dimanche 8 décembre 2024
mercredi 23 octobre 2024
Tōkyō Transfer
Aoki, pauvre Aoki.
Je n’ai pas voulu que tu m’accompagnes plus loin, alors je t’ai demandé, à mi-voix, de descendre à Akabane et je suis resté là, debout contre les portes, te voir disparaître dans l’enchevêtrement des vestes, des parapluies, des escaliers, des panneaux numérotés, tandis que le train reprenait de la vitesse pour s’engouffrer dans le tunnel qui m’emmènerait vers Ueno et ses mille correspondances.
Je savais bien que tu te ferais un sang d’encre à me savoir tout seul dans cet agglomérat de béton et de pierres, de verre et d’acier, de bois et de papier. Que tu te figurerais, à mon silence obstiné, les tristes jours, les douloureuses semaines, les mois monotones de petits boulots et de tâches ingrates qu’il me faudrait endurer pour me faire une petite place dans un petit gourbi quelconque – entre Kasai et Myōden –, pas trop loin de la baie et des odeurs de fioul, d’iode et de saumure.
Tu t’en doutes bien, Aoki, que je suis resté bien tout seul et bien silencieux à me casser les reins et les genoux, de sous-sols en arrière-salles. La ville ne manque pas de cuisines à récurer, de plonges à expédier, de comptoirs à briquer, de futs de bière à échanger, de camionnette à manœuvrer, de clients à rabattre, de services à finir. Mais au moins là, aux petites heures de mes jours d’épuisement, je peux goûter à mon insignifiance nouvelle, à la banalité de ces quelques mots échangés entre lampistes abrutis de fatigue, alors que j’emprunte à vélo les ruelles encore désertes de Suna, de Horie, de Shioyaki.
J’ai bien tenté de te les expliquer, toutes ces raisons qui m’ont poussé à ce déracinement ; cet étouffement à la vue de ces versants abrupts couverts de cyprès sinistres et drus ; cet ostracisme vécu depuis que nous étions petits, toi comme moi, derniers rejetons de la maison familiale ; cette vieille maison accrochée à ses champs et ses vieux privilèges ; ces histoires toujours radotées, ces commérages recueillis, révisés au gré des convenances, ces qu’en-dira-t-on réverbérés du haut en bas de la vallée ; ce nom bien trop lourd à porter, bien trop dur à écrire, qui nous a précédé où que nous allions, de nos premiers babils jusqu’à la remise de nos certificats d’étude ; ce nom à faire frémir, ce nom à faire taire, ce nom dont je cherche l’annulation, ici, au milieu des foules ordinaires.
Aoki, sage Aoki…
Je ne voulais pas que tu m’accompagnes parce que pour tenter de m’absoudre, il fallait bien que je t’oublie aussi. Alors, de la même manière que je brouillais mes jours et mes nuits de corvées sans relâche, je me suis employé avec zèle à ton effacement, trait par trait, touche par touche, pour ne plus avoir que ces quelques syllabes, des échos d’une voix perdue, le souvenir fugace d’une épaule qu’on effleure. Malgré tout, tu te rappelles encore à moi aux moments les plus singuliers, sur l’enseigne d’un café, dans les paroles d’une chanson, entre deux rayonnages où j’aperçois une écharpe, un bonnet, le sac que tu portais. Aussi terne, aussi morne que je la conçoive, cette ville est toujours trop pleine de suggestions impromptues, d’éclats furtifs de mémoires enfouies.
Je me cantonne, quand je suis désœuvré, à mes environs immédiats. Je ne m’aventure que rarement par-delà la rivière Sumida. Les quartiers centraux qui dotent la ligne Yamanote ne m’attirent pas beaucoup. Ils m’apparaissent comme des îlots d’opulence et de fatuité, d’ostentation forcée. Je suis trop frugal, trop fruste sans doute, pour succomber à ces charmes de néons et d’écrans. J’ai l’impression d’y faire intrusion, de jurer dans ce décor trop lisse, trop apprêté. J’ai besoin de guingois, de tôles ondulées, de rouilles et de mousses, de vieux shōtengai aux boutiques mi-closes. Même ici, tu vois, dans cette plaine aux mille teintes beiges et anthracites, je suis enclin à vivre dans les marges.
Tu n'as, d’aussi loin que je me souvienne, jamais vu la mer. Moi non plus. Ou du moins, pas vraiment. La mer, à Tōkyō, semble comme obstruée, son horizon comme escamoté. Je ne me suis pas encore approché d’assez près pour en entendre le ressac, en apprécier la magnitude, mais je crois qu’on ne lui accorde pas assez de place pour s’épandre. La mer ? C’est une arrière-pensée, une composante accessoire, une quantité négligeable. Pour le montagnard que je suis, c’est déconcertant. Décevant, devrais-je plutôt te dire. J’avais depuis longtemps rêvé de pouvoir y plonger, m’y laver de pensées lourdes et noires. Il faudra, une autre fois, trouver d’autres rivages pour des ablutions salées que j’espère curatives.
