dimanche 7 juillet 2024
À bon entendeur
Tous azimuts
trouvés en levant le nez,
à Wat Phra Kaew,
Wat Phra Chetuphon Wimon Mangkhalaram Rajwaramahawihan
et Wat Yai Chai Mongkhon.
samedi 6 juillet 2024
Tour de passe-passe
แต่แล้ว « King Klong » ล่ะ ?
Tous les volets sont fermés dans le corps principal de la résidence, mis à part les persiennes de la chambre de maître. Il faut bien laisser un courant d’air, d’autant que M. Jim ne nous pas donné d’instructions claires quant à son retour en Thaïlande. Je dois bien veiller, en tant que secrétaire et gouvernante, à ce que les œuvres d’art du premier étage ne souffrent pas de l’humidité et de la chaleur. De nouveaux rouleaux de soie ont été délivrés ce matin depuis les ateliers de Ban Khrua, pour une commande très particulière, et je les ai déposés dans la salle d’étude pour que M. Jim les voie avant de les envoyer à la découpe. C’est un peu fâcheux, si je puis m’exprimer ainsi, de devoir attendre son aval, car le client – un studio hollywoodien de renom - ne semble pas pouvoir attendre très longtemps… Non, bien sûr, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! M. Jim est un homme d’affaires à la réputation la plus intègre et la plus pointilleuse – je suis d’ailleurs si honorée de servir ses intérêts et veiller sur son incroyable demeure – mais je m’interroge sur le motif de son départ soudain pour la Malaisie. Les soieries Thompson tournent à plein régime, les commandes affluent, de Hong Kong au Japon en passant par l’Europe et le Moyen-Orient, la guerre qui fait rage entre Vietnam du Sud et du Nord a résolument transformé Bangkok en plaque tournante de trafics en tous genres, et je comprends son appétence à une prise de distance par rapport à la situation actuelle. J’essaierai de le joindre par télex, si d’aventure il devait prolonger son séjour dans les hautes terres des plantations de Cameron pour demander procuration, si nécessaire. Pour l’heure, je dois réprimander notre jardinier, qui a encore oublié de changer l’eau du bassin des koïs, et de tailler l’arbre du voyageur près du canal, qui menace d’obstruer la vue sur la cour d’apparat et le salon des tentures.
Lundi 27 mars 1967, Bangkok
C’est Connie Mangskau qui m’a prévenue tôt ce matin. Elle était toute tourneboulée, incohérente parfois, et la ligne n’était pas très bonne. De ce que je peux comprendre, c’est que M. Jim est porté disparu depuis hier au soir vers 19h00. Je n’ai pas plus de détails, si ce n’est qu’il est parti seul se promener hier en fin de journée, sur des sentiers proches du bungalow « Moonlight », propriété de ses amis M. Ling et de son épouse Helen, que j’ai eu la chance de rencontrer il y a quelques mois. Depuis lors, aucune trace de M. Jim, ni auprès des autorités de Cameron, ni des populations autochtones qui auraient pu l’accueillir pour la nuit. Je me dois de garder la tête froide. La nouvelle n’est pas encore parvenue à la presse, mais un étrange visiteur mandaté par la « Central Intelligence Agency » attaché à l’Etat Major des armées américaines est venu frapper au portail tout à l’heure. Je n’étais pas là, occupée à passer la dernière main sur des commandes en souffrance. Rendre visite aux ateliers, voir toutes nos tisserandes à l’ouvrage, ignorantes encore du fait que M. Jim est aux abonnés absents, tout cela m’a grandement éprouvé. Il a fallu que je trouve refuge au temple Borom Niwat Ratchaworawihan pour prier et retrouver une certaine quiétude. De retour à la résidence, je ne peux que m’attrister devant ces façades closes, ces ventaux verrouillés et les palmes des bananiers qui oscillent avec mélancolie. J’effectue mon tour des appartements à pas feutrés, le regard un peu brouillé, surtout lorsque je passe devant l’énigmatique torse de calcaire Dvâravatî dans le cabinet d’étude, où me contemplent aussi les visages imperturbables de Surya et d’Ardhanari. Je me faufile de corridors en pièces confinées comme une ombre furtive, pour vite disparaître dans mes quartiers.
