'autant que les opiomanes sont de dociles clients. Les Qing fulminent : que l'on trafique, soit, mais que l'on drogue les sujets des fils du Ciel !
Ces scrupules n'étouffent pas les Anglais. Ils complotent et convoquent la guerre, qu'ils mènent à coups de canon sur les troupes chinoises. On a là une bataille navale un peu baroque : Le Thomas Coutts, navire quaker, s'introduit dans les eaux cantonaises. Il ne veut pas dans ses cales de cet opium abject. Charles Elliott, sujet britannique et superintendant aux affaires du commerce, est outré. Il fustige ce navire trop bien-pensant et ordonne le blocus de la rivière, qu'un autre navire anglais, le Royal Saxon, ignore. Les Chinois, circonspects, tirent un coup de semonce, sans trop savoir qui des marchands ou des soldats, sont les plus dangereux. S'ensuit une rude empoignade où la plupart des vaisseaux Qing sont coulés.
Les Britanniques gagnent contre l'empereur, d'abord à Canton, puis à Ningpo et sur la rivière Yangtse. À Nanking, ils le traitent fort mal. En 1842, l'Angleterre contraint la Chine à lui ouvrir les ports de Canton, Foochow, Amoy, Ningpo et Shanghai. Elle revendique aussi la propriété sur un groupe d'îles qui lui a servie de base arrière. Si l'on s'en réfère aux cartes, c'est l'île de Hèung Góng, où un certain Jorge Alvarez avait bâti un avant-poste portugais trois siècles plus tôt.
La reine Victoria se fit dédaigneuse à l'égard de ces îles montagneuses aux confins de la terre. Mais c'était maintenant une propriété de la couronne, un caprice de plus des histoires de lignée. Pour l'heure, on capitalisait en Chine et l'on ramassait même les miettes. C'est que le traité de Nanking était une bonne affaire : voilà les sujets britanniques exempts du moindre compte avec les autorités chinoises et libres de fixer leurs tarifs. En sus, on leur offre 21 millions d'onces d'argent en compensation de leurs pertes. En Chine, on courbe l'échine, honteux et revanchard. Et l'on attend le vent tourner.
Le 8 octobre 1856, des officiers de l'empereur Qing abordent l'Arrow, un vaisseau chinois enregistré à Hong Kong. Soupçonné de piraterie, l'équipage est mis sous séquestre. Provocation, crient les Anglais, pour qui l'Arrow venait d'être placé sous la protection de la couronne. Ils en rajoutent, arguent du fait que les officiers chinois ont insulté le drapeau britannique en posant le pied sur un vaisseau anglais. Et, puisque c'est de bonne guerre, ils attaquent de nouveau Canton l'année suivante. Le gouverneur de la ville, Ye Mingshen, appelle au calme, mais devant les canonières anglaises et américaines, la population fait de la résistance. En Europe, on bat le rappel : les Anglais appellent à la rescousse tout ce que le continent compte de puissances impérialistes. Les Français et les Russes rappliquent illico, et se frottent les mains. Canton est mis à sac une fois de plus et Ye Mingshen est exilé à Calcutta où il se laissera dépérir. Les Qing voient leur empire vaciller. Voilà ces diables d'étrangers libres de saccager Pékin, de pénétrer dans les provinces reculées, de réclamer toujours plus : le traité de Tientsin est à cet égard exemplaire. Des millions de taels d'argent de réparation, des ambassades et des concessions étrangères installées sous la barbe de l'empereur, un commerce sous les diktats.
En 1860, la convention de Pékin entérine toutes ces humiliations. Les Anglais récupèrent la péninsule de Kowloon, qui fait face à l'île de Hong Kong. Finauds, ils nomment Boundary Street la voie qui longe la frontière avec la Chine, et se remettent de plus belle à leurs affaires. Ils se décident à enseigner la langue cantonaise à leurs forces de police et frayent un peu avec la population locale. Voilà de nouveaux sujets avec qui il convient de s'entendre. Il leur faut davantage de place, et ils se tournent naturellement vers Pékin pour arranger un bail de ces montagnes qui, au nord, mènent vers Canton. Ces Nouveaux Territoires leur seront loués pour une période de 99 ans à compter de 1898 – et donc jusqu'en 1997, date bien lointaine et qu'il convient d'oublier pour l'heure. Macao s'ensable et peu de navires viennent y faire escale. Hong Kong promet mieux, et le Victoria Harbor voit battre de plus en plus de pavillons. Les péripéties de l'Histoire en resteront là pour quelques dizaines d'années, pendant lesquelles on vivote du trafic et de l'air moite et parfumé.
En 1938 les Japonais sont à Canton et souhaitent fermement y rester. Sale période pour les souverainetés. Les nippons ne plaisantent pas et ont bien des couleuvres à faire ravaler à ces perfides occidentaux. Ils ne font qu'une bouchée de Hong Kong et de Macao. Quant aux Chinois, ils sont passés par les armes au moindre geste. On exécute à tout va le long de la rivière des Perles. Il vaut mieux attendre que l'orage passe.
Après 1945, le port de Hong Kong rouvre ses quais et rattrape le temps perdu. Des flots de réfugiés arrivent de tous les coins d'Asie : on fuit la guerre civile qui embrase la Chine, on fuit plus tard les Viet congs qui menacent Saigon. Toutes ces communautés se retrouvent pour faire parler l'argent. C'est d'abord le textile qui occupe toutes les mains. Et puis, quand la main d'œuvre se fait plus rare et plus chère, on va la chercher par delà les Nouveaux Territoires. Alors on thésaurise, on fonde des banques et toute une industrie de la finance. On réussit, outrageusement.
Et l'on commence à se souvenir d'une date butoir qui va de nouveau changer la donne. On soulève de nouveau, à Londres comme à Pékin, la question de la souveraineté de Hong Kong. C'est Margaret Thatcher et Deng Xiaoping qui, en 1984, s'y collent. On tergiverse un peu, mais on s'aperçoit bien que rendre les Nouveaux Territoires à la Chine ne réglera rien. On ne peut couper une ville en deux, ni renâcler bien longtemps devant l'évidence : Hong Kong doit redevenir chinoise. Deng Xiaoping a une solution toute trouvée. Et tout tient dans l'énoncé : « Un pays, deux systèmes ». Hong Kong chinoise, oui, mais « spécialement » chinoise. Mesures d'exceptions qui ravissent tout le monde. Même les Portugais, qui ne savent plus trop quoi faire de leur vieux comptoir bardé de casinos, se laissent prendre au jeu. Il n'y a bien que les Taïwanais qui ne cillent pas devant le clin d'œil de Deng.
On rétrocède Hong Kong en 1997, et Macao deux ans plus tard. On leur accorde le statut de S.A.R., drôle d'acronyme pour une Région Administrative Spéciale, et ce pour cinquante ans. Un demi-siècle où ces deux villes garderont beaucoup des prérogatives à leur fondation. Protégées par leurs frontières, libres de poursuivre leur économie libérale, d'exprimer leurs consciences politiques. Mais sous la protection de l'Armée de Libération Nationale et sans voix dans le concert des nations, sous le regard pesant du secrétariat de Pékin, qui s'entend à capitaliser à son tour.


Quant à la rivière des Perles, elle ne compte plus les villes manufacturières qui se sont fondées entre-temps entre Canton, Macao et Hong Kong.