Je m’emmure désormais dans ma solitude et ma routine, oublieux des raisons qui m’ont poussé à cette lente apathie. Je n’appelle personne, personne ne m’interpelle, Je trime, m’abîme, m’obstine encore, sur mon vélo, sur mes rotules et mes poings. J’ai une échine qui ploie bien. Soir ou matin, je rentre, je sors, incognito, enfin.
Aoki, chère Aoki !
J’aurais tant voulu que tu m’accompagnes, pour vivre au moins une fois ensemble cette expérience, cette sensation si étrange, si étourdissante ! Je l’ai enfin ressentie, la dissolution, l’ultime étreinte, la grande annihilation !
C’est arrivé un matin de janvier, froid et humide.
Représente-toi donc la scène : une livraison, un courrier urgent, une inattention, un écart, et mon vélo foutu. Un accident stupide, une chute et quelques égratignures. Mais le pli n’attend pas, il me faut repartir. Pour une fois que je transporte léger ! C’est encore loin pourtant. Alors courir ? Prendre un bus, un train, un métro ? Je ne suis pas au fait du réseau de transport, et les alentours ne me sont pas familiers. J’hésite, encore pantelant. Le flux des passants, intermittent, me fait croire à la proximité d’une station quelque part. J’attache mon biclou tordu à la va-vite – le retrouverai-je seulement ? –, et je pars au petit trot.
L’avenue Hakozaki-Minatobashi. Le pont Minato. Oui, là, à gauche, une bouche de métro. Kayabachō. Un « H » cerclé de gris clair, un « T » de bleu ciel : Les lignes Hibiya et Tōzai. Je dégringole l’escalier, détale dans les couloirs, me plante devant les distributeurs de tickets. Je mets un bon moment avant de comprendre, devant ce drôle de gribouillis, qu’il me faut payer 180 yen et passer outre. Sur le quai, du monde s’agglutine, s’arrange en files qui s’étirent. Je me faufile, j’attends le convoi prochain, je calcule déjà mon retard. À Kagurazaka j’aviserai. Il est 7:39, l’horloge qui nous surplombe est formelle.
Un carillon retentit. Le métro arrive, déjà bien rempli. Je me glisse parmi les passagers. Debout au milieu du wagon, j’observe la foule silencieuse. Hommes et femmes d’âges tendres ou d’âges mûrs, en manteaux et costumes sombres, assis, debout, dodelinant, ballotés au gré des méandres du tracé souterrain, absorbés dans des rêves diffus. Une annonce enjouée nous prévient d’un arrêt imminent à Nihombashi. Un frémissement se fait sentir, tout le monde semble soudain sur le qui-vive. La rame ralentit, s’immobilise, les portes s’ouvrent et s’ensuit le prodige : c’est un bref appel d’air, alors que disparaissent quelques usagers, vite suppléé par une cohue sans précédent. Je m’agrippe à ma poignée alors que se pressent de tous côtés coudes et bras, dos et poitrines, épaules, hanches, cuisses et genoux, un enserrement de nylon, de gabardine, de lainage, une contiguïté de visages fermés, impassibles, un concert en sourdine de souffles courts et retenus. Le métro repart et mes pieds ne touchent plus terre. Comprimé, compacté, mon corps chiffonné n’est plus qu’appui, que jointure. Je ferme les yeux, je ne respire plus. Je m’abandonne lentement à cette communion, cette fusion qui, jusqu’à la prochaine station, me consume tout entier.
Depuis cette écrasante révélation, tu t’imagines bien que je ne suis plus tout à fait pareil. Ma rancœur et ma peine se sont comme allégées et, même si mes conditions de vie sont toujours aussi spartiates et solitaires, je me prends parfois à songer qu’il me faudrait construire un avenir meilleur. Un avenir plus affable. Un avenir où je n’aurais pas à me soucier de te savoir ailleurs, où je pourrais peut-être un jour retourner dans la vallée pour t’offrir quelques fleurs.
J’ai récupéré mon vélo que j’ai pu retaper ! Je suis toujours coursier, ou bien livreur, ou bien commis. Ou encore autre chose.