Déjà, la foule se presse aux abords des palissades qui délimitent la demeure Thompson. Tous les journaux en font leurs choux gras : « Le Roi de la Soie suscite l’émoi », « Disparition d’un Magnat de la Mode », « Aucun Signe du Populaire Millionnaire ». Le téléphone sonne sans interruption, et je ne sais comment filtrer les appels intempestifs. La police est arrivée sur les lieux pour cordonner le quartier, et me sollicite pour poser des scellés sur toutes les issues. Que faire ? Qui croire ? George Barrie, dont je n’avais jusque-là entendu que des louanges sur ses talents de négociant à notre galerie new-yorkaise, vient à ma rescousse, franchit notre portail sur les coups de neuf heures, et prend la barre avec brio. Ses premières déclarations visent à minimiser l’affaire, et à assurer que tout est sous contrôle. Il se montre, en privé, beaucoup plus circonspect. La notoriété de notre établissement repose presque exclusivement sur les épaules de M. Jim, et le mystère de sa disparition – si elle nous vaut une publicité d’ampleur internationale –, peut faire vaciller toute l’entreprise. C’est un exercice délicat, que je trouve tout à fait prématuré, d’insinuer que la Thai Silk Company peut prospérer davantage sans son fondateur, d’autant que le nom de Thompson est irrémédiablement lié à la résurgence de l’industrie de la soie au royaume des Siam ! Je me garde bien sûr d’énoncer mes opinions, alors que je dois répondre aux mille questions des enquêteurs sur ces derniers jours passés en sa compagnie, avant que M. Jim ne s’envole jeudi dernier pour Penang.
Vendredi 31 mars 1967, Ayutthaya
J’ai quitté la capitale pour retrouver les miens ici, parmi les ruines des anciens temples, des banians et des éléphants. J’ai besoin de repos et de marches silencieuses, de prendre une certaine distance avec les évènements de cette semaine. Je ressens un vide profond, une absence de repères, comme si les objets et les êtres avaient perdu leur consistance. Là-bas, dans les montagnes de Malaisie, tout le monde est sur le qui-vive : l’armée, la police, les randonneurs, les chasseurs de primes, les Gurkhas, les missionnaires, les scouts, dans la plus grande battue jamais organisée de mémoire d’homme. Et, jour après jour, rien, aucun signe, aucune trace. M. Jim s’est volatilisé, sans que personne ne sache pourquoi. Je me remémore les premiers temps, il y a une dizaine d’années, alors que j’étais jeune commise à son service. Il m’avait prise à partie alors qu’il venait de recevoir une statuette birmane représentant Phra Phrom, soulignant la finesse des traits, l’élégance des proportions, la dextérité du sculpteur qui avait façonné cette figurine. Il en vint à me montrer d’autres pièces de sa collection, une représentation de Phra Narai et de Phra Isuan, devisant sur les rôles de ces divinités dans notre panthéon bouddhiste, et s’interrogeant sur les notions de karma et de destin. Il m’expliqua que dans sa jeunesse, il avait toujours été fasciné par d’autres déesses, les trois Moires grecques, qui tissent, déroulent et coupent le fil de la vie. Est-ce mon tour, de m’interroger à présent, ici, entre les vieilles pierres d’Ayutthaya, sur ce que le destin – ou le karma – a bien pu réserver à cet homme hors du commun ?
samedi 23 mars 2024
Matrimoplage
dimanche 25 février 2024
Pôle position
D’une métropole à l’autre, depuis l’observatoire le plus haut accessible au public.
- Tōkyō, à gauche, vu depuis la Tembo Galleria de la Tōkyō Skytree, 450m au-dessus du sol.
- Sài Gòn, à droite, vu depuis la terrasse du Blank Sky Lounge, au 76e étage de la tour Landmark81, située approximativement 380m au-dessus de la mêlée urbaine.
Contrastes et similitudes des cités asiatiques…
dimanche 18 février 2024
Inventerre
De nouveau suspendu entre ciel et l'eau, et la terre,
Pour faire collection de silhouettes.
Filiformes, longilignes,
Galbées, girondes, graciles,
Audacieuses, communes, trapues, malignes,
Toutes dressées, toutes découpées sur la toile de la ville.
jeudi 15 février 2024
II - Hôtel Belonzio
Agrippé sur un éperon de pierres rouillées, l’hôtel est un dédale de rampes d’escaliers, de paliers, de terrasses et de balcons. Briques rouges, tuiles rouges, pierres rouges, que viennent strier d’une blancheur crue des huisseries de bois peint, qu’il faut forcer un peu pour ouvrir les salons et les chambres. On se prend parfois à laisser les portes ouvertes, par habitude : le lieu est si propice aux allers et venues, aux montées, aux descentes, aux prises d’air, aux lectures interrompues, aux siestes impromptues.