J’ai cette envie, désormais régulière, de m’abolir encore. Alors, quand le temps le permet, je cherche les trains les plus bondés, aux heures les plus chargées, pour de nouvelles compressions salutaires. Je commence à connaître quelques rames qui sont particulièrement prisées. Il y a, sur la Chiyoda, entre Machiya et Nezu, la voiture 4 de 8:11, toujours pleine à craquer. La Marunouchi est aussi digne d’intérêt, avec un tronçon bien peuplé, surtout à 7:52 entre Myōgadani et Ochanomizu. J’y goûte des étaux fermes et puissants, surtout en voiture de tête. Si je veux profiter du ciel matinal, les lignes JR peuvent également faire l’affaire, d’autant qu’elles offrent des trains plus longs, qui présentent des choix plus délicats. Les pressages sur la Chūō-Sobu sont mémorables, surtout de Kinshichō à Akihabara, et parfois aussi du côté de Yoyogi le dimanche en fin d’après-midi.
J’en ressort rincé, repassé, transi.
Aoki, où que tu sois, sache-le : ton frère, enfin, revit !
vendredi 23 août 2024
Anatomie de l'envol
jeudi 22 août 2024
mardi 20 août 2024
Interurbanisme
mercredi 14 août 2024
Colored mirages
Empile nuées d’aquarelles cendrées.
Au sol le brun, le jade et l’ocre
Jouent de leurs couleurs savanes,
Bourrasques donc qui se pavanent,
Orage d’été, doté de cordes,
De draches froides et tourmentées.
Qui de ce rempart délavé,
mardi 13 août 2024
Pas touche !
Châssinistre
Econography
lundi 12 août 2024
Comment s’y sent-on ?
dimanche 11 août 2024
Onomastique paysagère
Adoncques, quelques considérations d’ordre étymologique sur ce toponyme et cet oronyme aux consonnances métissées.
La Londe, d’abord. Il nous vient d’un hobereau bien né, sieur Antoine Lemonnier, Gouverneur des Tours de la ville de Toulon qui, dès 1678, prend possession de vastes parcelles de terres autour d’un petit hameau en bordure de la rade de Hyères, pour y construire une imposante demeure jouxtant l’ancienne chapelle des Bormettes. Il baptise ses pénates « Château de La Londe » en souvenir du marquisat normand et des bocages pluvieux dont il est originaire. Notre gentilhomme connaît son vieux norrois et, même si le temps est plus clément sous ces alizés méridionaux, il reste nostalgique des bois et bosquets détrempés de son Calvados natal.
Quant aux Maures, ils désignent ce massif qui s’étend de Hyères à Fréjus, que les provençaux d’il y a longtemps appelaient « las Mauras de Bormettas », en référence à la couleur sombre – du latin, Montem Maurum, « Mont Noir » – de ses lignes de crêtes. Nulle allusion aux influences sarrasines ici, mais plutôt à la nature sauvage, aux forêts de pin et aux roches affleurantes qui assombrissent le paysage.
De sorte qu’embrasser du regard les contours de ces reliefs, en nuances de gris, c’est avaliser cette désignation : voici devant nous « les fourrés des monticules ténébreux ». Effectivement, on peut admettre que c’est moins dépaysant, mais ça a le mérite d’être clair.
samedi 10 août 2024
vendredi 9 août 2024
Over troubled water
Suspendue à ses tirants de fer et retenue par deux piles de pierres taillées, elle a fort belle allure lorsqu’elle s’ouvre au public le 7 septembre 1845. C’est la joie chez les nantis de la rive gauche, dont la progéniture peut enfin traverser le fleuve sans faire le long détour par les ponts Morand ou Lafayette, et arriver enfin à l’heure pour la première cloche du Lycée Ampère, tout rougis par les mille espiègleries auxquelles on peut se livrer sur cette passerelle. Pour autant, la cérémonie d’inauguration n’est pas des plus heureuses, interrompue par les sanglots des veuves et quelques minutes de silence à la mémoire du maître d’ouvrage M. Santil et de huit de ses gars, tous morts en décembre de l’année précédente durant la construction, alors qu’un boulon d’amarrage sauta et fit s’effondrer tout l’appontement. Les Lyonnais compatissent, et l’accident tombe peu à peu dans l’oubli, alors que baguenaudent les riverains et les visiteurs de passage. Il fait bon s’y promener à la belle saison, pour se glisser dans la Presqu’île par l’insolite rue Menestrier.
Un siècle plus tard, rebelote. Cette fois, il n’y a plus de promeneurs qui flânent ou d’écoliers qui s’asticotent. On est sous l’Occupation, ça file droit, mais ça commence à sentir le roussi. Alors, la Wehrmacht fomente une opération de sabotage en bonne et due forme, et la passerelle est dynamitée le 1er septembre 1944 alors que l’armée allemande est en pleine déconfiture. Tout l’ouvrage est irrémédiablement détruit. Il faudra attendre la libération de la ville, quelques jours plus tard, pour amorcer illico sa reconstruction, qui s’achève en mai 1945, au moment de la capitulation teutonne. Les câbles sont de nouveau tirés depuis les aboutements de part et d’autre du fleuve, pour suspendre la travée faite d’un platelage de bois. Une nouvelle fois, les eaux tumultueuses du Rhône peuvent être franchies au rythme tranquille de la marche, pour mesurer le débit des eaux et la profondeur du ciel.
jeudi 8 août 2024
Venons-en aux faîtes
Elles ne nous regardent pas, ne se regardent pas, juchées là-haut sur un pignon au sommet de cette façade de briques et de béton blanc, curieuses peut-être des reflets des nuages sur le Rhône qui coule en contrebas. Deux têtes colossales, aux traits très art-déco, qui portraiturent Minerve et Mercure, par gout d’hellénisme d’années folles et à jamais perdues. Pourquoi une telle incongruité architecturale a-t-elle poussée là, sur ce bout du quai Sarrail ? On la doit à un certain M. Barioz, opulent fabricant de soieries de son état, qui donc, en 1929, commissionne pour son négoce un immeuble de rapport aux allures d’avant-garde, qu’il couronne de ces deux graves visages, comme pour conjurer la Grande Dépression à venir. L’édifice fait parler de lui, et accueillera au fil des époques consuls, notables et magistrats, férus de pierres nouvelles et de confort moderne.
Un peu plus loin, mais plus couleur locale, un joli toit de tuiles vernissées vient chapeauter un bâtiment angulaire. Cette toiture, pourtant, détonne : on ne trouve pas beaucoup de chape de la sorte, parementée de mignons losanges d’or, pour attirer le regard vers ces fenêtres mansardées qui inspirent sérénades. L’édifice ainsi coiffé, piqueté d'une antenne bulbeuse, est lui aussi bien rupin, mais sans trop d’esbroufe, et se fond dans l’alignement conforme aux quartiers bourgeois de la rive gauche, entre deux perspectives ; celle, cintrée de piliers de pierre, qui suit la travée de la Passerelle du Collège ; l’autre, entravée par l’exiguïté de la rue Bugeaud, qui vient buter sur la colonnade et le chapiteau de l’église Saint-Pothin.
mercredi 7 août 2024
Bout à bout
dimanche 4 août 2024
Boarding Gate Expo
mercredi 10 juillet 2024
Voiries aqueuses, arides affluents
Étrange relation qu’entretiennent cette ville et ce fleuve. Bien sûr, c’est au fil des rives sinueuses de la Chao Phraya que se sont petit à petit établis les premiers hameaux, les premiers bourgs, les premières forteresses – dont on peut retrouver des vestiges datant du XVIe siècle –, toutes reliées entre elles par un réseau complexe de klongs, ces canaux étroits qui irriguent la plaine et servent de voies d’échanges, de négoces, d’embuscades. C’est que toute la terre de cet immense estuaire est meuble, boueuse, gorgée d’eau et de limons. On ne peut s’y mouvoir qu’en embarcations diverses – radeaux, barges, canots, jonques – de bâtis en bâtis essentiellement lacustres. Alors, quand au fil des âges elle prend racine, qu’elle étend ses nervures de quartiers en faubourgs, la cité navigue, s’organise autour des courants et des marées. Pas étonnant, donc, que viennent se dresser le long de toutes ces berges casernements, sanctuaires, maisons communales, hôtels particuliers, entrepôts, tout un bric-à-brac d’établissements ayant directement accès aux flots encombrés de bateleurs rompus à tous les cabotages. De ce penchant pour le nautisme, on comprend mieux la césure entre les eaux du fleuve et les premiers chemins carrossables, drainés et terrassés bien plus tard, loin des bouillons odoriférants des klongs surpeuplés. On est à l’orée du monde moderne, il faut s’adapter aux roulements des nouveaux châssis, aux premiers vrombissements des pistons bien huilés, à la grande transformation du pays pour l’ère industrielle. On bétonne, on bitume, on fait table rase, il faut que ça roule, que ça brille, que ça bringue ! Krung Thep se développe et dévore ses rizières, remblaie ses marécages et construit en dur et en étages. Pour autant, les abords de la Chao Phraya sont déjà occupés, prisés par l’aristocratie et les compagnies hôtelières, qui n’entendent pas laisser le populo flâner le long des berges. Tout au plus peut-on se glisser par des ruelles étriquées sur des pontons branlants, pour héler le premier ferry venu, qui sillonne inlassablement le fleuve de méandre en méandre, du temple Rajsingkorn Ratburana jusqu’à Pakkret.
mardi 9 juillet 2024
L'idée qui germe
Le seul qui pousse,
Vous le connaissez.
Pas touche, pourtant.
Sa souche, n’y pensez point.
Laissez !, cette pousse, ces liens,
Se déliter, se délier,
Qu’enfin,
Elle sache,
Ce que vous,
Vous cachez bien.
En tailleur minéral
Ils s’érodent, au fil des siècles, en prières inlassables,
Sous la pluie et les vents des moussons régulières.