Il y a là parmi les hôtes de cet établissement un vieux militaire, grabataire, qui ne se déplace qu’avec escorte et litière. Il passe ses journées à demi-allongé, à scruter le paysage, inlassablement, silencieusement, immobile, toujours en uniforme, un uniforme vert-de-gris cousu de médailles et rehaussé d’épaulettes étoilées. Il regarde, du soir au matin, l’horizon vers le sud-ouest, sans que jamais il ne réagisse, ni aux formes des nuages, ni aux couleurs parfois sublimes que le ciel peut offrir, aux aurores surtout, aux crépuscules aussi. Non, il reste là, absorbé dans l’absence de changement, parce que jamais le paysage ne change. C’est une plaine immense, de rizières biscornues, estafilée de petits cours d’eau serpentins qui parfois se décident à filer droit. Il y a bien quelques oiseaux pour animer cet atone décor, mais cela ne suscite guère son intérêt. Ses factotums veillent sur lui, le sustentent à heures fixes – toasts, thé, potage ou gruau, un peu de jambon ou de fromage, un verre de vin, qu’il avale sans sourciller. Jamais un mot, jamais un son, juste quelques soupirs parfois, lorsque la nuit finit par tomber, et que la plaine s’estompe dans l’obscurité.
Bien des rumeurs courent, de degrés en degrés, d’alcôves en fumoirs, à propos de ce singulier pensionnaire. D’aucuns prétendent qu’il s’agit d’un dictateur d’opérette, échoué là pour finir ses jours en paix ; d’autres avancent l’idée qu’il fut grand héros d’une guerre lointaine dont ils ont eu vent, il y a longtemps. Quelques-uns le soupçonnent de mystification, ou de mythomanie. Pour connaître le fin mot de l’affaire, il faut glisser un petit billet au groom. Lui, il sait, il le tient d’ailleurs des soubrettes qui papotent aux petites heures avec le concierge et le voiturier. Cet hôte cacochyme emmuré dans son mutisme n’est autre que Zangra, oui, lui-même, vieux général en retraite qui a fui son Royaume pour s’établir ici, sur ce promontoire naturel, y retrouver la plénitude d’un horizon vide de toute signification. Il souhaite pousser son dernier souffle ici, entouré de pierres rouges, dominant l’immensité verte des campagnes orientales, sans ennemi aucun qui viendrait le surprendre dans son ultime désertion.
mercredi 14 février 2024
I - S'appelle-t-on Zangra ?
lundi 12 février 2024
À celles qui servent le soleil
Jeu d’ombres et de lumières sur les Adityas qui gardent le Mont Meru, dans la pagode khmère de Phù Ly, à quelques encâblures de Cần Thơ.
dimanche 11 février 2024
Cruise Control
« Pardieu, le Bassac ? Embarquer sur le Bassac ? Allons, mais ce vaisseau-là, je le croyais en cale sèche depuis longtemps ! Il vogue encore, dites-vous, du Tonlé Sap jusqu’aux cités lacustres du delta du Mékong ? Cornegidouille ! Et quand donc doit-il larguer les amarres ? Dans trois jours ? Le temps de préparer l’attelage qui nous conduira aux docks de Cái Bè… Bien, je vais faire le nécessaire pour que nos malles soient prêtes, pour… Pour une nuit à bord ? Sacrebleu, nous n’irons pas trop loin alors ! Dites m’en davantage, allons !... L’appareillage depuis Cái Bè, je vois, c’est praticable en cette saison. Puis nous descendrons le Cổ Chiên sur vingt mille nautiques, pour bifurquer sur la rivière Mang Thít où nous mouillerons pour la nuit. Sage décision, vu la faune qui y festoie aux heures sombres... Les tigres et autres léopards, je les préfère en trophée qu’enragés. À l’aube, si l’on n’est pas baisé comme un tacaud dans la vase, nous devrions remonter le fleuve Hậu pour rejoindre Cần Thơ et, de là, nous poursuivrons notre route par voie de terre vers le Nord. Fichtre, c’est une belle aventure, mes gaillards ! Allons donc faire provision de quelques spiritueux, pour trinquer à l’appontage prochain ! »
lundi 1 janvier 2024
vendredi 3 novembre 2023
jeudi 2 novembre 2023
南へ向かって
Depuis la municipalité de Ōta, au Sud de Tōkyō, où nous avons élu résidence pour quelques jours, il est facile de descendre sur Kawasaki, puis Yokohama, pour enfin aller voir la mer à Kamakura.
Pour cela, il faut emprunter une vieille ligne ferroviaire, la ligne Yokozuka, mise en service en 1889, et, par-delà les fenêtres du train express, contempler le défilé des installations portuaires qui barricadent les rivages de la baie. Fatras d’usines, d’entrepôts, de réservoirs, de grues, cerclé d’autoroutes sur pilotis, qui laisse place soudain aux collines boisées des faubourgs rupins. Les voies serpentent sous couvert d’arbres luxuriants, de bambouseraies frétillantes sous la brise marine.
On devine les toitures galbées de vieux sanctuaires, tandis qu’apparaissent les premières opulentes villas ; c’est que Kamakura, d’ancienne capitale shogunale il y a mille ans de cela, se mua, sous la restauration de Meiji au XIXe siècle, en bourgade bourgeoise confite de traditions. Pléthore de temples et de mausolées, éparpillés le long des ruisseaux, sur les coteaux et les promontoires, tandis que la petite ville fut prise d’assaut, dès les années 1890, par les premières vagues de touristes baigneurs. Car oui, un vent nouveau soufflait sur le pays, et toutes les institutions voulurent se mettre à la page de la modernité occidentale. C’est au docteur Sensai Nagayo, de retour d’Europe où il étudia médecine et salubrité publique, que l’on doit l’éclosion de la thalassothérapie dans l’archipel, avec bains de mer et de soleil, régime d’algues et de crustacées, dont il loua les bienfaits curatifs. « L’hygiène ! », se contentait-il de répéter à l’envi, alors que se réorganisaient sous sa houlette comités sanitaires, dispensaires et hôpitaux, aux quatre coins du Kantō. C’est ainsi que, de mai à octobre, les plages de Zaimozuka, de Shichirigahama – jusqu’à l’île d’Enoshima –, commencèrent à se peupler de citadins en goguette, venus là pour une trempette salutaire, sous les regards mortifiés d’une haute société privée de ses prérogatives séculaires.
Un bon siècle plus tard, nous y goûtons certes de belles heures de balades, sous les lumières douces d’une après-midi d’automne, mais nous n’avons ni maillot, ni serviette. Une prochaine fois, peut-être ?...
samedi 28 octobre 2023
六本木の上から
Au faîte de la célèbre tour des Forêts, au lieu dit de la Colline des Six Arbres, on peut essuyer du regard un pan assez considérable de la nappe citadine.
Portrait de paysage
vendredi 27 octobre 2023
Goulets et défilés
jeudi 26 octobre 2023
L'homme salaire
Ah ça, c'est un matin nippon. Ringu ringu, je me lève, ça muit, ça muit, avant de prendre ma douche, j'allume la télébi et je tombe sur les formalités du présentateur du journal qui yoroshique à n’en plus finir. Je quitte l’appato, je prends le train pour me rendre au travail, je dois écouter toutes les annonces formelles, tsugi wa, tsugi wa, parce que j'ai oublié mes écouteurs. J’arrive au turbin. J'annonce officiellement que je suis arrivé. Je salue formellement mes collègues et mes supérieurs avant de m'asseoir. Le téléphone sonne, je passe immédiatement en registre super formel. Je m'incline plusieurs fois même si la personne à qui je parle ne peut pas me voir, puis je m'excuse pour un retard sur un projet, je sumimasenise en litanie jusqu’à la fin de l’appel. Ma journée continue, je moshiwakegozaimasenne en boucle parce que je continue à commettre des erreurs à cause du surmenage et de l'épuisement. Je me shitsureishimasse dans la salle de réunion pour un mitingu à 19 heures, avant d’être enfin osakinishitsureishimassé du bureau en me faufilant dans le couloir. Je me gomenne dans la foule qui s’agglutine sur les quais de la gare. Je monte fissa dans le train futsu pour rentrer au condo. J'ai retrouvé mes écouteurs au fond de mon sac, yoï, yoï, donc je parviens à ignorer les annonces pendant toute la durée de mon voyage de retour. Je me rends au suppa pour acheter de quoi dîner parce que je suis trop fatigué pour cuisiner. La caissière est une femme âgée qui adore utiliser le sonkeigo, alors nous mettons des « o » et des « go » à toutes les sauces. Je suis assez poli, je pense. Je rentre chez moi, suitchi, genkan, surippa. Je mets mon dîner au micro-ondes. Je me mets en pajama, j'allume la télébi, je m'assois et je dévore mon oden fade. Sur l’écran, un groupe de personnes qui ne m'intéressent pas parlent en japonais formel, et je me demande pourquoi j'écoute encore ces salmigondis alors que j'ai passé toute la journée à l'entendre et à l'utiliser moi-même. Finalement, je baisse la tête et je rêve de m'excuser auprès de mon boss pour ne pas m'être suffisamment excusé auprès d'un client. C’est le signe que c’est l’heure du yasumi, au dodo et mata né.
mercredi 25 octobre 2023
Sic Transit Gloria Toshi
Le quartier, un peu au nord de la gare d’Ikebukuro, est quasiment désert à cette heure de la matinée. Tout au plus croise-t-on quelques personnes âgées en route pour faire provisions, et une bande de collégiens déjà essoufflés par un jogging de rigueur. Les ruelles sont étroites, toutes droites, mais jamais bien longues. Il faut tourner souvent, à droite plutôt, pour se rapprocher des voies de chemin de fer. On doit hâter le pas, pour ne pas arriver en retard à notre rendez-vous. L. m’a simplement indiqué que le Dream Coffee se trouvait du côté Nishi Guchi de la gare, qu’il faut donc traverser de part en part, pour ressortir sur une esplanade encombrée de badauds. On avise un abribus pour s’orienter sur la carte du coin, pour enfin parvenir à destination. C’est un café d’angle aux larges vitrines encadrées de bois clair, qu’une petite porte vient percer discrètement. Au-dedans, une brocante de sièges, de vieux divans, de tables patinées, d’étagères encombrées. Il y a là quelques clients le nez dans leur journal, sirotant qui un thé vert, qui un petit noir. Mon hôte n’est pas encore là, je trouve une place dos à la baie vitrée. Le taulier m’apostrophe, il faut commander au comptoir et payer comptant. J’opte pour un アイスコーヒー, pour la modique somme de 230 円, dont les arômes évoquent les aurores saïgonaises. C’est un lieu pour habitués. C’est un lieu d’habitudes, de linoleum usé, de vaisselle dépareillée, de formules chuchotées. L. arrive enfin, vient s’asseoir, se relève, demande un œuf dur, un toast beurré, un capuccino, retourne à sa place et, sans marquer la moindre hésitation, me raconte le Tōkyō des cafés songeurs. Il n’a pas enlevé sa gabardine – le fond de l’air est frais en ce début d’automne –, ce qui rajoute à la scène cette impression d'êtres en transit. Bien sûr, nous avons quelques wagons à raccrocher, quelques blancs à remplir. Quelques conseils aussi, à échanger pour esquisser au mieux une carte mentale de cette ville monde aux mille villages à explorer à pied, plutôt. On convient que les shōtengai dépérissent, que les rideaux se ferment, qu’il faut aller plus loin, aux périphéries, pour trouver le bon maraîcher, l’artisan soigneux, l’excellent café torréfié encore aux heures matutinales. On fait fi pourtant du temps des regrets. Il y a tant à parcourir encore, tant à raconter toujours. On se quitte un peu à la volée, lui qui se dirige vers Mejiro, moi dont l’après-midi requiert un saut à Mitaka, et la foule nous absorbe.
mardi 24 octobre 2023
Banzai Tawā !
Les gars de la télé nippone se réunissent, tergiversent, et accouchent d’une idée simple : bâtir une plus grande tour, une vraiment plus grande tour, mais dans un coin de la ville suffisamment paupérisé pour qu’on n’y aille pas construire encore du gratte-ciel de bureaux aux alentours. On tope, on s’incline à gogo, et c’est à Oshiage, dans la commune de Sumida, que l’on prépare les fondations de cette nouvelle antenne géante, sur les voies d'une ancienne gare ferroviaire de fret du réseau Tōbu. Cette architecture en tripode et lacis tubulaire, on la doit à monsieur Tetsuo Tsuchiya, assisté de Tadao Andō et Kiichi Sumikawa, qui ont semble-t-il révisé leurs classiques des armatures en acier soudé. Prouesse technique, que de pouvoir atteindre les 600 mètres de haut sur une base aussi réduite ; élégance de ces lignes simples en chevrons ; le projet suscite un enthousiasme immédiat, qu’un calendrier de construction serré renforce davantage. La Tōkyō Skytree perce le ciel pour culminer à 634 mètres le 29 février 2012, sous les accolades d’une foule adepte de priapisme. Elle fait donc pendant à sa grande sœur mandarine et lui vole la vedette, s’ajoutant par son élancement à la lignée glorieuse des édifices babéliens.

















